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Agnès Brot et Guillemette de la Borie
Héroïnes de Dieu : l’épopée des religieuses missionnaires au XIXème siècle

Paris -Ed. Artège – 2016 – 316 p.

Ce livre procède à l’inverse de celui de Sylvie Bernay qui étudie la permanence du phénomène de la vie féminine consacrée à travers l’histoire de l’Église, et qui l’illustre par la présentation de quelques figures exemplaires. Nos deux auteures se sont, quant à elles, au contraire, centrées sur huit religieuses missionnaires du XIXème siècle, inégalement connues. En outre, elles ne prétendent nullement avoir effectué « un travail de recherches » (p.19) ; aussi bien, aucune justification n’est fournie d’une liste qui, en définitive, semble arbitraire, mais qui réunit des personnalités exceptionnelles, mues par le même ardent désir de convertir les « sauvages ». Et, de fait, au fil des pages, on est saisi par un volontarisme obstiné et une témérité souvent improvisée, qui déconcertent et pourraient défier abusivement la raison.

On n’entreprendra pas ici le résumé de chacune de ces histoires de vie, dont rien ne peut suppléer la lecture et qui laissent décontenancé devant l’amoncellement d’obstacles décourageants, qui ne cessent de menacer l’existence même et la survie des religieuses, exposées d’abord aux tribulations de la traversée des océans et au danger des naufrages, puis à la dureté des climats et des conditions d’existence quotidienne qui compromettent leur santé et, très souvent, leur vie même. Il s’y ajoute leur méconnaissance totale des lieux et des sociétés vers lesquels elles vont, l’indifférence, sinon l’hostilité des populations avec lesquelles elles cherchent le contact, un fossé culturel insoupçonné, ces tensions au sein même des communautés ou avec l’autorité ecclésiastique,  la lenteur interminable des communications, des problèmes canoniques toujours en suspens,  l’incoordination de l’action pastorale, enfin une série de péripéties rocambolesques. Force est alors de conclure que seuls l’intensité de la foi et le secours de la grâce permettent le miracle permanent d’un tel héroïsme missionnaire et cette réponse inconditionnelle à l’appel à l’évangélisation que lança le Pape Grégoire XVI. Et c’est pourquoi l’on ne peut qu’admirer leur capacité de réalisation et de mise en place d’œuvres sociales ou socio-éducatives, qui serviront de substrat à l’action des missionnaires.

S’agissant précisément de l’éducation, c’est un souci qui leur est commun : toutes sont, partiellement ou principalement, désireuses d’instruire les populations et de baptiser les enfants, même si c’est sans s’interroger suffisamment sur ce qu’elles peuvent raisonnablement envisager. Aussi bien, elles sont souvent amenées malgré elles à s’occuper d’abord des enfants de  colons installés dans ces contrées lointaines. Il leur est difficile de rejoindre les jeunes « sauvages » dont la conversion est leur objectif. En outre, lorsqu’elles y parviennent, c’est selon des programmes et des rythmes occidentaux, que les petits indigènes n’assimilent pas. Aussi leur a-t-il fallu consentir à un lourd travail d’adaptation, c’est-à-dire d’invention pédagogique, qui mettra aussi en évidence l’éducabilité, jusqu’alors insoupçonnée, de ces « primitives ».

Au terme de l’ouvrage, l’épilogue s’intéresse à « ce qui reste de l’œuvre de ces héroïnes de Dieu » : « ont-elles transmis leur foi, fait grandir l’Église ? » (p.299). L’on ne saurait échapper à la problématique de l’évaluation. Et cependant, force est aussi de dire d’emblée que l’efficacité du travail spirituel ne relève pas de nos techniques d’évaluation mais du mystère de la grâce. C’est toute la vitalité chrétienne actuelle des pays où ces femmes ont épuisé leurs forces qui est le juste étalon  de leur don d’elles-mêmes.

Cet ouvrage contribuera ainsi à casser l’image simpliste de la religieuse compassée, au profit de celle qui s’abandonne à la ‘folie de la foi’, dont parle Saint Paul.

Guy Avanzini

 

Quentin de Veyrac
A l’école des plus pauvres : de l’aventure à la quête intérieure

Paris – Ed. Artège – 2017 – 354 p.

C’est l’histoire de trois jeunes amis chrétiens, qui décident de suspendre leurs études supérieures pour partir, ensemble, ainsi qu’y invite le Pape, vers les « périphéries » : ils vont effectuer un tour du monde d’une année, pour rencontrer, sur les divers continents, des institutions spécialisées dans l’accueil des « pauvres » : prostituées, malades mentaux, handicapés… telles serons les « missions » qu’ils se sont données. Ils partent à l’inconnu, en auto-stop, avec un bagage minimum ; forts d’un dépouillement volontaire, ils s’abandonnent à la Providence. Ils le savaient et le voulaient ainsi : c’est « un itinéraire géographique tout autant qu’un cheminement intérieur » (p.10), pour rejoindre « ceux qui avaient décidé de consacrer leur vie pour venir en aide aux autres (id.). S’en suit un récit, agréablement écrit, et hautement émouvant, des épisodes et péripéties d’un périple qui n’a ni épargné les épreuves, ni écarté les occasions de faire à bon droit confiance à Dieu.

Sans doute ce livre suscitera-t-il d’emblée les réactions les plus variées. Certains admireront la générosité et la foi de ces « jeunes », si prompts à répondre à l’appel du Pape, tandis que d’autres, y verront un désir immature d’aventures et de voyages, ou l’illusion naïve de croire utiles des initiatives qui, à l’évidence, ne sont pas à la mesure de la misère rencontrée ; D’autres dénonceront cet optimisme crédule auquel s’abandonnent volontiers les chrétiens. L’auteur, quant à lui, manifeste beaucoup de lucidité et n’ignore ni l’immensité des problèmes, ni la fragilité de ceux qui les affrontent et qui, par là, reçoivent plus qu’ils ne donnent. Tous trois en en discutant régulièrement, pour s’évaluer. On appréciera leur belle définition des « périphéries » : « tous les lieux où Dieu n’est pas reconnu et où la dignité de l’homme, créé à son image, est bafouée (p. 314). Aussi bien, l’objectif des voyages est moins de « faire pour » que « d’être avec » ! Plus précisément il est aussi, éventuellement, de suggérer à ces marginaux qu’ils ne sont pas méprisés et rejetés de tous,  mais qu’ils sont aussi, quoique trop rarement, reconnus et respectés, et qu’il peut y avoir un autre avenir que leur actuel présent. Ils contribuent ainsi à casser le fatalisme, à ouvrir une espérance, à éveiller un appel.

Pendant chacune de leurs « missions » successives, nos trois missionnaires ont été, bien sur, associés à diverses tâches d’éducation populaire, voire d’enseignement, pour aider certains à échapper à leur destin. Mais, plutôt que de résumer ce qu’ils ont fait, mieux vaut renverser le regard et s’interroger sur les deux problèmes majeurs que ce voyage d’une année poste à l’éducateur. Le premier, c’est de savoir comment, pour reprendre un mot du Pape, arracher les indifférents au confort du « divan » et les éveiller aux grandes causes ; le second, réciproquement, est de chercher comment éviter que celles-ci servent d’alibi à des sujets immatures, qui tentent la fuite et l’évasion. Comment responsabiliser ceux qui ne pensent qu’au confort et aux loisirs et calmer ceux qu’égare un activisme irréfléchi ? Comment sensibiliser les indifférents et assagir les affolés, pour amener les uns et les autres à des initiatives réfléchies et efficaces ? C’est dire qu’aujourd’hui le problème se pose d’une « pédagogie de l’humanitaire », qui peut déjà, certes, se prévaloir de belles réussites, mais qui demeurent marginales et sont perçues comme exceptionnelles, non intégrées à une vision pertinente de la formation morale et spirituelle. En outre, cela ne pourrait-il pas s’insérer dans les pratiques du « réenchantement de l’Ecole », que préconise Pascal Balmand ?

On sera reconnaissant à cet ouvrage simple, direct et modeste, d’ouvrir des perspectives qu’une pédagogie chrétienne fidèle à ses exigences intrinsèques ne peut s’autoriser à négliger.

Guy Avanzini

 

Don Bosco Le système préventif, d’hier à aujourd’hui… et pour demain ?

Paris – Edit. Bosco – 2017 – 110 p.

Dans la conjoncture, plutôt morose de la pédagogie contemporaine, voici néanmoins une bonne nouvelle : la parution, dans un petit livre facilement accessible, du célèbre texte de Don Bosco sur « le système préventif ». Il s’agit en effet d’un document particulièrement précieux, car il présente, de la main même de son auteur, la seule formalisation de sa pensée pédagogique.

Dans un chapitre initial, le Père Wirth, de l’Université Pontificale Salésienne de Rome, expose le contexte de son élaboration : en mars 1877, à l’inauguration du « patronage St Pierre de Nice, première implantation de la Congrégation de France, Don Bosco lui-même prit la parole pour présenter les principes de son action. De retour à Turin, il retouche et met au point la rédaction de son propos, pour le publier pendant l’été dans un livret bilingue franco-italien ; sous la forme d’un « appendice » il expose les méthodes d’éducation de la jeunesse ; C’était aussi, à ses yeux, « l’esquisse » d’un petit ouvrage qu’il se proposait d’écrire s’il en trouvait le temps. Enfin, la version définitive fut arrêtée à l’automne, comme prologue au « Règlement pour les maisons de la Société de St François de Sales », comme le remarque le Père Wirth, ce « travail de circonstance » fournit l’occasion d’élaborer un « texte normatif » (p. 24).

Nul, néanmoins, ne se doutait alors que, malgré la discrétion de leur origine, ces onze pages inaugureraient une étape nouvelle dans la dynamique de la pédagogie chrétienne. Certes, comme le note aussi le Père Wirth, sa conception est marquée par la culture d’une époque où d’aucuns préconisaient déjà de substituer la prévention à la répression. Il reste que le choix de Don Bosco n’émane pas d’abord de la validité intellectuelle de ce renversement mais bien davantage de sa longue expérience de terrain, comme de son propre charisme. Ainsi inaugurait-il l’approche tripolaire -raison, affection, religion- qui organise entre elles interdépendance et circularité. On le voit, sa spécificité tient au renouveau d’ordre anthropologique qu’il introduit : celui d’un adolescent qui, n’étant plus humilié ou marginalisé, n’est plus animé du désir de vengeance dû à la punition ; alors, il se transforme et se réhabilite à ses propres yeux, grâce à l’expérience affective d’une relation confiante avec un adulte ; il sait, désormais, que la sanction éventuelle porte sur son acte, et non plus sur sa personne ; il se sait et se sent respecté.

Toutefois, si manifestes qu’en soient les mérites, le système préventif demeure-t-il pertinent et applicable aujourd’hui ? Identifié et promu dans le contexte du XIXème siècle, garde-t-il son actualité dans un monde sécularisé et déchristianisé ? Offre-t-il encore une issue à la crise contemporaine de l’éducation ? C’est la problématique que, dans les trois chapitres suivants, traite le Père Petitclerc. Don Bosco n’a-t-il pas lui-même écrit : « le chrétien est seul capable d’appliquer avec fruit la méthode préventive ? » (p. 32). Encore ne dit-il pas qu’il ne s’adresserait qu’à des croyants ou à des sujets christianisés. Aussi bien, dès février 1878, dans une lettre au Ministre italien de l’Intérieur, pour l’éventuelle ouverture à Rome, d’un centre d’accueil de jeunes en difficulté, il propose lui-même une version allégée (cf. texte de Don Bosco, pp. 62-70) qui, dit Petitclerc, « ôte toute les références explicitement religieuses » (p. 61) , pourvu que, « grâce aux cours du soir et du dimanche, on donne à ces pauvres enfants du peuple une nourriture morale adaptée et indispensable » (p. 67). Aujourd’hui, le débat reste ouvert entre ceux pour qui la marginalisation de la tripolarité trahirait le message du Fondateur, et ceux pour qui, comme le Père Thévenot, « tout ce qui se prescrit au nom de Dieu peut se justifier du point de vue de l’homme » (p. 73-74).  Il y a là, on le voit, une question à approfondir. Qu’en est-il, par exemple, d’un établissement catholique qui, fidèle à son « caractère propre », s’efforce d’être chrétien, mais dont beaucoup de professeurs et d’élèves sont incroyants, ou indifférents, voire athées.

Quoi qu’il en soit, le « système préventif » a formalisé des acquisitions définitives de la pensée pédagogique, spécialement la distinction entre éducation et dressage ; il a esquissé aussi de fortes intuitions anticipatrices, dans le champ de l’affectivité et de la résilience. Souhaitons donc que cette nouvelle édition, qui rend le texte désormais aisément accessible, comme la qualité de sa présentation et de son commentaire en assurent l’audience et en favorisent l’adoption. Sa validité permet donc de dire à nouveau que l’éducation du XXIème siècle sera salésienne ou échouera.

Guy Avanzini

 

J’ai à te dire … Paroles d’éducateurs, à la manière de Don Bosco

Paris – Presses d’Ile de France – 2016 – 128 p.

Présenté de manière très soignée et agréable à lire, cet opuscule original rassemble 90 projets de « mots du soir », cette parole que Don Bosco avait coutume d’adresser avant la nuit aux internes du Valdocco, pour conclure la journée par un propos formateur. Cette tradition, qui lui était chère, s’est maintenue dans les maisons de la Congrégation, mais a été transformée, selon les cas, en « mot du matin » ou « mot du jour ». Issue du registre existentiel -accompagnement, accueil, bonté, confiance, fraternité, etc.- cette parole vise à aider chacun dans sa maturation personnelle par une brève incitation à la réflexion. Volontiers liée à un événement de la journée, à un incident du quotidien, elle souhaite ainsi induire parmi les adolescents une même sensibilité, voire une spiritualité commune, et les aider à assimiler l’esprit salésien.

Ce sont ces mêmes objectifs que 32 religieux -notamment Sœur Nadia et le Père Petitclerc- ou très proches de la famille salésienne se sont donnés. A ceux qui souhaiteraient restaurer ou instaurer cette pratique dans leur établissement, ils fournissent un vaste choix de suggestions, très heureusement identifiées par une liste de « mots clés » (p. 118 et sy), porteurs de thématiques voisines.

L’on ne s’étonnera évidemment pas que celles-ci se situent dans la dynamique et l’esprit du Système Préventif, qu’elles cherchent à transmettre : « sans vous, je ne peux rien faire », aimait dire Don Bosco à ses élèves. C’est bien cette adhésion intelligente qui est ainsi visée ; confiance, affection, joie, tiennent une large place. Au total, c’est toute une sagesse sereine qui émane de ces pages. Et l’on souhaite que, en les commentant ainsi, l’adulte s’en convainque lui aussi vraiment. Il y aurait là une belle réciprocité éducative.

Guy Avanzini

 

La relation éducative – 5ème Congrès de l’éducation salésienne

Paris – Ed. Don Bosco – 2015 – 80 p.

La célébration du bicentenaire de Don Bosco a offert mille occasions d’analyser les divers aspects de sa pédagogie. Ainsi, le « 5ème congrès de l’éducation salésienne », réuni à Lyon en mars 2014, a très opportunément étudié la relation éducative, sur laquelle cet opuscule suscite une réflexion dense et bienvenue.

L’introduction pose d’emblée des questions pertinentes et bienvenues : à une époque marquée par la peur de l’avenir, l’essor de la violence, l’échec scolaire, peut-on sérieusement préconiser encore une pédagogie « optimiste et enthousiaste » (p. 8), transformatrice du monde et annonciatrice d’un avenir meilleur ? Celle-ci n’est-elle pas désormais discréditée, et vouée à paraître dérisoire ou naïve, voire incitatrice d’un laxisme coupable ? Sans doute les trois communications magistrales du colloque ne répondent-elles pas directement à cette question mais, chacune à sa manière, proposent-elles des vues éclairantes et, à divers titres, réconfortantes, en montrant le rôle de la relation éducative.

Une approche originale, d’ordre anthropologique, de M. Caron montre comment, en tant que personne humaine, l’enfant aspire à la relation et l’appelle pour se construire lui-même : même, c’est là que se situe la finalité de l’éducation : l’amener à entrer en relation, être introduit dans la dynamique de la transmission ; c’est ce qui l’autonomise sans l’insécuriser, en vue d’une « heureuse articulation du moi et du nous, de la liberté et de la communication »(p.13).Et, plus que jamais, « à l’heure de la génération numérique » (p.19), la relation asymétrique et présentielle entre l’adulte et l’enfant peut seule permettre à celui-ci de s’approprier le savoir comme d’acquérir un sens critique et d’équilibrer « culture du livre » et « culture des écrans » (p.21).

De la communication de Mme Barrère, nous retiendrons surtout, parmi beaucoup de remarques judicieuses, son analyse des « activités électives » des élèves, c’est-à-dire, celles qu’ils choisissent contre la culture scolaire : la télévision, l’ordinateur ou les jeux vidéo, les nouvelles addictions ; comment, alors, sauver la motivation aux savoirs et aux études ? Au terme d’une sorte d’approche phénoménologique de cet écartèlement entre deux registres culturels, elle souligne que ces « activités électives » introduisent de facto une « éducation sans école, une sorte de curriculum parallèle et disparate », qui justifie de se demander comment l’Ecole « peut et veut faire des exercices scolaires des épreuves de formation de soi » (p.43).

Enfin, dans un texte en forme de méditation, Marguerite Lena présente, avec la profondeur qui est la sienne, une étude sur l’éducation comme « promesse à tenir » (p.61). Eduquer, c’est en effet, pour qui dispose d’un minimum de maturité, prendre un engagement à l’égard de l’enfant, donner une réponse à la confiance que celui-ci accorde à l’adulte. C’est aussi le considérer comme une promesse, c’est-à-dire comme mystérieusement porteur d’un potentiel, qui lui appartient, mais qu’il faut l’aider à déployer et à révéler : « les jeunes ne sont pas des gêneurs, mais des promesses » (p. 66). Le jour où les éducateurs en seraient convaincus, le climat de l’Ecole en serait transformé. Mais sans doute faut-il pour cela qu’elle devienne salésienne !

Guy Avanzini

Francesco Brancaccio
La laïcité, une notion chrétienne

Paris – Cerf – 2017 – 204 p.

Quoi qu’il en soit de polémiques politiciennes persistantes, on comprend mieux, aujourd’hui, que non seulement la « laïcité » n’est pas intrinsèquement antireligieuse mais que, bien comprise, elle met en œuvre une distinction légitime entre Etat et Eglise : ne renvoie-t-elle pas à la parole de Jésus relative à ce qui relève de César et à ce qui appartient à Dieu.  En ce sens, la laïcité procède bien d’une idée chrétienne. Mais le mérite de ce livre -qui s’ajoute à tant d’autres sur le même objet- tient à l’originalité de son argumentation. Le Père Brancaccio entreprend en effet, courageusement, d’établir que, pour la pensée chrétienne la plus traditionnelle, le champ de compétence spécifique de l’État ne relève pas de conditions ou de données d’ordre religieux mais de « sources universelles…telles que la nature et la raison » (p.17). Et c’est, dit-il, de leur « compénétration » (p.36)  que procède le droit, qui est donc d’origine laïque. Ainsi, en « proposant » (p.36)ce terme, on pose son fondement, de sorte qu’on le reconnaît ainsi comme une notion chrétienne.

Nous ne reprendrons pas ici le long et minutieux raisonnement au terme duquel l’auteur montre que là est précisément l’enjeu du célèbre débat de 2004 entre Habermas et le Cardinal Ratzinger, comme des déclarations ultérieures de celui-ci, devenu le Pape Benoit XVI. Leur analyse serrée et approfondie, comme celle des propos du Pape François, qui ne mobilise cependant jamais ce terme, circonscrit et dessine toute sa place. Simultanément, cette étude s’insère opportunément dans la discussion, actuellement vive, sur le droit des religions à participer aux débats socio-éthiques en cours.  Face à ceux qui le récusent et pour qui leur compétence se limite à la seule sphère « privée », l’auteur montre pourquoi elles ont le droit -et le devoir- « d’envisager leur collaboration en faveur de la dignité de la personne humaine » (p.140). C’est en effet l’État qui est laïque, mais non la société, qui est au contraire le siège et le lien des libres controverses.

Encore se demandera-t-on à bon droit quelle peut être, dans le contexte actuel, la portée de cette perspective, si pertinente soit-elle. L’opinion demeure marquée en profondeur par la confusion entre cette conception authentique à la laïcité et celle qui, pour la rejeter ou pour s’en réjouir, l’assimile à une certaine vision des « Lumières », à l’agnosticisme, à l’athéisme et à l’irréligion. Cette réduction, pour erronée qu’elle soit, est assez entretenue pour demeurer vivace et pour entraîner une conception du vivre ensemble marquée par l’écart entre ceux pour qui cela signifie la résignation plus ou moins amère à ce que l’on est contre son gré contraint de subir, et ceux pour qui elle signifie au contraire l’acceptation du pluralisme et le respect de la liberté d’autrui. Souhaitons que le livre du Père Brancaccio soutienne et fortifie la seconde.

Guy Avanzini

Régis Debray et Didier Leschi La laïcité au quotidien

Paris – Gallimard – 2016 – 158 p.

Dans ce petit « guide pratique », Régis Debray, dont on connaît les valeureuses publications, et Didier Leschi, ancien directeur du Bureau des Cultes au Ministère de l’Intérieur[1], rappellent d’abord que l’objet de la laïcité est de « permettre à une cité de se rassembler par delà ses différences, sans les nier ni les brimer » (p.7). En outre, elle n’est pas « un sport de combat » (p. 11). Sans doute, face à ceux selon qui il suffirait de reconnaître une priorité à la loi civile sur la religion, alors que c’est précisément l’objet du débat, ils constatent que des conflits concrets, parfois très vifs, surgissent d’un heurt ou d’une incompatibilité, réelle ou supposée, entre l’une et l’autre. C’est pourquoi ils ont relevé et retenu 38 « cas pratiques », qui constituent les rubriques du livre et pour la solution intelligente et apaisée desquels ils proposent des solutions qui leur semblent à la fois juridiquement pertinentes et  socialement raisonnables. A ces conjonctures complexes, il convient d’apporter « des solutions, transparentes et accessibles à tous » (p.8). Ainsi en va-t-il, par exemple, du régime des aumôneries, des menus des cantines, des crèches, du foulard, de la longueur des jupes. Sur ces divers thèmes, les auteurs font le point, identifient les difficultés, signalent les vides juridiques, ouvrent quelques perspectives, proposent des conseils de bon sens, légitimement discutables mais le plus souvent bienvenus. On leur sait gré particulièrement de souligner qu’il ne relève nullement des compétences de l’Etat mais de la responsabilité des historiens de statuer sur l’applicabilité de la notion de « génocide » à telle ou telle situation (p. 89). « Entre les laïques qui ont peur pour eux-mêmes, et les laïques qui veulent faire peur aux autres, s’est récemment enclenché un cercle vicieux (p. 151). Aux uns et aux autres, il importe de rappeler que « la laïcité ne saurait prétendre à devenir la religion de ceux qui n’en ont pas » (p. 153). Le mérite de ce livre est, à cet égard, d’être pacifiant, facteur de sérénité, et de montrer dans quel esprit se placer pour résoudre les problèmes, plutôt que pour les passionner en vain.

Guy Avanzini

 

[1]cf. aussi D. Leschi – Misères de l’Islam de France– Paris – Cerf – 2016 – 176 p.

Pierre de Charentenay, s. j.
La religion en communauté

Marseille – Publications Chemins de dialogue – 2016 – 224 p.

Ce livre n’a sans doute pas encore acquis l’audience qu’il mérite. Il s’agit, en effet, d’une réflexion de haut niveau sur les déplacements,  -voire la délocalisation-, de la notion de laïcité depuis 1905. Par sa densité, sa hauteur de vues, il se situe aux antipodes des discours convenus, des banalités polémiques et du bavardage idéologique qui, en la matière, encombrent l’horizon.

Analysant le double phénomène de la sécularisation  de nos sociétés et de la mondialisation, il discerne aussi, après l’éclipse des années 60-70, où prévalait la mode de « l’enfouissement », le renouveau actuel des religions -sectes, pentecôtisme, Communautés Nouvelles, et, surtout, Islam- et il montre comment les défenseurs historiques de la laïcité, en proie notamment à une crainte obsessionnelle du « communautarisme », négligent sa conception historique de respect des libertés personnelles au profit d’une attitude antireligieuse « sournoise », qui cherche à « éliminer la religion de la place publique au moyen de l’idéologie de neutralité » (p.135).Cela se manifeste à l’égard du christianisme, mais surtout de l’Islam, qui condamne à osciller contradictoirement entre une tolérance qui favorise l’invasion et une islamophobie coupable de xénophobie. Or, la réduction de la laïcité à une neutralité ordonnée à éliminer la présence de la religion dans les secteurs dépendant de l’État n’est pas sans poser des problèmes considérables à la liberté et à l’égalité (pp. 170-171). Il s’agirait d’une déviance, qu’illustrent divers épisodes récents et les lourds débats qu’ils entretiennent.

Nous ne suivrons pas ici le détail de l’argumentation du Père de Charentenay mais, en en soulignant l’opportunité nous noterons qu’elle invite à un vaste débat sur des notions dont la polysémie, voire l’ambiguïté, favorisent dangereusement des usages -ou des mésusages- confus et équivoques ; aussi en va-t-il de celles de « privé » ou « public ». Parce qu’un « service public » est devenu au fil des ans «un corps de fonctionnaires, on croit volontiers qu’il s’identifie aux institutions de l’État » : or, par exemple, « l’enseignement libre » est « privé », mais il est, par contrat, associé au « service public de l’enseignement ». Et, si la religion relève bien d’une option personnelle, la foi commune de ceux qui y adhèrent comporte, voire exige, une expression « publique » reconnue par les institutions officielles qu’ils se sont données. En ce sens, le « privé » n’est ni secret, ni tacite, ni silencieux, mais s’exprime, se dit, se théorise. Plus encore, l’expression « publique » de la croyance est requise pour la liberté personnelle du fait que seule elle permet l’information indispensable à un choix éclairé ; loin d’être prosélyte, elle est la condition même de la liberté. C’est dire l’utilité d’une véritable cartographie des concepts, pour prévenir le désordre des idées et les dérives de la pratique.

Cet ouvrage a dont très bien saisi et restitué avec sérénité et fermeté l’évolution contemporaine des problématiques de la laïcité. Il s’inscrit utilement dans les débats qui y ont trait et peut contribuer à la progression de la réflexion.

Guy Avanzini

 

Michel de Boucaud
Les routes de l’Ecole

Tournai – Editions Fortuna – 2016 – 240 p.

Professeur de psychologie clinique à l’université de Bordeaux, M. de Boucaud expose ici de façon minutieuse et détaillée, à partir de sa propre activité, l’histoire mouvementée et complexe des relations entre l’Ecole Catholique et l’État. Selon son expression même, il s’agit d’une « chronique », qui « se propose de présenter les dynamiques et les tribulations des familles et de l’Enseignement Libre », (p.9)à partir des archives, de documents et de témoignages disponibles, comme de son rôle d’acteur au sein des APEL.

Ouverte par un avant-propos du Cardinal Ricard, cette « chronique » raconte une période de suractivité, marquée par la plus grande vigilance concernant les risques et les menaces d’atteinte à la liberté des familles. Elle commence en 1972, car c’est alors que M. de Boucaud est entré au Conseil d’Administration de l’APEL d’un lycée bordelais. A partir de cette date, il recense et analyse tous les débats, négociations et controverses auxquels il a été associé, tant en Gironde qu’à Paris.

Néanmoins, c’est évidemment à partir de 1981 que les tensions se renforcent, autour de la notion d’un « grand service public et unifié de l’Education Nationale », dont l’ambiguïté nourrit fortement l’inquiétude. L’auteur reconstitue, presque au fil des jours, et avec de longues citations de textes, la suite ininterrompue de rencontres, discussions, négociations et réunions publiques qui se déroulèrent pendant ces années, mais dont on ne saurait rapporter ici le détail, pour sauver une « association sans assimilation ». M. de Boucaud rend ici un hommage appuyé à Pierre Daniel pour la sagesse avec laquelle il a su combattre toute formule qui aurait compromis le caractère propre de l’Enseignement Catholique, sans créer des solidarités ou des amalgames politiques inopportuns. De même sait-il restituer et faire sentir le climat, à la fois lourd et effervescent, de cette période, comme décrire la genèse des manifestations qui se sont déroulées dans toutes les grandes villes de France, notamment à Bordeaux, et surtout celle, historique, du 24 juin 1984, qui devait entraîner le recul du gouvernement.

Sans doute regrettera-t-on quelques rapidités d’écriture, comme une densité abusive qui, oscillant constamment du plan local au plan national, s’avère un peu touffue et alourdie par de trop nombreuses et trop longues citations. Il reste que cet ouvrage apporte une contribution originale à la connaissance d’un épisode à la fois significatif et déterminant de l’histoire de la pédagogie chrétienne. Et l’on remerciera M. de Boucaud de cette recherche, qui est, en même temps, un beau témoignage personnel. Il souligne à bon droit que la cause de la liberté n’est jamais définitivement sauvée, mais requiert une incessante vigilance.

Guy Avanzini

 

Jean Baubérot
Les 7 laïcités françaises

Paris – Editions de la Maison des Sciences de l’Homme – 2015 – 176 p.

Parmi les (trop) nombreuses et très inégales publications que la conjoncture a suscitées sur la laïcité, il s’impose de retenir celle d’un spécialiste reconnu, dont on appréciera à bon droit la précision d’une information solidement référencée et la clarté de l’exposition. Plus encore, on lui saura gré d’un sous-titre qui tranche avec le dogmatisme officiel : « le modèle français de laïcité n’existe pas ». Loin d’être immuable, stabilisée et offerte à ce titre à la vénération de l’opinion[1], il s’agit d’une notion qui, à partir d’une intuition fondatrice, pertinente, cherche ses assises et son point d’équilibre. Au terme d’un minutieux inventaire, l’auteur en a en effet recensé et identifié « sept lectures », bien différenciées :

La première, qu’il estime minoritaire (p 27), assimile la laïcité à l’anti-religion et entend combattre le christianisme comme un fléau irrationnel et obscurantiste. Quoique soutenue par certains au Parlement en 1905, elle y fut largement repoussée. Néanmoins, elle demeure dans l’aspiration de ceux qui militent en faveur de la marginalisation radicale des religions. Elle est alors traitée comme une philosophie de l’irréligion, voire de l’athéisme, que ses zélateurs (cf. par ex. Michel Onfray) souhaitent établir. Et c’est cette prétention qui demeure sans doute aujourd’hui le facteur premier des conflits et des controverses en la matière.

Bien différente est la lecture « gallicane », qui avait notamment la faveur d’Emile Combes. Ici, le politique ne veut pas tant combattre le religieux que le neutraliser, en le mettant à son service. Il s’agit de séparer l’Eglise non pas de l’Etat, mais de Rome, en la plaçant sous la tutelle du gouvernement. Aussi bien, tel peut être l’objectif d’un concordat limitant le pouvoir du Pape, notamment pour la nomination des Evêques. Pour ses partisans, la laïcité-séparation est même dangereuse, car elle émancipe abusivement l’Eglise… Ce courant a tendance à renaître sous des formes diverses. De nos jours, le désir de contrôler la formation des imams et de divers aumôniers en est sans doute un aspect.

On en vient alors aux « laïcités historiques », celles qui préconisent « la Séparation » : car il y en a deux ; et, en 1905, c’est celle d’Aristide Briand, soutenue par Jean Jaurès, qui l’emporte sur Ferdinand Buisson : si l’une et l’autre récusent tant l’acception anti-religieuse que le gallicanisme, ils n’entendent pas identiquement la « séparation ». Le fameux « ajout » à l’article 4 fut adopté malgré l’avis du second qui y voyait une concession contradictoire aux Eglises en subordonnant la dévolution des biens aux associations culturelles ayant adopté « les règles générales de culte dont ils se proposent d’assurer l’exercice (p.62), faute de quoi elles n’en deviendraient pas affectataires. L’autre conception, au contraire, ne prévoyait pas cette clause ; ce sont bien des visions distinctes ; celle qui fût retenue implique, de facto, la prise en considération de la structure institutionnelle des confessions. Aussi bien, M. Baubérot montre comment, depuis, les positionnements distincts de la Libre Pensée et de la Ligue de l’Enseignement réfractent et prolongent cette dualité.

Mais voici qu’émerge une 5ème lecture, la « laïcité ouverte » au scandale de ceux pour qui cette qualification est quasi blasphématoire, tant il leur paraît évident qu’elle ne saurait être « fermée » ! Moins rigoureusement circonscrite que les précédentes, elle est cependant explicitement anti-sectaire, « anti-laïciste ». Due sans doute, notamment, à l’influence de Paul Ricœur, comme à la Déclaration de novembre 1945 de l’Episcopat Français, elle pourrait être définie comme celle qui, acceptant pleinement la « Séparation », revendique pour toutes les conceptions philosophiques et religieuses le droit de s’exprimer librement et de se faire valoir au sein de la société civile et dans tous ses débats. Dès lors, elle peut rencontrer un problème précisément très « ouvert » de nos jours : elle se réserve évidemment le droit entier de considérer comme illégitime une loi qui, régulièrement promulguée, contredit un impératif de la morale chrétienne.

Quant à la sixième lecture, elle introduit une nouveauté paradoxale : alors que, en France, la laïcité est traditionnellement « à gauche », voici désormais qu’elle est annexée par la droite, sinon l’extrême droite, qui l’invoquent pour limiter l’invasion qu’elles redoutent de l’Islam et de l’immigration maghrébine. D’où, notamment, la pesante controverse sur le « port du voile ». Ainsi se revendique une « laïcité identitaire », dont les promoteurs veulent préserver des dérives d’une hétérogénéisation culturelle abandonnée à elle même et susceptible, à leurs yeux, d’induire la dilution de la nation. Mais, liée à des problématiques confuses, qui la débordent, cette revendication se trouve menacée d’implosion, de sorte que « elle ne fait pas l’unanimité à droite, loin s’en faut » (p. 118).

Enfin, la septième et dernière renvoie au régime contradictoire des diocèses de Strasbourg et de Metz, fortement attachés à leur « droit local ». Certes, cela n’a pas manqué de choquer les « juristes » et plusieurs tentatives ont sans succès essayé de le supprimer au nom d’une vision uniformisatrice de l’Etat. Déjà, en 1924, le gouvernement Herriot dû reculer devant la force de la résistance catholique et, entre 1952 et 1957, les négociations engagées par Guy Mollet échouèrent à leur tour. Quant à certaines collectivités territoriales d’Outre-mer, aux Antilles, en Guyane ou dans le Pacifique, elles bénéficient aussi d’un statut dérogatoire, qui ne va sans heurter les visions unitaristes.

Sept : c’est un nombre parfait ! Encore cet inventaire n’est-il pas nécessairement clos, car d’autres lectures peuvent se manifester dans l’avenir. Du moins cette approche, menée en référence à la notion wébérienne d’idéal-type, a-t-elle le mérite d’introduire, à propos de cet objet insaisissable, une intelligibilité éclairante et salubre. Ainsi aide-t-elle à comprendre pourquoi une notion, dont E. Poulat aimait à dire qu’elle avait vocation à favoriser le vivre ensemble d’une société pluraliste, ne cessait d’y maintenir controverse, affrontement, ressentiment et rancœur. C’est particulièrement le cas entre la première et la deuxième lecture, beaucoup s’efforçant de faire croire que la laïcité signifie le rejet méprisant de tout référent religieux.

Peut-être se demandera-t-on d’ores et déjà si la série de ces sept lectures parvient à -ou suffit à- intégrer toutes les données. Ne sollicite-t-on pas un peu les faits, en cherchant à les contraindre de se situer au sein de cette grille ? Celle-ci ne comporte-t-elle pas une exigence de cohérence que déborde la variété des faits, des courants de pensée et de positionnement des personnes et des institutions ? Enfin, selon le vœu de l’auteur, verra-t-on venir le jour d’une laïcité « articulant l’attachement à ses convictions propres et la capacité de prendre une certaine distance avec elles pour considérer l’autre avec empathie !  » (pp 160-161)? Pourra-t-on « induire un grand débat public et trouver quelques propositions fortes » (p. 163). Ne serait-ce pas préférable aux pressions idéologiques d’aujourd’hui et aux propos simplistes sur « les croyances ».

Guy Avanzini

 

[1]cf. pp. 12-15