Penser la vocation aujourd’hui : De la grâce à la gratitude

Laurent Stalla-Bourdillon*

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 « Nous sommes par grâce une liberté qui se découvre donnée à elle-même
dans l’Alliance nouvelle et éternelle – avec celui dont elle se reçoit. »
Père Albert CHAPELLE, sj
Herméneutique, pp. 39

Notre existence à chacun est enchâssée entre deux évènements qui bornent notre séjour terrestre : un don de vie purement gratuit et une perte de cette vie sur laquelle nous n’avons finalement aucun pouvoir. « Qui peut rajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? » demandera Jésus à ses disciples (Mt 6,27). Ainsi, l’enjeu central de l’existence ne consiste sans doute pas tant à repousser l’heure de la mort, qu’à essayer d’exprimer notre compréhension de la signification du don gratuit qui nous fait exister. La vie apparaît bel et bien comme un appel à énoncer notre réponse personnelle à ce don. Cette réponse viendra constituer notre personne et nous parachever bien davantage que notre apparence corporelle. Dans cet entre-deux, la vie humaine apparaît dans son essence même comme un appel, une vocation. Ainsi, il devient possible de penser l’éducation des jeunes à partir de la réponse qu’ils devront formuler sur le don de la vie reçue. La tâche éducative trouve ici ses ressources les plus puissantes. L’éducation des jeunes ou plus exactement, la responsabilité éducative de ceux qui ont reçu cette mission, suppose deux choses : la conscience de l’énigme du don gratuit de la vie et l’avènement d’une réponse libre, faite de gratitude par un dialogue qui se prolongera et s’éternisera dans l’amour.

La conscience de l’énigme de la vie : un don parfaitement gratuit

« La vie humaine est une question ouverte » disait le cardinal Joseph Ratzinger aux catéchistes lors du Jubilé des catéchistes en l’an 2000. C’est une définition originale de la vie. Avouons que nous manquons souvent de revenir à cet instant initial avec l’énigme qu’est « la vie » pour chacun de nous. Parce que nous sommes immergés dès notre naissance dans un monde qui semble savoir où il va, qui nous dira ce que doit être le but de notre vie, nous ne soupçonnons pas vraiment qu’aucune réponse à l’énigme de la vie ne s’impose d’elle-même. La culture ambiante pose un voile pudique sur l’inavouable énigme du sens de la vie. Ne pas savoir et ne pas comprendre le sens de la vie, n’est pas tant la marque d’une faiblesse (comme c’est hélas le cas dans notre société), que la promesse d’une heureuse découverte d’un sens certainement plus heureux que celui que la société voudrait tranquillement nous imposer.

Partons de la réalité initiale : ni vous, ni moi n’avons demandé à naître. Cette vie nous a été donnée et d’un certain côté, elle nous est presque imposée. Cette évidence est riche d’une signification très profonde : la vie est le don qui nous a constitué comme « une personne ». Nous n’étions pas « déjà » là pour recevoir ce don, à l’inverse de tous les dons qui suivront. Ce don nous a constitué comme une personne. Nous sommes donnés à nous-mêmes, en même temps que nous sommes donnés à ce monde. A la racine de notre vie se trouve donc un don, si bien que notre personne apparaît radicalement comme un don fait à nos proches, à notre société, à ce monde… Nos parents sont les premiers responsables de notre existence, ils ont permis notre naissance, et sans eux nous ne serions pas ici. L’expression d’une dette envers eux, annonce la vocation humaine, une dette de gratitude, nous y reviendrons. Cependant, il est probable que les parents eux-mêmes ne mesurent pas exactement ce qu’est le don de vie accordé à leur enfant. Il y a infiniment plus dans la vie d’un enfant, comme en toute personne, que nous ne l’imaginons. Si nul n’est au principe de sa propre existence, tous nous devons assumer une quête patiente et laborieuse pour élaborer un sens à notre vie : « pourquoi suis-je ici et pour quoi ? »

Selon le contexte qui préside à la naissance de l’enfant et le cadre de sa croissance, il va faire l’expérience de la joie du confort rassurant d’être aimé, accueilli, soutenu dans le jeu des relations affectives qui pourvoit à son indigence native. Le petit d’homme ne peut jamais subsister par lui-même. Il fait très tôt l’expérience inconsciente d’une souffrance de cette dépendance en particulier lorsque son attente est déçue. Si cette attente se double d’une violence, l’enfant pourrait un jour douter de la bonté de cette vie reçue. Cette mise en doute reste largement inconsciente et est le plus souvent vaincue par l’inclination naturelle à persévérer dans la vie reçue. Lorsqu’il découvrira que toute personne en ce monde connait tôt ou tard des épreuves et qu’inéluctablement la mort viendra marquer le terme de sa vie temporelle, l’enfant sera fondé à s’interroger : en quoi cette vie et ce monde sont-ils vraiment un beau don ?

La dimension énigmatique de l’existence devient source de questions, et par conséquent d’une exigence de formuler des réponses. Ici se trouve la racine même de toute vocation, comme réponse à un appel à comprendre et à s’engager dans le monde. La vie est ainsi une question qui nous est posée, et notre vie se densifie à mesure que s’élabore en nous une série de réponses, s’ajoutant les unes aux autres pour former une représentation cohérente du sens de la vie. Avec la vie reçue de nos parents, une question nous est adressée : « que dis-tu de ce don ? » Notre vie trouve sa densité dans la réponse que nous apportons à cette question. La vie humaine s’enrichit du développement de sa dimension spirituelle qui caractérise l’humanité. Face à l’énigme, chacun apprend à répondre, à former en soi, une « parole », un « verbe », contenant notre raison personnelle de vivre. Ce que nous sommes dépend beaucoup plus de ce que nous disons nous-mêmes de la vie, que de ce que nous donnons à voir de nous-mêmes.

La vocation humaine consiste donc à devenir de plus en plus une réponse, une parole, « verbe ». Notre époque et le contexte spirituel qui la caractérise, fait que nous sommes très largement marqués par une représentation matérialiste des personnes. Nous pensons que nous sommes, celui ou celle que les autres voient, grâce à notre visage, à notre corps tangible. A la vérité, il faut reconnaître que nous connaissons vraiment une personne seulement lorsque nous savons ce qu’elle pense, ce qu’elle dit d’elle-même, et ce qu’elle a conçu comme sens de sa vie, du monde et des autres. Autrement dit, nous ne connaissons une personne que lorsque savons ce qu’elle dit au sujet de la vie. La personne apparaît davantage dans ce qu’elle exprime comme « parole sur la vie », que comme organisme biologique. La dimension essentielle qui nous constitue est invisible au regard des autres. Nous sommes tous façonnés par « cette parole intime et personnelle » qui donne sens à notre vie. Ce qui nous constitue le plus n’est plus tant notre corps, que notre vie intérieure, ce par quoi nous nous orientons en ce monde. Le sens que nous donnons à notre vie participe pleinement de notre être. Nous sommes devenus ce sens. Et c’est bien cela la vocation fondamentale de tout être humain : devenir « parole ». Notre conscience d’être donné à ce monde, d’être pour ce monde, se traduira en paroles, mais surtout en actes dans la manière dont nous allons engager notre existence dans le jeu des relations avec les autres.

L’éducation des jeunes suppose de voir en eux, ce qu’ils ne voient pas encore : un don précieux pour ce monde qui les accueille. Nul ne vit pour soi-même, et si nous sommes ici, c’est afin que chacun apporte sa contribution personnelle à l’édification d’une société toujours plus digne de l’homme. Mais cette contribution sera faite librement et sans contrainte. La vie humaine est une vocation au don de soi pour les autres. Pour l’éducateur, il s’agit de dévoiler le trésor de bonté qui se trouve en chaque élève. L’éducateur pose un regard capable de nommer ce trésor caché. Le propre de l’éducateur consiste donc à conduire le jeune à la découverte de ce qu’il n’a pas encore découvert et apprécié de lui-même. Non pas seulement ses qualités personnelles, mais cette bonté qui est attachée à sa nature même, nature humaine et image de Dieu. Autant notre visage est le croisement du visage de nos parents, autant notre capacité d’aimer ne vient pas d’eux, mais de Dieu qui fait de chacun son image par l’amour dont nous sommes capables.

Chacun conviendra que nous nous connaissons hélas trop souvent par-là, où cette bonté est contredite par des fermetures, des blessures ou des injustices. Trop souvent, nous ne consentons plus à l’audace de voir d’abord la bonté en l’autre. Or, s’il est un principe essentiel à affirmer, c’est bien que le meilleur est toujours possible. Le philosophe et académicien François Cheng écrit que « l’infini est ce qui naît d’entre nous fait d’inattendu et d’inespéré. » Ainsi la bonté que le Seigneur a mise en nous est infinie et nul ne doit en douter. Ajoutons, qu’il y a en chacun une bonté plus originelle que le mal que nous pouvons commettre. C’est sur cette base, que l’éducateur sait que nul n’est définitivement corrompu, et que chacun peut renaître à une dimension nouvelle de sa vie.

La vie est pour chacun une énigme dont nous nous efforçons de percer le mystère. C’est au fil des jours que se forme peu à peu en nous, une conscience plus vive d’un sens a donné à l’existence. Nous allons à présent considérer l’importance du dialogue avec soi-même, avec les autres et avec le Seigneur, dans cette élaboration de notre réponse au sens de l’existence, qui culmine dans la gratitude.

Dans l’exhortation sur la Parole de Dieu « Verbum Domini », le Pape Benoit XVI écrit :

« Le Mystère de l’Alliance exprime cette relation entre Dieu qui appelle par sa Parole et l’homme qui répond, dans la claire conscience qu’il ne s’agit pas d’une rencontre entre deux parties contractantes situées sur un pied d’égalité ; (…) par le don de son amour, dépassant toute distance, Dieu fait vraiment de nous ses « partenaires », réalisant ainsi le Mystère nuptial de l’amour entre le Christ et l’Église.
Dans cette perspective, chaque homme apparaît comme destinataire de la Parole, interpellé et appelé à entrer dans ce dialogue d’amour par une réponse libre. Chacun de nous est ainsi rendu par Dieu capable d’écouter et de répondre à la Parole divine. L’homme est créé dans la Parole et il vit en elle ; il ne peut se comprendre lui-même s’il ne s’ouvre à ce dialogue. La Parole de Dieu révèle la nature filiale et relationnelle de notre vie » (n ° 22).

Nous entendons dans ces quelques lignes l’importance décisive de l’écoute pour préparer la réponse. C’est parce qu’un jeune est appelé à entrer en relation avec son Seigneur et Créateur, dans une dialogue intime et personnel, que ses questionnements ont une valeur inestimable. La relation avec le Seigneur ne vient pas tout de suite, elle peut être précédée de bien des médiations qui n’ont pas nécessairement un caractère religieux, mais qui structurent la vie comme un dialogue.

En étant lancés dans l’existence et immergés dans une culture qui transmet et soumet ses représentations du monde, les jeunes auront à faire un travail de réflexion critique afin de se forger eux-mêmes un sens de la vie. Le réductionnisme matérialiste qui caractérise notre époque et l’impuissance de l’homme devant la mort en dépit du pouvoir croissant des techno-sciences vouent la pensée commune – et celle de notre système éducatif – à une immense résignation sur la possibilité d’une issue heureuse de la vie. L’époque est marquée par une faible espérance. Si nous sommes seulement ce que nous voyons que nous sommes, alors la mort viendra sceller la disparition définitive de notre personne. Aujourd’hui la possibilité même que la vie biologique ne soit pas le tout de notre personne (comme nous l’avons évoqué plus haut) est redoutablement difficile à évoquer. La vie reçue est une vocation à un devenir, à devenir enfant de Dieu. C’est un don à faire croître par le développement de la vie intérieure. C’est-à-dire à travers une relation à Dieu, source authentique de la vie, une vie qui ne finit pas.

Dès son plus jeune âge, l’enfant est porté par les réseaux des liens affectifs qui pourvoient à ses besoins. Il fait l’expérience qu’il ne peut subsister par lui-même, mais seulement grâce aux autres. La charité dont on a fait preuve à son égard a assuré sa vie et l’a vraiment sauvé de la mort. Cette vérité fait apparaître la vocation fondamentale. Nous ne sommes que par et avec les autres. Nous ne nous découvrons la plénitude de notre personne qu’en acceptant d’être pour les autres. Notre vocation à l’humanisation atteint son sommet lorsque nous consentons à faire de notre vie un don pour les autres. C’est ainsi que nous reproduisons dans notre existence le visage de Dieu, sa bonté, et devenons à sa ressemblance. Les paroles que Dieu adresse à son peuple Israël, par la médiation du prophète Osée, seront pour nous l’expression de la vocation de l’éducateur lui-même. Témoigner de la tendresse de Dieu qui pardonne et soutient son enfant dans son amour.

« Parole du Seigneur : J’ai aimé Israël dès son enfance, et, pour le faire sortir d’Égypte, j’ai appelé mon fils. C’est moi qui lui apprenais à marcher, en le soutenant de mes bras, et il n’a pas compris que je venais à son secours. Je le guidais avec humanité, par des liens de tendresse ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger. Mais ils ont refusé de revenir à moi : vais-je les livrer au châtiment ? Non ! Mon cœur se retourne contre moi, et le regret me consume. Je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car je suis Dieu, et non pas homme : au milieu de vous je suis le Dieu saint, et je ne viens pas pour exterminer. » Livre d’Osée 11, 1.3-4.8c-9

Pour Dieu, éduquer le peuple d’Israël revient à assumer son errance, comme le font tant de parents à l’égard de leur enfant, manifestant un surcroit d’affection et de tendresse, qui ne condamne pas, ne juge pas, mais appelle toujours davantage à partir de la bonté même. L’enjeu est capital : conduire l’enfant à une filiation que le relie à Dieu, une filiation qui dépasse et assume sa filiation biologique.

« Le secret pour vivre, c’est de vivre pour servir » disait le Pape François dans son homélie du 2 novembre 2018.

« Pour chacun, la vie est un appel continuel à sortir : du sein de sa mère, de la maison où il est né, de l’enfance à la jeunesse, et de la jeunesse à l’âge adulte, jusqu’à la sortie de ce monde. (…) Nous sommes toujours de passage, jusqu’au passage définitif. L’Evangile rappelle le sens de cette sortie continuelle qu’est la vie : aller à la rencontre de l’époux. Voilà la raison de vivre : pour cette annonce qui, dans l’Evangile, résonne dans la nuit et que nous pourrons accueillir pleinement au moment de la mort : « Voici l’époux, sortez à sa rencontre ! » (v. 6). La rencontre avec Jésus, un Epoux qui « a aimé l’Eglise et s’est livré lui-même pour elle » (Ep 5, 25), donne sens et orientation à la vie. Rien d’autre. C’est la fin qui éclaire ce qui précède. Et de même que la semence se détermine en fonction la récolte, le chemin de la vie se trace à partir du but. Alors, si la vie est un chemin en sortie vers l’époux, elle est le temps qui nous est donné pour grandir en amour. »

La vie est essentiellement une vocation, un appel à la rencontre. Nous ne pouvons pas inventer un sens à l’existence. Chacun s’efforce d’en élaborer un qui lui convienne, mais au fond, nous cherchons tous cette vérité de fond qui nous précède. Chacun devine aisément, qu’il n’y a pas d’arbitraire dans le fait « d’être homme ». Il existe bien une vérité sur le sens de nos vies, une vérité qui ne dépende pas de nous et qu’il nous revient de découvrir. Le secret du bonheur ne réside pas dans l’absence de malheur, ni dans une succession interrompue de sensations de douceur, mais dans l’accès à la joie d’être, d’être-là, d’être pour les autres. Redisons-le, la vérité ne s’invente jamais, mais se découvre toujours, car elle existe indépendamment de nous. L’éducation à l’aune de la vocation humaine consistera à faire entendre l’appel de la vérité. Cet appel retentit comme une invitation à sortir à la rencontre des autres, et singulièrement de Celui qui vient. La vie n’est jamais quelque chose que l’on possède une fois pour toute, comme on possèderait une maison ou une voiture. La vie est quelque chose que nous ne pouvons que recevoir. La vie est un appel à recevoir un don plus grand encore : ‘’C’est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître ‘’. Mt 25,23.

La vie n’est pas un « bien » parmi les autres, nous ne pouvons jamais la prolonger à notre guise, mais seulement la recevoir de Celui qui veut nous la donner. Nous avons reçu gratuitement une première fois le don mystérieux d’une existence terrestre, fut-elle mortelle, et l’appel se fait entendre à s’ouvrir pour recevoir consciemment cette fois-ci, librement et volontairement, la Vie éternelle qui vient ! La vocation à la vie devient vocation à la relation. Est vivant, celui qui est relié, entré en relation avec les autres, ouvert sur l’inconnu qui l’enrichit et le transforme.

N’ayons pas peur de d’aider notre époque qui confond la vie biologique et matérielle avec le tout de l’existence, alors qu’il y a en chacun de nous, une formidable capacité à la confiance, à l’accueil, et précisément l’accueil de la vie.

L’éducation à l’aune de la vocation chrétienne, consistera encore à poser un sceau de gratitude sur l’existence temporelle, fut-elle mortelle, pour oser avec audace cette ouverture confiante au don qui vient ! La vocation à la plénitude de la vie est toujours vocation à une rencontre, à l’accueil, au don de soi. C’est nous dit l’Evangile, une personne qui vient à notre rencontre nous faire entrer dans la joie des noces. Rien de plus faux et redoutable que d’imaginer qu’en recevant la vie de nos parents, nous avons reçu la totalité du don de Dieu. La vocation consiste donc à donner ce que nous avons reçu (en nous donnant nous-mêmes) afin de recevoir davantage encore ce que le Seigneur veut nous donner : Lui-même.

« A celui qui a, on donnera encore, et à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il a », dit Jésus de façon étonnante voire choquante pour qui n’a pas compris. Ce qui peut se traduire par : « A celui qui a quelque chose à donner, on donnera encore afin qu’il puisse donner et se donner, à celui qui n’a rien à donner, on prendra même ce qu’il pensait posséder ».

A travers ces quelques paroles, le don gratuit apparaît comme le signe indépassable de l’appel de Dieu. La gratuité de notre vie est l’expression la plus parfaite de l’amour, et de l’amour de Dieu pour nous. Cette vie reçue ne nous a rien couté, ce monde qui nous accueille ne nous a rien couté, tout est pure grâce ! Lorsque la conscience se laisse touché par ce don inouï d’exister, elle s’éveille alors à la puissance de la gratuité, elle se sent provoquer et appeler à répondre. La gratuité divine trouve ses relais dans les dons gratuits des hommes. Sans ces médiations, l’appel de Dieu ne peut plus rejoindre l’homme (selon la loi de l’Incarnation). Jésus livrera sa vie par amour jusqu’au bout, gratuitement, preuve s’il en est, que l’éducation trouve dans la gratuité son levier d’action le plus puissant.

Face à la question délicate de la vocation au bonheur, nous avons touché à l’essentiel : le plus grand malheur de l’homme est de manquer à la joie de vivre, à la conscience de la grâce d’être né, en dépit des épreuves que chacun traverse. Le plus grand malheur de l’homme n’est-il pas de manquer à la saveur de la vie reçue, de ne pouvoir entrer dans la gratitude pour tout ce qui lui est donné, sa vie, ce monde, ses frères et sœurs avec lesquels il partage son pèlerinage terrestre ?

Parce qu’il est un être spirituel, l’être humain ne trouve sa vraie joie que dans une réalité accordée à sa nature, à la mesure de sa personne, une réalité d’ordre spirituelle. Autrement dit, le bonheur humain n’est pas dans les choses matérielles, mais il se « répand » à partir des relations aux personnes. Le bonheur n’est pas un bien que l’on possède, mais une gratitude qui nous possède. C’est sur un aspect de ces relations que nous voudrions conclure : l’enjeu de la gratitude par laquelle toute relation trouve sa vraie consistance.

Puisque tout être humain se reçoit d’un autre et ne peut advenir que par l’autre, tout être humain est ainsi redevable. Aussi vrai que nous sommes vivants, nous le tenons d’un autre, et c’est en tant qu’il parvient à exprimer sa gratitude qu’il voit grandir son humanité. Nous ne sommes vraiment humains que si nous sommes habités par une reconnaissance (gratitude – eucharistie) et avons vaincu les tentations d’ingratitude. La reconnaissance (gratitude) constitue l’humain en tant qu’il est appelé à vivre dans la gratitude, ce qui n’est jamais gagné. Si la femme est naturellement celle par qui l’être humain nait en ce monde, ce même être humain n’advient pleinement comme humain, que dans la mesure où il entre dans le mouvement de reconnaissance et de gratitude envers celle qui lui a donné la vie. Le refus de considérer ce don de vie, comme la grâce reçue par une femme conduit à l’effacement d’un espace de gratitude. Et sans expression de gratitude, ce monde –je le crois- perd en humanité. Rien ne heurte davantage l’harmonie que l’ingratitude. Il y a pour tout être humain, un premier pas d’humanisation, qui consiste à entrer dans un mouvement de reconnaissance. La tâche des éducateurs trouve là son horizon indépassable.

Laissons la parole de conclusion au Père Michel Sales, jésuite, qui fut un de mes éminents professeurs au Séminaire de Paris, et qui contemple aujourd’hui, la bonté du Seigneur dans sa Lumière : « Il est difficile d’être un homme, mais il est de toute façon moins vain de le devenir en approfondissant sa communion qu’en cultivant orgueilleusement, ou égoïstement sa différence »[1].

Je forme le vœu que tous les éducateurs soient habités par la gratitude car c’est à travers eux, que les jeunes découvriront leur vocation : un appel à passer de la grâce (vie reçue) à la gratitude (vie donnée), à devenir pleinement humain en devenant « un avec le Christ » dans sa gratitude. La vocation de toute personne se résume alors à devenir une « eucharistie vivante » dans le Seigneur Jésus.
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Pour citer cet article
Référence électronique :Père Laurent Stalla-Bourdillon, « Penser la vocation aujourd’hui : de la grâce à la gratitude », Educatio [En ligne], 9 | 2019. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

* Père Laurent Stalla-Bourdillon, enseignant au collège des Bernardins, et à l’ISFEC Ile de France

[1] P. Michel Sales, sj, Introduction à G. Fessard, Le mystère de la société, Culture et vérité, 1997.