Postface

A vous d’écrire la suite

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Pascal Balmand*

Moi qui ai l’habitude d’assumer (voire de revendiquer) le formatage du plan en « trois parties trois sous-parties », j’entends aussi que le pape François nous invite au contraire à sortir d’un certain desséchement rationaliste qui distingue, découpe et sépare, pour lui préférer l’approche vivante et systémique du « tout est lié ». Et je note par ailleurs avec bonheur que le même pape François, notamment dans son exhortation apostolique Querida Amazonia (2020), choisit à maintes reprises le registre de la poésie pour mieux s’adresser à nous…

Alors, ce qui suit ne relèvera pas de la géométrie d’un jardin à la française, mais plutôt du vagabondage un peu désordonné, comme peut l’être une conversation entre amis…

Il ne s’agira donc ni de synthétiser ni de « conclure », mais plutôt de dessiner des chemins possibles, soit en reprenant à ma manière des points abordés dans les contributions que vous venez de lire, soit surtout en suggérant d’autres voies encore que celles qu’elles explorent. Manière de souligner, sur un mode pourtant très peu exhaustif, combien sont diverses les façons de décliner l’écologie intégrale à l’Ecole – en sachant que toute porte ouverte, quelle qu’elle soit, ne peut pas ne pas nous conduire, de proche en proche, à ouvrir les autres portes les unes après les autres.

Cette promenade un peu méditative, j’ai envie de la débuter par Rilke :

« Je crains tellement la parole des hommes.
Ils énoncent tout avec une telle clarté :
Et ceci s’appelle chien, et cela s’appelle une maison,
Le début est ici, et la fin est là-bas.
J’ai peur aussi de leur esprit, de les voir jouer avec la moquerie,
Ils savent tout ce qui sera et a été ;
Aucune montagne ne vaut plus leur admiration ;

Leur jardin, leur propriété sont juste à côté de Dieu.
Je répéterai toujours cette mise en garde et cette défense : Restez à distance.
Les choses qui chantent, je les entends de si bon cœur.
Mais que vous les effleuriez, les voici immobiles et muettes.
Toutes les choses, vous me les tuez. »[1]

 Oui, bien sûr, l’Ecole se doit absolument de promouvoir et de cultiver la Raison. Mais pas au prix du sacrifice de la sensibilité. Pas au détriment de l’imagination et de la créativité. Pas en laissant mourir la flamme de notre capacité à nous émerveiller et à entendre de bon cœur « les choses qui chantent ».

Et cela non pas, ou tout du moins pas en premier lieu, pour des questions d’équilibre entre pôles complémentaires, ou de pluralité des modes d’intelligence. Mais en raison d’un enjeu bien plus profond d’attitude intérieure et d’aptitude à la communion :

« Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. »[2]

L’émerveillement, parce qu’il est source de joie, de gratitude et de désir de partage. Pour parler d’écologie, j’aime bien opposer les figures antagonistes de deux hommes pareillement vêtus de blanc. D’un côté, le faux prophète Philippulus, qui dans L’étoile mystérieuse d’Hergé parcourt les rues en annonçant le châtiment et la fin du monde. De l’autre le pape François, avec son sourire si chaleureux et si rayonnant. Souligner le contraste entre ces deux figures, c’est rappeler qu’une approche chrétienne de l’écologie refusera systématiquement de se situer dans le champ mortifère de la peur et de la norme moralisatrice ; elle s’enracinera toujours dans la joie et dans l’espérance.

Pas très sérieuse, la référence à Hergé ? Pour compenser, un vrai et grand théologien, Jürgen Moltmann :

« Après que les hommes se furent efforcés pendant des siècles de comprendre la création divine comme nature pour la rendre utilisable conformément aux lois découvertes par les sciences de la nature, il s’agit pour nous aujourd’hui de comprendre cette nature connaissable, maniable et utilisable, comme création divine, et d’apprendre à la respecter en tant que telle. »[3]

Et, plus loin :

« (…) la perception du monde comme création suscite la joie de vivre. La présentation du monde à Dieu dans l’action de grâce suscite la liberté de vivre »[4]

Pour le dire autrement, je crois profondément que, pour déployer l’écologie intégrale, la relation éducative chrétienne comme l’acte pédagogique en école catholique ont systématiquement vocation à se nourrir de cette joie et de cette liberté pour mieux les partager et les faire grandir.

Et je crois également que seules la joie et l’espérance donnent sens au fameux « Tout est lié » du pape François, qui sans elles pourrait rapidement nous écraser sous le poids des catastrophes environnementales et des drames humains.

Tenter de vivre l’écologie intégrale au sein de l’Ecole catholique, cela revient certes à se confronter à une impressionnante série d’enjeux, au risque peut-être du découragement. Mais si le Pape nous met la barre très haut (« changement de paradigme », « révolution culturelle », « conversion radicale »…), il nous invite aussi à cultiver la vertu des petits pas en nous rappelant que rien n’est jamais inutile et que tout peut faire sens.

Une Ecole catholique en chemin sur la voie de l’écologie intégrale, c’est ainsi une Ecole qui interroge ses processus et sa gouvernance, autour de la fondamentale notion biblique d’Alliance. Une Ecole qui travaille constamment sa culture de la synodalité et de la responsabilité en partage, pour être réellement une « maison commune ».

C’est aussi une Ecole qui cherche à faire de l’écologie intégrale un véritable art de vivre, à travers l’ensemble de ses manières de faire et de ses façons d’être. Son horizon ne consiste pas à former à l’écologie intégrale, mais bien plutôt à former dans l’esprit de l’écologie intégrale, en creusant à la fois les sillons des dimensions environnementale, sociale, pédagogique, éducative et spirituelle.

La tâche s’avère assurément immense. Elle n’en est pas moins enthousiasmante, dès lors que nous apprenons à nous libérer d’une certaine culture de la programmation rationaliste et du rendement mesurable pour entrer dans une démarche d’accueil de ce qui advient peu à peu.

Dès lors, en d’autres termes, que nous nous appuyons sur l’image de l’éducateur-jardinier. Assez curieusement, la traduction française de Laudato Si’ nous propose en sous-titre « Sur la sauvegarde de la maison commune ». Dans un bel article récent de la revue Communio, Paul Colrat note que le texte latin part du verbe colo, qui signifie cultiver, veiller sur, honorer, ce que l’on retrouve bien dans toutes les traductions (cura en italien, care en anglais, el cuidado en espagnol, etc.) – sauf hélas dans la version française[5]. Prendre soin de la création, « vivre la vocation de protecteurs de l’œuvre de Dieu »[6], c’est « jardiner l’habitation commune »[7] : faire de son mieux, résolument et patiemment, et en même temps savoir que le « résultat » ne dépend pas que de nous. Faire confiance en acceptant que les fruits de notre engagement ne soient pas immédiats, ni nécessairement conformes à ce que nous en attendions : ainsi comprises, la dynamique de l’écologie intégrale et la démarche éducative font très exactement appel à la même attitude intérieure…

Et en cela c’est bien à l’écologie « intégrale » que je fais référence, … tout comme – cela ne résulte d’aucun hasard – le projet de l’Ecole catholique renvoie à un élan d’éducation « intégrale » de la personne.

Que l’on s’exprime en termes de visée intégrative, de vision systémique ou de pensée holistique, c’est toujours ici du « tout est lié » qu’il est question. Tout est lié, au double sens de la formule : d’une part, les réalités ne se comprennent réellement que dans le jeu de leurs interactions ; d’autre part, la vie n’est nulle part ailleurs que dans le lien, que dans la relation.

L’on se trouve ici bien loin de « l’environnement » et de « l’éducation au développement durable» … Parler d’environnement, c’est concevoir le monde comme un décor de théâtre, auquel nous serions extérieurs et que nous pourrions manipuler à notre guise – alors que nous sommes appelés à faire alliance avec l’ensemble des créatures et de la création. Eduquer au développement durable, c’est rester dans une culture de la maîtrise et de la possession, certes « raisonnées » mais intrinsèquement poursuivies – alors que c’est le tout de notre rapport au monde qu’il nous faut changer :

« La culture écologique ne peut pas se réduire à une série de réponses urgentes et partielles aux problèmes qui sont en train d’apparaître (…). Elle devrait être un regard différent, une pensée, une politique, un programme éducatif, un style de vie et une spiritualité qui constitueraient une résistance face à l’avancée du paradigme technocratique »[8]

Pour l’Ecole catholique, l’écologie intégrale ne saurait donc en aucun cas relever d’un vague « verdissement ». Le tri sélectif, la nourriture bio, le choix de fournisseurs en circuit court, etc., tout cela bien sûr s’avère aussi louable que nécessaire, mais à en rester là nous manquerions l’essentiel, un essentiel qui se joue d’abord du côté de notre écologie intérieure et spirituelle, et ensuite dans le champ de toutes nos conversions personnelles et communautaires à hauteur de quotidien.

En son article 13, le Statut de l’Enseignement catholique en France[9] stipule que « L’école catholique propose à tous son projet éducatif spécifique et, ce faisant, elle accomplit dans la société un service d’intérêt général ». J’ai toujours été très sensible à ce « ce faisant », que je trouve à la fois très profond et très juste. D’une certaine manière, je pense que nous pouvons le reprendre ici : l’Ecole catholique a vocation à déployer en son sein l’horizon de l’écologie intégrale, et ce faisant elle y trouvera abondamment matière à mieux identifier, à mieux partager et à mieux faire rayonner tout ce qu’elle porte en elle de spécifique. Ainsi que l’écrit très bien G. Legrand dans ce numéro d’Educatio, elle sera en cela mieux outillée pour « faire entendre l’inouï de la voix chrétienne dans notre société ».

Aux « valeurs » un peu molles et faussement consensuelles, cette voix chrétienne préférera les « vertus », qui procèdent d’une décision, d’un travail sur soi-même et d’une grâce. Et, quitte à être ringard – ou provocateur – jusqu’au bout, j’ajouterais volontiers que l’une des plus belles vertus écologiques me semble être la vertu de chasteté. Non pas l’abstinence ou la continence, avec lesquelles on la confond trop souvent par erreur, mais bien la chasteté, par laquelle je m’interdis de faire d’autrui ou du monde un simple objet de mes pulsions de domination et de possession[10]. En définitive, c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on parle d’une démarche éducative nourrie de l’esprit de l’écologie intégrale : faire grandir en soi pour faire grandir autour de soi un rapport chaste aux autres qui sont d’abord mes frères comme au monde qui est d’abord Création, c’est-à-dire don d’amour et espace d’Alliance.

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Pour citer cet article
Référence électronique: Pascal Balmand, « Postface : à vous d’écrire la suite », Educatio [En ligne], 11 | 2021. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs 
Tous droits réservés

* Ancien Secrétaire général de l’Enseignement catholique (2013-2019), désormais chef de projet « Ecologie intégrale » à la Conférence des évêques de France

[1] Rainer Maria Rilke, « Ich fürchte mich so vor den Menschen Wort », traduction Olivier Mannoni, in Harmut Rosa, Rendre le monde indisponible, 2018, édition française La Découverte, 2020, p. 120.

[2] Laudato Si’, n° 11.

[3] J. Moltmann, Dieu dans la création. Traité écologique de la création, 1985, traduction française 1988, Le Cerf, p.36.

[4] Ibid, p.100.

[5] Paul Colrat, « Sauf la nature. De l’écologie à la sotériologie », Communio, 272, novembre-décembre 2020.

[6] Laudato Si’, n° 217.

[7] P. Colrat, article cité,  p.59.

[8] Laudato Si’, n° 111.

[9] 2013.

[10] Si la notion de chasteté fait peur, on pourra le cas échéant lui substituer celle de délicatesse, de douceur : dans son beau livre Puissance de la douceur (2013, Payot), Anne Dufourmantelle a écrit à ce propos des choses absolument magnifiques.