Rédiger de nouveaux projets éducatifs inspirés
par Laudato Si’

Geoffrey Legrand*

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Résumé : Après avoir présenté quelques pratiques éducatives inspirées par Laudato Si’, notre contribution se focalisera sur les principes d’éducation et de spiritualité écologiques développés par le pape François (chapitre 6 de Laudato Si’ et quelques textes du Pacte éducatif mondial) afin de mieux comprendre ceux-ci. Par la suite, nous montrerons que ces textes comportent tout le matériel nécessaire à la réécriture des documents fondant l’identité et la spécificité de l’école catholique dans le contexte de pluralisation, de détraditionalisation et de pluralisation qui caractérise l’Europe occidentale en 2020.

Mots-clés : pratiques éducatives – pastorale scolaire – éducation et spiritualité écologiques – écologie intégrale – projets pédagogique et éducatif – école catholique

En analysant correctement l’encyclique Laudato Si’, le lecteur attentif prend rapidement conscience que ce texte ne concerne pas simplement l’aspect environnemental mais englobe aussi une réflexion de fond sur les aspects sociaux, politiques, économiques et spirituels, etc. de notre société parce que « tout est lié ». L’éducation figure aussi parmi ces aspects ; elle acquiert d’autant plus d’importance qu’elle constitue l’un des principaux leviers du changement vers la conversion écologique. En effet, pour que l’éducation soit à nouveau efficace, il s’agit de « répandre un nouveau paradigme concernant l’humain, la vie, la société et la relation avec la nature », nous apprend le paragraphe 215 de Laudato Si’. Dès lors, si l’on peut affirmer que l’écologie intégrale figure parmi les kairoi de notre temps, ne faudrait-il pas, sur base de ce constat, rédiger de nouveaux projets pédagogiques et éducatifs inspirés par ce programme du pape François ? Laudato Si’ ne constitue-t-il pas une feuille de route stimulante pour baliser ces nouveaux projets dans l’école chrétienne, en dialogue avec les jeunes et les équipes éducatives ?

Notre propos sera articulé en trois temps : tout d’abord, un aperçu de quelques pratiques inspirées par Laudato Si’ dans le champ scolaire et pastoral en discernant les acquis et les défis d’une telle éducation. Nous effectuerons ensuite une relecture du chapitre 6 de l’encyclique consacré à l’éducation et à la spiritualité écologiques pour comprendre les véritables enjeux d’une telle éducation. Nous prolongerons l’étude de ces textes en découvrant quelques résolutions de François dans le Pacte éducatif mondial. Enfin, de manière prospective, nous lancerons quelques pistes de réflexion plus profonde en posant la question de la réécriture des textes organisant l’école catholique sur base de ces propos de François. Même si notre point de départ se situe dans l’école catholique belge francophone, il y a fort à parier que plusieurs éléments abordés dans cette contribution seront transposables à d’autres contextes.

1. Des pratiques éducatives inspirées par Laudato Si’

Depuis la publication, en 2015, de son diagnostic sur ce qui se passe dans notre maison, l’encyclique du pape François a suscité un certain enthousiasme dans l’école catholique belge francophone et a donné lieu à une série d’initiatives, que ce soit dans le cadre des cours de religion ou dans le domaine pastoral.

Ainsi, en ce qui concerne le cours de religion catholique, des séquences, des dossiers ainsi que des formations ont été créées par l’enseignement catholique pour articuler la réflexion chrétienne sur l’écologie intégrale avec l’engagement citoyen. Parmi les outils proposés, figure notamment le blog religion-géographie[1] : il permet d’élaborer une réflexion interdisciplinaire sur de nombreux aspects liés à Laudato Si’, tout en intégrant des compétences relatives à l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté.

En pastorale scolaire, en fonction de la bonne volonté des équipes en place, divers projets ont vu le jour. Citons, parmi d’autres, les démarches vécues à l’Institut Saint-André d’Ixelles (une école catholique d’enseignement secondaire à Bruxelles) durant l’année scolaire 2016-2017. Pour faire résonner le contenu de l’encyclique, dès la fin d’année scolaire précédente, les élèves avaient préparé le thème d’année (rebaptisé « Eco & Co ») de deux manières différentes : d’un côté, un étudiant particulièrement doué avait réalisé le dessin sur la page de garde du journal de classe, de l’autre, les élèves avaient recherché des citations sur l’écologie qu’ils ont ensuite placées dans les pages hebdomadaires de ce même document, de telle sorte que chacun puisse méditer tout au long de l’année scolaire sur ce thème. Ensuite, des moments pastoraux riches et variés ont rythmé l’année scolaire : après la traditionnelle messe de rentrée pour l’équipe d’animation spirituelle, François d’Assise a été fêté le 4 octobre, une statue en céramique du saint ayant été mise en évidence dans le grand hall de l’école. À la fin de ce même mois d’octobre, tous les élèves ont participé à une liturgie de la Parole rassemblant le millier d’élèves fréquentant l’établissement. Chacun était impliqué : des plus jeunes ayant préparé un objet symbolique pour tous les participants, d’autres ayant réalisé des power-points, des chansons, des clips ou des mini-vidéos sur le thème de l’écologie intégrale, jusqu’aux plus grands qui ont synthétisé les divers apports dans un discours adressé à toute la Communauté scolaire. Au cœur de cette liturgie, une page de l’Évangile et plusieurs passages de l’encyclique ont ainsi pu retentir et être recontextualisés grâce aux apports des jeunes. Citons encore d’autres temps forts vécus cette année-là : des retraites Laudato Si’ à la mer pour les élèves de 3e, une exposition réalisée par les jeunes qui mettait en dialogue des photos de Yann-Arthus Bertrand avec des extraits choisis de l’encyclique[2], une marche à l’aurore au printemps sur les pas de saint François d’Assise ainsi qu’une animation de carême menée par les aînés auprès des plus jeunes afin qu’ils leur réexpliquent, avec leurs propres mots, le sens de l’encyclique à l’aide d’animations plus créatives les unes que les autres.

Suite à cette année riche en activités spirituelles, d’autres démarches plus pratiques sont apparues dans cette école (comme dans d’autres), telles que le tri sélectif des déchets, la réalisation d’un compost, la création d’« Éco-Teams », etc. Ces activités rassemblent quelques élèves et quelques professeurs avec des motivations diverses mais elles ne parviennent pas toujours impliquer l’entièreté de l’établissement. Enfin, à plus grande échelle, signalons qu’un module de formation sur l’écologie a même été récemment préparé par l’équipe diocésaine de pastorale scolaire (pour l’année scolaire 2020-2021), même si cette journée thématique a finalement été annulée en raison de l’épidémie de coronavirus.

Après cette phase de découvertes, en analysant avec un peu de recul cette activité foisonnante, une question se pose : malgré ces nombreuses initiatives qui ont été mises en place dans les écoles, que ce soit dans le cadre des cours ou dans le cadre pastoral, cette sensibilisation et ces actions impactent-elles véritablement les comportements des jeunes ou s’agit-il seulement d’un simple « verdissement » des pratiques éducatives ? En effet, malgré tous ces efforts, nous fréquentons encore des jeunes dont les comportements ne sont pas toujours adéquats : certains continuent à jeter sans vergogne leurs déchets dans la cour de récréation, d’autres n’ont manifestement pas compris en quoi consistait « l’écologie humaine » décrite par Laudato Si’ (achat de vêtements de marque, culte du paraître, etc.), d’autres enfin semblent relativement indifférents face à cette problématique environnementale. Dès lors, comment aller plus loin ? Quelles sont les démarches éducatives favorables à la mise en place de cette « écologie intégrale » ? Avant de nous prononcer, une relecture du chapitre 6 de Laudato Si’ s’avère particulièrement instructive car elle nous permettra de mieux comprendre les véritables enjeux d’une éducation et d’une spiritualité écologiques.

2. Une relecture du chapitre 6 de Laudato Si’ mise en perspective avec le « Pacte éducatif mondial »

2.1. Éducation et spiritualité écologiques

À la lumière de ce chapitre 6 de l’encyclique consacré à l’éducation et à la spiritualité écologiques, nous voudrions souligner quatre points essentiels dans la réflexion du pape argentin.

Premièrement, dès le paragraphe 202, François nous prévient : ces « processus de régénération » qu’il appelle de tous ses vœux s’annoncent « longs » parce qu’ils requièrent des bouleversements fondamentaux dans les consciences : il s’agira de développer de nouvelles convictions, de nouvelles attitudes et de nouvelles formes de vie tenant compte d’une « origine commune, d’une appartenance mutuelle et d’un avenir partagé par tous » (LS, 202). Pour les jeunes des pays favorisés, ces changements semblent particulièrement complexes malgré leur sensibilité écologique car « ils ont grandi dans un contexte de très grande consommation et de bien-être qui rend difficile le développement de nouvelles attitudes » (LS 209) : cela représente un réel « défi éducatif » (LS 209) pour ceux qui éduquent ces adolescents.

Deuxièmement, le souverain pontife souhaite un changement de modèle, en passant du paradigme technocratique à un « nouveau paradigme concernant l’être humain, la vie, la société et la relation avec la nature » (LS 215), ce qui implique une « conversion écologique » sur base de « profondes motivations » (LS 211). En effet, le pape constate que l’éducation environnementale s’est d’abord concentrée sur des informations scientifiques à communiquer aux jeunes avant de s’orienter vers « une critique des ‘mythes’ de la modernité (individualisme, progrès indéfini, concurrence, consumérisme, marché sans règles) » (LS 210). Néanmoins, cela ne suffit pas selon lui, le plus important étant de susciter des habitudes nouvelles, des changements personnels par de « petites actions quotidiennes » manifestant un nouveau « style de vie » (LS 211). La liste des exemples donnés est assez fournie : « éviter l’usage de matière plastique et de papier, réduire la consommation d’eau, trier les déchets, cuisiner seulement ce que l’on pourra raisonnablement manger, traiter avec attention les autres êtres vivants, utiliser les transports publics ou partager le même véhicule entre plusieurs personnes, planter des arbres, éteindre les lumières inutiles, […], réutiliser quelque chose au lieu de le jeter rapidement » (LS 211). Ces gestes ne deviendront toutefois de nouvelles habitudes que si les individus sont animés par de « profondes motivations » (LS 211), par une « mystique » (LS 216), par des « mobiles intérieurs qui poussent, motivent, encouragent et donnent sens à l’action personnelle et communautaire » (LS 216). Ces nouvelles habitudes requièrent par conséquent une « profonde conversion intérieure » (LS 217) ; elles appellent les chrétiens à voir quelque chose de divin en chaque créature, à discerner la présence du Christ au fond de chaque être et à établir de nouvelles relations plus fraternelles avec l’ensemble de la création (LS 221).

Troisièmement, cette conversion écologique va aussi de pair avec une « conversion communautaire » si l’on veut « créer un dynamisme de changement durable » (LS 219). Ceci implique un décentrement de soi qui passe par trois types d’attitudes (LS 220) :

– entrer dans une logique du don, de la générosité, de la gratuité puisque tout est reçu du Créateur ;
– développer des relations fraternelles avec toutes les créatures car il existe des liens d’interdépendance entre tous les êtres vivants formant une seule et même « communion universelle » ;
– prendre ses responsabilités en mettant ses talents au service de la conversion écologique, « avec créativité et enthousiasme », afin d’instaurer ce nouveau paradigme.

Quatrièmement enfin, ce nouveau style de vie marqué par une plus grande simplicité et par une plus grande sobriété constitue une voie privilégiée pour trouver la paix intérieure. En effet, en relisant le paragraphe 223, nous retrouvons comme un abrégé comprenant méthode et conseils pour (re-)découvrir le sens du bonheur dans nos vies. Ainsi, savoir « jouir des choses les plus simples », « vivre intensément avec peu », « trouve[r] satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière » (LS 223) sont autant de chemins menant à la véritable joie. Plus loin, l’encyclique rappelle enfin que la paix intérieure se trouve « dans un style de vie équilibré joint à une capacité d’admiration qui mène à la profondeur de la vie » (LS 225).

Cette relecture du chapitre 6 de l’encyclique nous apporte donc une grille de lecture intéressante afin de changer de paradigme et d’encourager cette éducation et cette spiritualité écologiques. Elle se constitue d’un travail des consciences qui prend du temps, d’une conversion écologique animée par de profonds motifs intérieurs et d’une conversion communautaire pour instaurer de nouvelles dynamiques pérennes. Remarquons finalement que, tout en cherchant à construire un monde meilleur, ces trois aspects comportent l’avantage de mener au bonheur et à la paix intérieure.

2.2. Le Pacte mondial sur l’éducation

Suite à cette relecture du chapitre 6, force est de constater que Laudato Si’ invite à rechercher davantage qu’une information ou qu’une sensibilisation sur les problèmes environnementaux. L’intention profonde de son auteur consiste non pas en un « verdissement » des pratiques mais constitue une invitation à aller beaucoup plus loin, vers une conversion écologique individuelle et communautaire, en vue de la sauvegarde de notre maison commune. Comment y parvenir concrètement ?

Dans le message adressé par le pape à l’occasion du lancement du Pacte éducatif mondial le 12 septembre 2019[3], nous découvrons quelques pistes intéressantes, François établissant d’emblée le lien avec l’encyclique Laudato Si’[4]. Ensuite, il indique notamment que, dans une perspective de service à la communauté et de création d’une culture de la rencontre, « toutes les institutions doivent se laisser interroger sur les finalités et les méthodes selon lesquelles elles s’acquittent de leur mission formatrice »[5]. Pour l’école catholique, il s’agirait donc, à frais nouveaux, de réfléchir aux moyens et aux buts lui permettant d’accomplir sa mission éducative. Les quatre points mis en avant dans le chapitre 6 de l’encyclique offrent des pistes concrètes pour y parvenir.

En termes de méthode, chacun sait l’attrait du pape François pour mettre en œuvre la culture du dialogue[6] : il insiste pour que chacun soit écouté et devienne protagoniste des nouveaux projets à construire, quelles que soient ses convictions philosophiques ou religieuses[7]. Il s’agirait donc d’impliquer les jeunes comme toutes les équipes éducatives dans ces processus de transformation, de conversion personnelle et communautaire. De plus, dans la nouvelle alliance éducative voulue par François, cette méthode pédagogique du dialogue doit également se déployer à travers trois dimensions toujours reliées les unes aux autres, à savoir celles de la tête, des mains et du cœur.

En termes de finalités, il devient assez clair que l’école catholique est un acteur privilégié afin de travailler à la mise en place de ce nouveau paradigme luttant contre la culture individualiste, contre les mécanismes consuméristes et remettant le « moi » à sa juste place. Il s’agit de répandre et de diffuser cette nouvelle culture plus fraternelle car « la valeur de nos pratiques éducatives ne sera pas mesurée simplement par la réussite d’évaluations standardisées, mais plutôt par la capacité d’influer sur le cœur d’une société et de donner vie à une nouvelle culture »[8], nous répète François dans son message du 15 octobre 2020 (discours donné à l’occasion de la rencontre organisée par la Congrégation pour l’éducation catholique au sujet du Pacte éducatif mondial). Entre autres objectifs, le pape veut s’engager personnellement et collectivement en faveur de sept projets éducatifs. Les trois derniers font particulièrement écho à Laudato Si’[9] :

– « nous éduquer à l’accueil, en nous ouvrant aux plus vulnérables et aux plus marginalisés » ;
– « nous engager à chercher à trouver d’autres manières de comprendre l’économie, de comprendre la politique, de comprendre la croissance et le progrès, pour qu’ils soient vraiment au service de l’homme et de la famille humaine toute entière dans la perspective de l’écologie intégrale » ;
– « garder et […] cultiver notre maison commune, en la protégeant du pillage de ses ressources, en adoptant des styles de vie plus sobres et visant à l’utilisation complète des énergies renouvelables, respectueuses de l’environnement humain et naturel selon les principes de subsidiarité et de solidarité et de l’économie circulaire ».

Face à une école catholique qui cherche parfois à mieux se comprendre en raison de la pluralité grandissante dans ses établissements, de tels objectifs ne constituent-ils pas une occasion pour retrouver à la fois son identité et sa spécificité ? Dans ce message papal, tout comme dans ce chapitre 6 de Laudato Si’, n’y a-t-il pas de quoi puiser des ressources afin de réécrire ces textes officiels organisant les écoles catholiques ?

3. Pour une réécriture des textes organisant l’école catholique à la lumière de Laudato Si’

Afin de répondre à cette question, partons à la recherche de quelques balises définissant le cadre dans lequel nous travaillons.

Lorsqu’on réfléchit à l’identité et à la spécificité des établissements catholiques, une première référence vient spontanément en tête, celle du paragraphe 8 de Gravissimum Educationis. Datant du 28 octobre 1965, ce passage de la Déclaration sur l’éducation chrétienne indique d’une part que, comme les autres écoles, l’école catholique « poursuit des fins culturelles et la formation humaine des jeunes » (GE 8). D’autre part, sa spécificité s’exprime en ces termes : « ce qui lui appartient en propre, c’est de créer pour la communauté scolaire une atmosphère animée d’un esprit évangélique de liberté et de charité, d’aider les adolescents à développer leur personnalité […], et finalement d’ordonner toute la culture humaine à l’annonce du salut de telle sorte que la croissance graduelle que les élèves acquièrent du monde, de la vie et de l’homme soit illuminée par la foi » (GE 8). En d’autres termes, ce qui rend l’école catholique différente des autres, c’est son atmosphère propre inspirée de son esprit évangélique dans une perspective d’annonce du salut : « en même temps, [l’école catholique] les prépare à travailler à l’extension du Royaume de Dieu », [et] « [les jeunes] deviennent comme un ferment de salut pour l’humanité ».

Une seconde référence va nous aider à préciser la première, celle de François Moog, dans son livre À quoi sert l’école catholique. Au début de cet ouvrage, ce spécialiste bien connu en France réfléchit à la mission d’évangélisation de l’école catholique et s’exprime en ces termes : il s’agit d’« entendre l’urgence d’envisager à nouveaux frais les pratiques concrètes d’évangélisation dans l’école catholique »[10].  Cette évangélisation semble se trouver sur cette ligne de crête entre l’annonce et le service : l’annonce du Christ d’un côté, et la mise en pratique concrète de la diaconie au service de la société de l’autre côté.

Avec ces deux références, et avec le dialogue comme méthode, nous pouvons maintenant avancer d’un pas dans notre réflexion en proposant de réarticuler les bipolarités découvertes (entre identité et spécificité, entre service et annonce) à la lumière de l’enseignement de François, que ce soit dans le chapitre 6 de Laudato Si’ ou bien dans ses messages concernant le Pacte éducatif mondial.

Face au binôme « identité-spécificité », l’école catholique peut poursuivre cette formation humaine et culturelle des jeunes qui lui sont confiés grâce à Laudato Si’, que ce soit en les informant ou en les sensibilisant à la cause écologique, en vue du bien commun. En plus, les éducateurs présents dans ces écoles auraient à cœur d’aller plus loin encore en aidant les jeunes à acquérir de nouvelles habitudes, de nouvelles pratiques de vie, de nouvelles attitudes inspirées par l’écologie intégrale. Pour ce faire, en dialoguant avec les élèves et avec les adultes présents dans l’école, il s’agirait de travailler avec eux leurs motivations intérieures de manière à ce que celles-ci les poussent à agir en vue de la conversion écologique. En procédant de la sorte, l’école catholique ne peut faire l’impasse sur sa spécificité et ne pourrait s’empêcher de se questionner : au nom de quoi et en vue de quoi pratiquer l’écologie intégrale ? Dans l’école catholique, la perspective christologique serait réaffirmée puisque c’est de cette rencontre avec le Christ que découlent ces nouvelles relations avec les personnes et le monde qui les entourent. Par ailleurs, les perspectives prophétique et eschatologique seraient elles aussi mobilisées puisque, par le passé comme aujourd’hui, c’est en raison de l’espérance du Royaume à venir que des chrétiens s’engageraient pour le salut de tous. Aujourd’hui, le kairos qui requiert toute l’attention est celui de l’écologie : il s’agit donc de saisir ce « temps opportun » pour réaffirmer la spécificité de l’école catholique tout en poursuivant des fins éducatives redécouvertes et approfondies.

En ce qui concerne la mission d’évangélisation de l’école catholique, sa dimension diaconale devient évidente : le service au monde consisterait à préparer les jeunes en vue de la construction d’un monde meilleur, de cette préservation de la « maison commune » avec une plus grande attention à accorder au plus faibles, aux plus fragiles, aux plus petits. L’annonce se ferait naturellement pour l’école chrétienne lorsque celle-ci explicitera les raisons qui la poussent à s’engager en faveur de cette conversion écologique : entre autres, la trace de la présence divine dans chaque créature, la communion universelle avec l’ensemble du créé, la fraternité universelle, le don gratuit qui vient de Dieu, etc.

Conclusions et ouverture

Ce chapitre 6 de Laudato Si’ et ces messages de François pour créer un « Pacte mondial sur l’éducation » constituent donc bien des bases pertinentes afin de permettre la réécriture de textes sur l’école chrétienne, en conjuguant à la fois l’identité et la spécificité de l’école, en alliant sa mission évangélisatrice d’annonce et de service. Là où cela s’avère nécessaire, il s’agira d’ « interrompre »[11] les modèles éducatifs actuels encore trop inspirés par des valeurs communes pour faire entendre l’inouï de la voix chrétienne dans notre société. Les projets éducatifs chrétiens pourraient alors se déployer dans trois directions distinctes afin :

– que chaque jeune alimente sa quête de sens de la vie et sa soif de bonheur. Cela implique d’interrompre une certaine conception du bonheur largement répandue aujourd’hui, avec le plaisir, l’argent et la consommation effrénée comme mots d’ordre. Afin de donner une plus grande profondeur à la vie, les textes étudiés du pape François invitent plutôt à continuer à vivre intensément, mais en redécouvrant d’autres dimensions importantes telles que la joie du service rendu, l’admiration, la rencontre fraternelle, etc. ;
– que chaque jeune puisse participer avec ses talents à la construction de ce « nouveau paradigme concernant l’être humain, la vie, la société et la relation avec la nature » (LS 215). Cela nécessite une interruption du paradigme technocratique basé sur une logique de l’utilitarisme, du rendement et du profit pour entrer dans une nouvelle civilisation plus fraternelle. Le partage, la gratuité, la générosité feront partie de ce nouveau paradigme parce que les liens d’interdépendance entre toutes les créatures auront été redécouverts, parce que l’humain osera vivre selon un nouveau barème, les relations avec les autres et avec le monde étant davantage prises en considération ;
– que chaque jeune puisse recevoir une éducation spirituelle ouverte à l’altérité et à l’Altérité divine. Une telle éducation refuse le repli sur soi, la recherche du salut individuel mais se caractérise au contraire par la pratique du dialogue interconvictionnel et interreligieux et par une plus grande ouverture à autrui en raison de notre « origine commune » et de notre « avenir partagé » (LS 202). Une telle éducation religieuse qui s’ancre dans le fait de voir un reflet du divin au fond de chaque être (LS 221) ne peut que s’engager en vue du salut de tous et de tout l’univers[12].

En suivant les enseignements du pape François, pratiquer ces trois interruptions dans la relation à soi, dans la relation avec les autres / avec le monde et dans la relation à Dieu sont de nature à permettre la recontextualisation de la tradition chrétienne par un dialogue ouvert avec les jeunes. À ce titre, les trois dimensions explicitées ci-dessus mériteraient d’être entendues par les responsables qui réfléchissent à l’ADN de l’enseignement catholique, comme c’est le cas actuellement en Belgique francophone.

Afin de conclure ce parcours par une note remplie d’enthousiasme, voici ci-dessous quelques lignes écrites par la poétesse belge Colette Nys-Mazure dans son livre Célébration du quotidien. N’y décèle-t-on pas, dans ces quelques phrases publiées en 1997 sur « l’état de grâce », des intuitions proches de celles du pape François sur le changement d’attitude nécessaire afin de mettre en place ce paradigme nouveau, synonyme d’une civilisation plus fraternelle ? :

« Il se peut que nous ne soyons vraiment nous-mêmes que dans l’émerveillement, l’éloge, la reconnaissance. Là s’exprime le meilleur de notre être, ce qui chante, s’ouvre et va à la rencontre de Celui qu’on ne peut pas nommer. L’admiration n’est qu’un des noms de l’Espérance, une petite voie d’Espérance. Sortir du moi, souvent étroit et sombre, pour se laisser saisir par l’admiration. Décaper l’être de la couche d’usage et d’usure afin de contempler ce qui se présente de beau aux yeux éteints, habitués. Admirer le lever du jour, à chaque jour inimaginablement neuf, l’éveil des couleurs ; le jeu des saisons, les météores. Accueillir comme merveille le premier visage : le très familier, si proche qu’on ne le voyait plus, ou l’étranger croisé dans la rue ; face de l’autre qui vient vers soi avec son arroi de désirs et de peurs qu’on peut reconnaître siens, même sans le connaître, lui. Se laisser toucher par les compagnons de métro : la main de l’enfant noir dans la paume rose de sa mère, la joue adolescente posée sur l’épaule amie en blouson de cuir, le débat passionné par l’entrebâillement du journal tout chaud. Frères humains qui avec nous vivez. S’arracher à soi, se détacher des erreurs, des échecs, s’enthousiasmer pour se livrer à la beauté qui sauve et nous mène à Lui, Dieu de bonté et de tendresse, notre espérance »[13].

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Pour citer cet article
Référence électronique : Geoffrey Legrand, « Rédiger de nouveaux projets éducatifs inspirés par Laudato Si’ », Educatio [En ligne], 11 | 2021. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

* Docteur en théologie pratique de l’Université catholique de Louvain (Belgique).

[1] Cf. http://epc.scienceshumaines.be/wordpress/ , page consultée le 5 novembre 2020.

[2] Ce travail réalisé par les élèves a été inspiré par l’exposition existante : https://www.laudatosi-expo.com/ , page consultée le 5 novembre 2020.

[3] Pape François, Message du pape François à l’occasion du lancement du Pacte éducatif, en ligne : http://www.vatican.va/content/francesco/fr/messages/pont-messages/2019/documents/papa-francesco_20190912_messaggio-patto-educativo.html, page consultée le 5 novembre 2020.

[4] Pape François, Message du pape François à l’occasion du lancement du Pacte éducatif : « Dans l’encyclique Laudato Si’, j’ai invité tout le monde à collaborer pour sauvegarder notre maison commune, en relevant ensemble les défis qui nous interpellent. Quelques années plus tard, je réitère mon invitation à dialoguer sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète et sur la nécessité d’investir les talents de chacun ; chaque changement nécessite, en effet, un parcours éducatif pour faire mûrir une nouvelle solidarité universelle et une société plus accueillante ».

[5] Pape François, Message du pape François à l’occasion du lancement du Pacte éducatif.

[6] Cf. notamment Thierry-Marie Courau, Le salut comme dia-logue. De saint Paul VI à François, Paris, Les Éditions du Cerf, 2018 et Agnès Desmazières, Le dialogue pour surmonter la crise. Le parie formateur du pape François, Paris, Éditions Salvator, 2019.

[7] Cette méthode du dialogue qui procède de la différence et de l’altérité est déjà répandue en Flandre comme un principe moteur pour un nouveau modèle d’école catholique, la Katholieke Dialoogschool (école catholique du dialogue). Cf. (entre autres) Lieven Boeve, L’école catholique du dialogue en Flandre. Point de vue d’un théologien, dans Chemins de dialogue, 53 (2019), p. 181-198.

[8] Pape François, Message vidéo du Saint-Père à l’occasion de la rencontre organisée par la Congrégation pour l’Éducation Catholique : « Global compact on education. Together to look beyond » (Université pontificale du Latran, 15 octobre 2020 », en ligne : http://www.vatican.va/content/francesco/fr/messages/pont-messages/2020/documents/papa-francesco_20201015_videomessaggio-global-compact.html, page consultée le 5 novembre 2020.

[9] Pape François, Message vidéo du Saint-Père à l’occasion de la rencontre organisée par la Congrégation pour l’éducation catholique.

[10] François Moog, À quoi sert l’École Catholique ? Sa mission d’évangélisation dans la société actuelle, Montrouge, Bayard, 2012, p. 18.

[11] Ce terme est repris au vocabulaire de Lieven Boeve dans la Katholieke Dialoogschool.

[12] Une telle conception est en phase avec celle du théologien Paul Tillich pour qui « il n’y a pas de salut de l’homme sans le salut de la nature, car l’homme est dans la nature et la nature est dans l’homme » (Paul Tillich, La nature pleure aussi un bien perdu, dans Paul Tillich, Quand les fondations vacillent, textes traduits par André Gounelle et Mireille Hébert, Genève, Labor et Fides, 2019, p. 97-108. Ici, p. 105).

[13] Colette Nys-Mazure, Célébration du quotidien. Préface de Gabriel Ringlet (Littérature ouverte), Paris, Desclée de Brouwer, 1997, p. 106.