Frugalité et éducation

François Bal*

 

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[Ce texte est un extrait, aimablement transmis par François Bal, de son dernier ouvrage :
Notre terre. Eloge de la frugalité, Artège, 2020, 14€]

Ce que des parents souhaitent au plus haut point pour leurs enfants est qu’ils deviennent des personnes libres. Le pape François a insisté sur ce point dans Laudato si’ : sortir du consumérisme ambiant est une question de liberté, de libération. Il est bon d’analyser l’autre extrême, l’idolâtrie, pour bien analyser les chaines dont il convient de se délivrer.

De la gourmandise a l’idolâtrie, il n’y a qu’un pas, un si petit pas qu’on risque de le franchir sans même s’en apercevoir. La gourmandise du monde ambiant porte sur tout ce dont la frugalité nous éloigne ; voyages et objets de confort à vil prix, techniques de communication, performance sexuelle, biotechnologies, etc. Voyons-nous clairement que la frugalité s’oppose radicalement à ces veaux d’or modernes ? Des siècles et des siècles avant Jésus Christ, des auteurs saintement inspires avaient décrit précisément le risque d’idolâtrie. Le livre de l’Exode est le plus net à ce sujet :

Tu ne feras pas d’idole, ni rien de ce qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, et tu ne les serviras pas, car c’est moi, le Seigneur ton Dieu. (Ex 20,4 et s.)

Le langage moderne utilise plutôt le mot dépendance qu’idolâtrie, mais il s’agit bien de la même chose ! Quand on ne conçoit plus de vacances sans les sports d’hiver, quand on ne conçoit plus de téléphone sans un modèle datant de moins d’un an, quand on n’imagine pas vivre à un niveau de vie inferieur a ce que nous permettent nos revenus, n’y a-t-il pas dépendance ? Et n’y a-t-il pas ipso facto idolâtrie ? La caractéristique de l’idolâtrie est que l’on est prêt à dépenser sans réserve pour le dieu auquel on veut se soumettre. C’est le cas du peuple d’Israël qui finit par fondre ses bijoux pour élever le fameux veau d’or. L’évangile a repris ce thème dans la terrible comparaison avec le Royaume des cieux :

Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était cache dans un champ et qu’un homme a découvert. Il le cache à nouveau, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il a, et il achète ce champ. (Mt 13,44)

Cette comparaison est terrible. Il suffit pour s’en rendre compte de réécrire ces deux phrases en négatif :

« Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était cache dans un champ et qu’un homme a découvert. Quand il se rend compte qu’il lui faut vendre ce qu’il a pour acheter le champ, il hésite, renonce et s’en va tout triste. » Cette version négative est malheureusement aussi répandue que la version positive ! Il y a si peu d’écart entre vendre ce qu’on a pour sacrifier aux idoles, et vendre ce qu’on a pour le service du Royaume, l’adoration du vrai Dieu ! C’est pourquoi on peut donner cette nouvelle définition de la frugalité : consacrer ce que l’on a pour le Royaume de Dieu et sa justice.

Protéger ses enfants des idoles, c’est bien ; les habituer à une vie frugale, c’est mieux. Il vaudrait sans doute mieux parler d’une « éducation a une vie frugale » que de promouvoir une « habitude de vie frugale ». Il s’agit bien d’une question d’éducation, cette part de la vie commune en famille qui se transmet le plus. Mais de quel droit, se dit le père de famille, priverais-je mes enfants de ceci ou de cela, alors que j’ai les moyens de le leur donner ? Posée dans ces termes la question est insoluble : elle ne voit dans la vie frugale que des privations ! La vie frugale n’a de sens que si elle est ordonnée elle aussi à la communion et plus particulièrement à la communion avec la personne pauvre. Mais il ne faut pas se faire d’illusions, cela passe évidemment par certains manques, par certains désirs non réalises, par une gourmandise refrénée.

Le risque numéro un en matière d’éducation est le double langage, ou tout au moins ce qui est perçu comme tel par les enfants, surtout par les adolescents. Il y a double langage lorsque des parents restreignent correctement les choses de la vie courante au nécessaire et au convenable, et dans le même temps s’offrent un voyage de loisir a l’autre bout de la terre. Ou bien lorsque des parents très stricts sur les dépenses courantes n’invitent à leur table que de « riches parents ou amis », selon la formule de saint Luc. Ou même lorsque des parents sont prêts a tout pour que leurs enfants entrent dans la vie sociale et professionnelle avec le niveau de vie le plus élève possible, au détriment de la relation vraie avec les personnes pauvres. On pourrait citer mille situations. Le double langage annihile tout objet éducatif.

Il y a deux façons de faire qui évitent au mieux ce double langage. D’abord, comme déjà dit, inviter régulièrement à la table familiale des gens qui ne sont pas invités par ailleurs. Les enfants peu à peu considèrent que c’est comme cela que l’on vit en famille : ce n’est plus un acte force, par exigence morale, cela devient naturel, comme il est naturel dans certains pays de garder sa porte toujours ouverte. Les enfants considèrent alors que la vie de la famille serait amputée d’une joie, d’une ouverture s’il n’y avait pas cette présence régulière de « pauvres » dans la maison. Et ils chercheront à le reproduire, à leur façon, quand ils seront adultes.

La seconde voie est d’en parler, et ce n’est pas toujours facile pour les parents d’aborder ce sujet. Certes, la façon de dire les choses n’est pas la même avec des enfants de douze ans et des enfants de dix-neuf. Mais en parler ! Accepter que soit abordée la question difficile de la cohérence entre telle décision financière – achat, épargne, voyage. – et le principe de destination universelle des biens. Alors apparait au grand jour familial le choix des parents, comme conforme à leur baptême, ou loin des promesses de leur baptême. C’est toute la transmission de la foi qui se fait, non pas par des discours religieux, mais par des décisions bien concrètes de la vie familiale. Il est évident que dans une famille ou n’est jamais abordée en clair la question de cette cohérence, la transmission de la foi est réduite, voire nulle. Si les choix matériels sont discutés régulièrement à la lumière de l’évangile, le risque de double langage disparait.

Une autre façon de voir comment la frugalité est affaire d’éducation, est de comparer frugalité et pudeur. Frugalité et pudeur sont sœurs et même sœurs jumelles. Les mots utilisés comme synonymes sont si proches ! Reserve, retenue, manque, insatisfaction, accès limite, limitation a ce que l’on a. Leurs objets pourtant ne sont pas les mêmes. Pour la frugalité, ce sont les objets de consommation, de propriété. Pour la pudeur, ce sont des images, des informations, des éléments moins matériels, mais tout autant désirables sensuellement. Le désir, le plaisir, la satisfaction sont tout aussi fortes d’un côté comme de l’autre. On perçoit encore plus nettement la proximité de ces deux notions si l’on mesure combien dans l’impudeur il y a de la possession. J’ai à ma disposition des images de toi, des informations sur toi : cela veut dire que je te possède, tu es à ma disposition. A l’inverse, la pudeur laisse à l’autre son intimité, son indépendance, ses jardins secrets : l’autre ne m’appartient pas. Pudeur et frugalité sont vraiment d’une même lignée.

Quel intérêt y a-t-il à se préoccuper de ce parallèle entre frugalité et pudeur ? D’abord le contexte extérieur y oblige. Jamais les conditions extérieures, dans nos pays, n’ont mis à mal la frugalité et la pudeur comme aujourd’hui. Ainsi, a l’encontre de toute velléité de frugalité, la société contemporaine offre la possibilité d’acheter des biens matériels sans limite, utiles et inutiles, à des prix dérisoires. Le prix de ce qui est nécessaire pour vivre (logement, nourriture, habillement) devient de plus en plus souvent une part minoritaire du budget. Le « puisque je peux me le payer » est irrésistible. Jamais dans l’histoire, des populations entières n’ont eu la possibilité d’accumuler et de consommer des biens comme aujourd’hui. Nous baignons dans la religion de la priorité a la destination individuelle des biens, a l’oppose de la doctrine de la juste propriété. La frugalité agit à contre-courant. Il n’est jamais facile de nager à contre-courant.

Nous pourrions tenir un discours tout à fait identique à propos de la pudeur à cause d’évolutions sociétales, mais peut-être surtout à cause des moyens de communication, chacun peut s’offrir toutes les images, toutes les informations qu’il désire, en illimite ! Ce mot contemporain désigne bien que l’offre est irrésistible ; elle est d’ailleurs présentée comme telle. Les esprits s’encombrent d’images et d’informations comme les maisons s’encombrent d’objets. La pudeur, comme la frugalité, va à contre-courant.

La deuxième raison pour laquelle il convient de se préoccuper de ce parallèle est l’implication familiale de ces deux sujets, en particulier dans l’éducation. Pourquoi un enfant ou un adolescent a acquis l’habitude d’obtenir de ses parents tout ce qu’il désire en objets, en confort, en loisirs, etc., verrait-il un sens à restreindre ses désirs en termes d’images et d’informations ? De la même façon que la frugalité la pudeur est un apprentissage familial. Et ces deux apprentissages sont lies.

Pour la frugalité et comme pour la pudeur, l’affirmation de règles morales est peu efficace. C’est le témoignage de vie des parents qui compte. La encore, l’accueil du pauvre a la table familiale emporte tout. La relation vraie avec la personne pauvre ne peut souffrir ni du consumérisme inutile, ni de patrimoine indécent, ni d’intrusion dans l’intimité des personnes.

Enfin, est-ce le rôle de la communauté chrétienne de tenir ferme sur ces deux aspects de la vie sociale ? Pour la frugalité, c’est une évidence, une évidence évangélique :  le lien avec l’amour du prochain est premier. Est-ce aussi vrai pour la pudeur ? Rien de tout cela dans les Evangiles ! L’impudeur généralisée vient de phénomènes récents comme certaines évolutions sociétales et le déploiement anarchique des moyens de communication. Il y a certainement la un sujet de réflexion à avoir pour analyser comment l’impudeur s’oppose à l’amour du prochain.

 

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Pour citer cet article
Référence électronique : François Bal, « Frugalité et éducation » in Notre terre. Eloge de la frugalité, Artège, 2020, Educatio [En ligne], 11 |2021. URL : http://revue-educatio.eu

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* Marié et père de famille, membre d’une communauté Foi et lumière et ancien directeur de l’Office Chrétien des personne Handicapées (OCH).