L’Anthropologie de Marcel Jousse – approche philosophique

Approche globalisante du Geste comme condition d’humanisation

Christian Troël*

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Résumé : Jésuite et anthropologue, le Père Marcel JOUSSE s’est intéressé à l’importance du geste dans le langage humain. Son premier ouvrage publié en 1925, Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les Verbo-moteurs, considère déjà le langage comme un geste global du corps devenu geste laryngo-buccal –un geste de la bouche et de la gorge humaines. Toute personne qui découvre son œuvre, comme cela a été mon cas il y a une vingtaine d’années[1], ne peut être qu’impressionnée par les résultats de ses découvertes. Sa grande œuvre, en ce qui concerne les sciences du langage, a été de chercher les lois universelles de l’expression humaine et d’établir rien moins qu’une théorie de la connaissance, à partir de la tendance instinctive de l’être humain à rejouer les gestes du réel environnant.

Mots-clés : langage, gestes, mémoire, pensée, mimisme, mimétisme, jeu

Introduction

Dans les quelques lignes qui suivent, il ne s’agira pas tant de voir en quoi consiste ces lois de l’expression humaine que de ce qu’elles peuvent nous apprendre sur nous-mêmes. Ce qui m’amènera à développer une incidence critique majeure de sa découverte : à savoir, l’importance du geste dans la prise de conscience de l’infans, dans ce qui le différencie de l’animal, condition sine qua non de son humanisation. Ainsi ferai-je l’hypothèse que l’approche philosophique de l’anthropologie de Marcel Jousse amène à prendre en compte le rôle essentiel du Geste dans l’humanisation de l’homme et ce, dans une visée globalisante de sa représentation ; si tant est que ce sont tous les gestes –y compris la parole- qui concourent à l’émergence de la conscience de l' »Anthropos[2] » et, partant, de sa pensée.

Il m’a semblé également essentiel d’articuler dans mon étude la démarche socratique vis-à-vis du découvreur qu’était Marcel JOUSSE : « et toi, que dis-tu de toi-même ?« . Autrement dit, d’aller à la recherche des fondements qui ont été à l’origine de sa réflexion et qui relèvent de son « expérience fondatrice ». Ce qui veut dire essayer d’identifier les finalités qui l’ont impulsé, de même que les fins qu’il a poursuivies et qui se cristallisent en la personne bien vivante du « Rabbi Iéshoua de Nazareth »[3] : se peut-il, ainsi, que la recherche des Paroles vivantes de Jésus soit la visée directrice de son extraordinaire cheminement ?

1. Fondements philosophiques de l’anthropologie joussienne : une approche phénoménologique du corps comme geste vivant

L’anthropologie du Geste de Marcel Jousse repose sur un présupposé phénoménologique qui pourrait s’énoncer ainsi : l’homme est un être de sensations qui se laisse impressionner par le réel environnant. L’homme, dans l’expérience humaine, est, selon ce point de vue, en interaction continue avec le Réel qui l’entoure : avec le cosmos, les êtres et les choses. Ce n’est pas un être passif mais dynamique. A tous moments, il éprouve des sensations, c’est-à-dire qu’il inter-agit avec son environnement à partir de sa sensibilité et, qu’ainsi, il a la faculté d’être « impressionné ». Cette sensibilité –au sens latin de sensus– est une faculté qui renvoie aussi bien à la réception de choses qui viennent de l’extérieur : je peux dire alors, par exemple « j’ai vu » ou « j’ai goûté », que de celles qui proviennent du fonctionnement de mon organisme, de mon corps, d’une sensibilité interne. Autrement dit, nous sommes des corps « sensibles » et sensus, c’est bien la faculté d’éprouver des impressions liées à des objets matériels, la faculté d’être impressionné. Cependant, l’être humain ne fait pas que percevoir des sensations, il cherche aussi à les signifier, à donner sens : ainsi, la douce sensation de chaleur du rayon de soleil qui vient effleurer ma main, me renvoie à la joie et à la candeur de l’enfance des étés passés en famille au bord de la mer. Comment est-ce que je passe de cette sensibilité à l’intelligibilité de cette sensation ? Et comment, l’exprimant par cet écrit, puis-je me mettre, justement, comme je le fait à présent, à signifier cette expérience à travers un langage ? Répondre à cette question, c’est rentrer ni plus, ni moins, dans une théorie de la connaissance. C’est à travers, bien sûr, une certaine capacité de juger d’une situation par ma raison, mais aussi à partir de la mémoire –puisque je me souviens-, et d’un peu d’imagination que je le fait. Et « mémoriser » n’est-ce pas imiter, mimer, re-jouer et donc apprendre ? C’est, en tout cas, la conviction profonde de Jousse qui fait l’hypothèse que l’homme, en tant qu’ »Anthropos « , se présente comme un être en inter-action continue avec le « Réel » environnant qu’il reçoit, intériorise et, si possible, re-joue, ce qui fait de lui un Anthropos mimeur. Au cœur de ce jeu interactionnel, il met en avant l’anthropologie du geste : le « Geste » étant cette «énergie vivante qui propulse cet ensemble global qu’est l’Anthropos»[4]. Son hypothèse est que l’être humain, dès sa naissance –et peut-être même dans la vie intra-utérine[5]-, fait « écho » au Réel qui l’environne par un langage gestuel spontané puis par le geste sonore qu’est la parole, ce dernier étant consubstantiellement lié aux gestes mentaux, d’où émerge la pensée réfléchie.

Selon Henri DE MONVALLIER, cette « remise au centre du corps dans l’appréhension de la pensée humaine« [6] rejoint la réflexion d’un philosophe contemporain de Jousse qui est Maurice MERLEAU-PONTY (1908-1961). Les deux hommes n’ont, apparemment, jamais eu l’occasion de se rencontrer ni de se lire. Cependant Henri de Monvallier explique que Merleau-Ponty et Jousse ont ceci en commun que, pour l’un et pour l’autre, « il n’est de pensée qu’incarnée et le corps ne doit pas avoir une place subalterne par rapport à la pensée mais s’intégrer à celle-ci dans une perspective d’unité et d’unification : or, seul le corps humain individué peut permettre cette unité et cette unification1« [7]. En 1951, Merleau-Ponty résumait cette perspective en déclarant que le point de départ de toute relation à l’être est qu’il ne peut y avoir d’expérience métaphysique sans expérience sensorielle à l’origine[8]. Dans sa démonstration, Henri de Monvallier montre qu’en posant ces principes, Jousse et Merleau-Ponty opèrent une véritable réhabilitation du corps face à une tradition dualiste et intellectualiste héritée, notamment, de Platon et de Descartes : « Descartes [] fait de la pensée un phénomène indépendant du corps (c’est l’opposition cartésienne entre le corps comme chose étendue (res extensa) et l’esprit comme chose pensante et donc inétendue (res cogitans). Dans cette perspective, non seulement la pensée est conçue comme acte intellectuel pur détaché de toute relation au corps mais le corps (lieu des passions et des pulsions) est ce qui nous empêche de penser et ce dont il faut nous détacher (voire nous arracher) si nous voulons arriver à penser. C’est, par exemple, la leçon de Platon dans le Phédon. Et chez Descartes, c’est cette idée que lorsque le corps est actif, l’esprit est passif (il subit le corps) et inversement.14« [9] Cependant, cette critique de l’intellectualisme n’induit pas, pour autant, chez nos deux amis, une position matérialiste. Pour chacun d’eux, le corps est bien un corps vivant et la subjectivité ne peut être que corporelle en référence au concept de chair forgé par le fondateur de la phénoménologie, Edmund HUSSERL (1859-1938) : je ne suis pas un corps parmi d’autres, je suis mon corps, un corps vivant, lieu d’unification d’une authentique subjectivité dans mon rapport avec le Réel environnant. Et pour Marcel Jousse, c’est l’unité gestuelle qui permet l’unification du corps ; d’où sa thématique majeure : celle du corps comme geste vivant.

2. Une « expérience fondatrice » qui fait sens

Un autre fondement du regard anthropologique de Marcel Jousse s’origine dans son observation des sociétés orales et de la transmission de leurs Traditions. A partir de l’observation de certaines d’entre elles comme les indiens Hopis, il postule que les Sociétés orales précèdent systématiquement les Sociétés de l’écrit. Ce qui, semble-t-il, l’a naturellement amené à découvrir comment, dans les sociétés orales, s’inventent, se mémorisent et s’apprennent les Traditions. Je pense personnellement que cette découverte, pour lui, n’en est pas vraiment une et que c’est « ailleurs » qu’il faut chercher les fondements de son postulat. Plus précisément dans le milieu de son enfance. C’est ici que le récit biographique de son assistante Gabrielle Baron se révèle pertinent car il nous éclaire sur certains des moments de sa vie qui ont été essentiels dans sa prise de conscience et qu’on peut appeler son « expérience fondatrice » : c’est elle qui va « faire sens » jusqu’à ce moment de la rencontre in vivo avec d’autres cultures traditionnelles et qui impulsera sa recherche. Ce que je veux souligner, à travers les quelques exemples qui vont suivre, c’est que ces événements qui ont fait sens, l’ont été, d’abord, dans son milieu traditionnel. Ce qui peut le mieux nous orienter est encore le témoignage de l’intéressé, aussi je relève cette phrase de lui -assumant ainsi mon « choix d’objectivité »- et qui résonne comme une confidence : « le secret de mes découvertes (…) vient de ce que je me suis pris en conscience depuis le laboratoire paysan de ma mère. Je suis essentiellement un paysan fait pour creuser la terre et les terreux. »[10] Le laboratoire paysan de sa mère, c’est le foyer familial et la terre sarthoise où il a grandi étant enfant. Adulte, il revient sans cesse à ces fondamentaux de la culture et de l’éducation de son milieu : une société traditionnelle peu instruite car les familles sont dépendantes des rythmes de la nature et des animaux de la ferme. C’est la génération de mon grand-père paternel breton, né en 1881, contemporain de Marcel Jousse. Les traditions se transmettent au coin du feu, par la mémoire des conteurs ou encore des comptines que fredonne la mère qui berce, dans le même temps, son enfant. Il en est ainsi pour la maman du petit Marcel qui le berce en lui psalmodiant, non des comptines, mais les Evangiles. Elle les avait appris « par cœur » de la tradition vivante de ses ascendants, elle, la femme quasiment illettrée, qui n’avait été que quelques mois à l’école. Ce geste de la berceuse accompagné du récitatif rythmo-mélodié im-prime dans le nourrisson, comme nous y reviendrons dans la loi du « mimisme », un cinémimisme phonomimétique qui opère sur la mémoire vivante de l’enfant. Comme le souligne Jousse, « nous, les privilégiés de l’amour maternel, nous ne pouvons pas compter tous les gestes maternels qui ont été dépensés et qui se sont montés en nous »[11] et il livre ailleurs ce souvenir : « La première chose dont je me souviens,[12] c’est ma mère au foyer psalmodiant, en se balançant avec sa voix très fine, très douce et très juste, ces mélodies venues de je ne sais où. D’où avaient-elles été prises ces mélodies chantantes ? Il est sûr qu’elles facilitaient grandement la mémorisation. Jamais ma mère ne m’a « causé » l’Evangile. Toujours, elle me l’a rythmo-mélodié… Vous pensez un peu ce que cela peut jeter dans une vie d’homme ! De là, ceux qui me connaissent savent l’amour puissant que j’ai porté à l’étude de cet être puissant qu’est Jésus… Ma mère m’a appris le sens du balancement intelligent et mémorisant. »[13] Ce premier événement semble fondamental[14] car il permet raisonnablement de penser que si Marcel Jousse a pu si facilement entrer dans l’intimité de la tradition de style oral, c’est grâce aux récitatifs rythmo-mélodiés dont sa maman avait bercé son enfance.

Le reste du témoignage de ses premières années révèle un garçon très éveillé et curieux, avide de tout recueillir[15] : c’est une « terre vierge ». Ce qui le passionne à l’école, ce sont les mathématiques : il voulait en faire son métier ; ce qui dénote un esprit logique et méthodique, donc scientifique (d’où la recherche des « lois » de la « mécanique » humaine) ; « comme l’astronome qui poursuit le cours des astres, il cherchait dans le ciel de son enfance, les lois primordiales de l’Anthropos » dira sa biographe[16]. Au milieu de ses camarades, ce n’est pas un enfant expansif : il communie davantage avec la nature qu’avec ses semblables et il observe davantage qu’il ne participe[17]. A cette raison, sans doute, une hypersensibilité qu’il cachera toujours et que son assistante nous dévoile à mots couverts. Côté caractère, il a un tempérament énergique, aidé par une constitution physique robuste. Gabrielle Baron a eu cet éclair de compréhension au moment de sa mort que « c’était une pure force en avant« . Ailleurs, elle dira : « c’était une force de propulsion« . Cette « tension vers » est caractéristique, me semble-t-il, des novateurs et des prophètes -des neptiques, au sens biblique du terme- et elle les impulse jusqu’au bout, généralement, de leur « projet d’utopie ». Vers 12 ans, il provoque involontairement un événement qui va orienter définitivement, me semble-t-il, son goût pour la rythmique. En plein cours de catéchisme, l’insatiable et insupportable petit Marcel fait « sécher » le Vicaire qui l’enseigne ! Et à qui il pose cette question embarrassante : « quelle langue a parlé Jésus ? -je ne sais pas- -mais puisque vous dites toujours « Jésus à dit ceci », « Jésus à dit cela », il faut bien que vous sachiez comment il l’a dit ? »[18]. Aussi étonnant que cela puisse paraître, devant cette « faim dévorante« , le Vicaire, par ailleurs disciple du linguiste MAUNOURY (1811-1898), initie cet enfant d’une douzaine d’années aux quatre langues de l’hébreu, de l’araméen, du latin et du grec, par la méthode des racines ! Il y a là un autre moment fondateur puisqu’il semble que cette méthode, d’après sa biographe et assistante, « lui ouvre les voies de l’Anthropologie du geste« .[19]Par ailleurs, il découvre les formules des Targoûms, traduction araméenne de la Torâh hébraïque, et s’exclame : « mais ce sont les phrases mêmes de l’Evangile ![20] » que sa maman lui rythmo-mélodiait en le berçant. Tout s’enchaîne : lui qui parlait le patois sarthois du haut-Maine à la maison et le français à l’école, se heurte déjà au difficile problème de la transposition et de la traduction. Et le fait de ne pas savoir quel était le « sarthois » de Jésus est une insatisfaction majeure et une « douleur brûlante » qui, une fois devenu adulte, impulsera sa recherche inlassable des paroles vivantes du Rabbi de Nazareth. Un épisode rapporté par sa biographe montre, d’emblée, son nouvel intérêt : sa maman l’emmène visiter le musée du Mans. Il y découvre un sarcophage égyptien sur lequel il voit « des dessins étranges » qui le fascine et l’impressionne. En fait, les hiéroglyphes sont comme une écriture de gestes. « Il pressent la solution (…) il ne s’arrêtera plus« [21].

3. L’Anthropos, cet être globalement et vitalement mimeur

Avant la formulation de ses grandes lois universelles et pour asseoir son approche scientifique et ethnologique, Marcel Jousse prend le temps d’observer plus avant quelques Sociétés traditionnelles comme le formidable laboratoire ethnique amérindien qu’il a pratiqué pendant son séjour américain. Dans ces Sociétés, il voit comment les Traditions s’inventent puis se mémorisent et se transmettent. Comme il est indiqué plus haut, Marcel JOUSSE publie en 1925 son mémoire de psychologie linguistique Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs. C’est le premier état formalisé par écrit de ses recherches anthropologiques sur le langage comme geste verbal, autrement dit de sa théorie de la connaissance et de la mémoire, à partir de la tendance instinctive de l’être humain à rejouer le réel environnant. En effet, ce jeu et re-jeu, l’anthropos le fait avec tout son corps, dans un geste global en utilisant les différents registres manuel ou/et laryngo-buccal et qui, ce faisant, enracine la mémoire à travers le geste. A partir de cet étude sur le style oral, il peut formaliser ses trois lois universelles de l’expression humaine : le mimisme, le bilatéralisme et le formulisme. Ce sont elles que nous allons parcourir à présent en gardant à l’esprit de nous interroger sur les présupposés philosophiques de son anthropologie. Nous verrons, ce faisant, si on peut affirmer que la pensée naît bien du geste.

3.1. Du mimisme au mimétisme : de l’inconscient au conscient

Comme nous l’avons vu, le regard anthropologique de Marcel Jousse s’appuie sur une phénoménologie qui comprend le rapport de l’homme à la nature comme un être de sensations, lui-même en interaction continue et universelle avec le Cosmos –ce qu’il appelle le « Réel objectif« . Et il présuppose que, quand bien même l’être humain serait dans l’impossibilité de connaître, en toute rigueur, l’essence de ce Cosmos inaccessible, il peut néanmoins à travers sa subjectivité d’Anthropos, connaître quelque chose de ce Réel objectif. Comment peut-il accéder à cette connaissance ? Et bien, justement, parce ce qu’il est en interaction continue : il est un « Agent-agissant-l’Agit ». C’est-à-dire qu’il recueille en lui, dans une dynamique vivante, ce Réel qu’il va ensuite jouer et re-jouer à travers, progressivement, des gestes physiques, puis sonores : c’est ce que Jousse appelle le « triphasisme cosmologique inconscient« [22].

« En premier » apparaît le geste physique. Qu’est-ce à dire ? A sa naissance le petit Anthropos, contrairement à l’animal, est pauvre en équipement instinctuel.[23] Il dépend entièrement des conditions de son environnement ne serait-ce que pour sa survie biologique. Cette dépendance a une valeur positive car il suffit d’observer un nourrisson pour voir qu’il inter-agit en permanence avec l’être humain qui s’occupe de lui : que sa maman lui sourie, aussitôt il reproduit cette expression sensori-motrice dans une mimique ; que le papa lui tende les bras, il fait de même. C’est cela que Marcel Jousse appelle le triphasisme cosmologique à travers l’Agent-agissant-l’Agit. Dès sa naissance, le petit Anthropos est informé par le réel ambiant qu’il reproduit dans un jeu spontané de mimiques avec tout son corps : aussi bien ce qu’il a vu et cela donne le cinémimisme, que les sons entendus -qu’il rejoue avec ses organes laryngo-buccaux- et cela donne le phonomimisme. Il accueille tout, en jouant avec son corps ce qu’il a vu et entendu. L’homme se présente d’abord ainsi fondamentalement comme un récepteur d’interactions de son milieu ambiant. Il est spontanément mimeur : c’est la première loi universelle de l’expression humaine, celle du mimisme humain. L’homme est capable de se laisser im-pressionner. L’im-pression se fait un peu comme un sceau dans la cire, c’est pourquoi Jousse parle de « la sygillante pression du Réel » : le petit Anthropos est comme im-primé et cette im-pression qui passe par sa structure propre, se rejoue alors en ex-pression. Au début, il est « infans » -celui qui ne parle pas encore la langue maternelle-, mais sauf handicap particulier,[24] il est destiné à parler et, en attendant, il s’exprime par tout son corps à travers les mimiques. Après tout, rétorquera-t-on, les mammifères évolués aussi font des mimiques, comme le chimpanzé. Certes, à ceci près que le petit Anthropos franchit ensuite une étape décisive car, chez lui, ce triphasisme inconscient Agent-agissant-l’Agit va devenir conscient à travers le mimème. Le mimème est le geste comme signe qui renvoie à un signifié : c’est l’unité significative d’un geste humain, un peu comme le phonème est l’unité de son. C’est un signe dessiné par le corps humain et, d’une certaine manière, par le jeu des interactions entre un être humain et son environnement. Il est la réverbération, en l’homme, d’un geste caractéristique d’un objet. Par exemple, si nous voulons mimer le mimème du lapin, l’enfant va, soit mettre les doigts sur les oreilles pour mimer les oreilles du lapin soit, ayant vu le lapin énervé frapper le sol de ses pattes, le mimème oral du lapin pourrait être « panpan« . Jousse raconte cette histoire d’un petit garçon de 4-5 ans qui vivait dans une ferme et qui se précipite vers lui en disant « miaou-ham-co !« . Il avait vu un chat qui venait d’occire un poulet…[25] L’important est que, progressivement, à mesure que l’enfant grandit l’interaction qui est jouée par le mimisme va être re-jouée et, pour Marcel Jousse, ce « re-jeu » est la mémoire de son mécanisme gestuel. Dès lors, tout change pour le petit Anthropos : il va dorénavant « pouvoir rejouer le monde tout entier ».[26] En effet, débordant de mimèmes, l’enfant peut jouer à toutes choses[27] : il est la petite fille qui joue à la maman avec sa poupée, il est le petit garçon qui joue au cow-boy, et cela presque à l’infini. Non seulement il joue, mais il re-joue : en cela il imite, cette fois volontairement, les actions de son milieu. Il ne le fait pas que physiologiquement : il le fait avec tout son être, dynamique. Cela nous dit quelque chose de fondamental de l’être humain : si nous sommes des récepteurs de gestes, nous ne sommes pas des récepteurs de gestes immobiles. Nous sommes des récepteurs qui recueillons par tout leur être -dans le mouvement de tout notre corps : physique, psychique, affectif et spirituel- ce qui se passe autour de nous. Nous accueillons -première étape- nous recueillons -c’est un mouvement- et ce recueil se traduit par une ex-pression. Ce mouvement d’accueil/recueil/expression, c’est ce que Jousse appelle l' »intussusception » -de intus (dedans) et suscipere (recevoir)-. C’est un néologisme savant mais il connaissait le latin et la théorie réaliste d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin et il intègre ici, nous semble-t-il, un adage de la Pensée classique qui dit : « quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur« . Et donc que « tout ce qui est reçu est reçu selon le mode du recevant« , c’est-à-dire que l’attitude du « récepteur » influe sur la qualité de la « réception », selon que l’on est ou non en attitude de disponibilité.[28] Ce que nous retenons ici, c’est qu’en imitant volontairement les actions de son milieu, l’être humain se présente anthropologiquement comme essentiellement un mimeur… qui joue et rejoue les gestes d’un Réel intussusceptionné. Il le fait en im-primant ce qu’il est appelé ensuite à ex-primer à travers un mimodrame qui est le re-jeu.

3.2. La pensée comme mouvement

Ce qui nous amène à ceci de tout à fait essentiel car c’est à partir de là que, pour Jousse, le petit Anthropos se met à penser : le jeu et le re-jeu signifient que le premier travail de la pensée, c’est l’abstraction vivante et concrète. Permettez-moi de relater un fait d’expérience pour l’illustrer. Lorsque j’étais enfant et que je n’étais pas à courir les bois, je m’inventais des jeux à partir des matériaux que je trouvais à la maison. Mon père exerçait depuis la fin de la guerre le métier de radio-électricien, qui était sa passion. Parfois, il m’arrivait de lui soustraire quelque grand carton vide de téléviseur, que je transformais en « poste de pilotage de fusée interplanétaire » imaginaire, à l’aide de multiples manomètres et lampes de radio. En faisant cela, que faisais-je, sinon une abstraction concrète ? Abstrait veut dire « tiré de ». Je « tirais » tout simplement un élément d’un ensemble que je transposais dans un autre ensemble. Le carton devenait fusée et les lampes et manomètres un poste de pilotage « à la pointe » du futur. Voilà comment naît la pensée pour Jousse : le rée-jeu par le mouvement. Evidemment, si je construisais une fusée interplanétaire, c’est que j’en avais vu dans les bandes dessinées de mes grandes sœurs ou dans un film à la télévision.[29] Je ne l’ai pas inventée totalement ; je m’étais laissé im-pressionné et j’avais re-joué de manière spontanée. Encore une fois, j’avais fait un transfert en « décollant » un élément d’un ensemble que j’avais transposé gestuellement dans un autre ensemble. Voilà l’abstraction qui naît du rejeu global lié à la première grande loi du mimisme ! L’abstraction n’est pas rien, c’est le choix d’une signification à travers un geste. Qui dit abstraction dit déjà expression de ma liberté et donc, quelque part, d’une conscience réfléchie.

J’ajouterai que cet élément est renforcé dans le processus par la répétition. Prenons un petit enfant qui vient re-jouer devant ses parents un geste intussusceptionné. Si ces derniers marquent leur attention en gratifiant l’enfant, que fait l’enfant spontanément ? Il en rajoute : il continue d’inventer avec ses gestes. C’est ainsi que progressivement, en jouant devant autrui avec les gestes d’autrui qu’il interprète, la conscience de ce qu’il fait apparaît et, prenant conscience, il répète encore (donc il transforme car, en général, cette répétition n’est jamais tout à fait identique) et ce processus aboutit au bout d’un certain temps à la pensée consciente. Selon cette démonstration, on peut dire que la pensée naît du geste, autrement dit, des imbrications de gestes que le petit Anthropos a enregistrés, puis ex-primés devant autrui.

3.3. Le mécanisme du découvreur

L’enfant devient ainsi capable de mémoriser et d’apprendre, et donc, de transmettre. Ce qui intéresse Marcel Jousse c’est de s’interroger sur la mémoire : qu’est-ce qui fait qu’une tradition perdure ou disparaît ? Qu’est-ce qui fait que les hommes puissent apprendre les choses les uns aux autres ? C’est la mémoire et l’invention bien sûr, mais qu’est-ce que mémoriser ? Sa réponse est que mémoriser c’est « enregistrer » de telle sorte que l’on soit capable d’évoquer de manière nouvelle. Pour la simple raison que la sygillante impression du Réel passe par un corps « donné » -singulièrement considéré- et que c’est ipso facto re-joué de manière originale. Chaque être humain avec sa structure universelle est un corps tout à fait original et singulier et, à la limite, incommunicable : ce que je sens, ce que j’entends en soi, de l’intérieur de moi-même, c’est autre chose que ce que vous, ami lecteur percevez de vous-mêmes et de ce que vous vous percevez de moi. Ce qui fait que ce que j’intussusceptionne par le jeu et le rejeu du monde extérieur c’est bien moi qui le sens, qui l’entends et qui l’éprouve dans ma subjectivité et qu’ensuite je vais ex-primer de manière originale. De même, quelqu’un à côté de moi qui vivra la même situation la rejouera à sa manière mais d’une manière qui pourra être repérable parce que, justement, nous avons des points communs qui permettent de retrouver les lois de l’expression humaine universelle. Ce rejeu conscient et porteur de sens est, ce faisant, intussusceptionné et inscrit dans la mémoire dans son mécanisme vivant et gestuel ; mémoire des gestes et non des « idées » : les idées n’étant que le rejeu conscient des gestes intussusceptionnés.

Marcel Jousse souligne que si la conduction de nos gestes se fait avec une certaine conscience par le jeu de la volonté, ils se font mieux quand ils se font automatiquement,[30] tel le geste de l’artisan ou de l’artiste comme le violoniste. Il souligne surtout qu’il est extrêmement difficile de démêler le purement conscient de l’inconscient tellement nous avons en nous de quantités d’interactions dont nous n’avons aucune espèce de conscience ! Et il précise : « tous les grands savants l’ont expérimenté. Combien de génies ont découvert en dormant : Cela se « pensait » en eux. »[31] C’est « le mécanisme du découvreur » qui se laisse manier par une obsession orientée : Newton pense à la lune et voit une pomme tomber. Et il fait ce rapprochement qu’il n’avait jamais fait auparavant : la lune tombe/la pomme tombe. En d’autres termes, il re-lie les choses d’une façon originale et inédite… …et il en déduit une nouvelle physique ![32] Cela ne veut-il pas dire, d’une part, que le créateur ou le découvreur n’est pas seulement un imaginatif mais un expérimentateur qui met en présence des éléments aptes à se joindre et qu’il a intussusceptionnés ? Et surtout, d’autre part, que l’intelligence est bien cette capacité de relier de manière originale et inédite des impressions ou des idées et ce, dans tous les domaines investis par l’homme dans son rapport à lui-même, à la nature et à la transcendance ?

3.4. L’Anthropos, cet être bilatéralement mimeur

Donc première loi, celle du mimisme, qui est l’expression globale du corps qui rejoue ce qui s’est fait devant lui ; et qui, par le rejeu et le dialogue avec autrui devient de plus en plus conscient, ce qui permet à la mémoire et à l’apprentissage de s’exercer. A partir de là Jousse regarde comment l’être humain est fait pour trouver les deux autres lois de l’expression universelle. L’être humain se présente comme une structure bilatérale « à deux battants ». Et c’est en tenant compte de cette loi du bilatéralisme que l’on peut comprendre comment tous les hommes s’expriment. Il faut donc partir de l’homme comme un être « à deux battants » qui s’exprime globalement en balançant son expression en conformité avec son corps. Jousse affirme qu’apprendre une tradition c’est mettre en jeu un balancement de tout le corps comme adjuvant de la mémoire. Apprendre suppose un vivant concret qui rejoue les gestes vivants qu’il a vu jouer devant lui. C’est ce qu’il appelle « la répétition en écho ». Donc on peut dire qu’au « commencement » est le geste. Il ne s’agit pas seulement de la parole, qui est un geste parmi d’autres. Avant cela, l’Anthropos a d’abord joué, rejoué, abstrait de manière vivante et donc intussusceptionné, développé sa pensée et sa mémoire. Il examine tout cela à travers la loi du bilatéralisme qui se manifeste de deux manières et qui sont deux balancements : « le joug et le fardeau ».

En effet, quand nous regardons un être humain avec sa structure verticale à deux battants, qu’observons-nous ? Il peut se balancer d’avant en arrière. Cela traduit une réalité à la fois mécanique et dynamique comme la marche ; ou encore lorsqu’un enfant apprend sa leçon et qu’il est assis, de la même manière, on peut quelquefois le voir se balancer d’avant en arrière. Le balancement d’avant en arrière, c’est ce que Jousse appelle le geste du fardeau : c’est la charge portée. C’est une manière pour l’être humain de reconnaître qu’il vient de la terre et qu’il s’élève. C’est comme élever un petit être humain : il ne marche pas spontanément. S’il n’a pas dans son environnement des humains qui marchent sur leurs deux jambes, le petit d’homme laissé à lui-même, s’il survit, marchera à quatre pattes.[33] Il lui faut le geste accompagné pour se mettre debout. Il est « élevé » aux deux sens du terme. Et quand on parle du fardeau, on parle bien évidemment de la charge. Une charge cela peut être fatiguant mais cela peut être également lourd au sens de « grave », c’est aussi la responsabilité.[34] La deuxième manière est le balancement du joug qui se fait de gauche à droite et qui correspond, chez l’être humain, au « côte-à-côte ». Cela, Marcel Jousse le voit à partir de l’observation dans la Bible : comme il étudie le milieu judéo-chrétien, il assimile le fardeau à la responsabilité de celui qui marche dans la Voie du Fils vers le Père et le joug symbolise le fait que lorsque ce que nous portons est trop lourd,[35] nous pouvons le partager ; car c’est en partageant les fardeaux les uns les autres que nous pouvons mieux les porter, sachant que dans « ce portage pour le partage », le Fils nous accompagne. Cependant comme à chaque fois qu’il fait une étude à ce sujet, Jousse le fait en anthropologue et non en théologien : c’est de l’observation « mécanique » de l’être humain à partir d’un milieu ethnique traditionnel. Par ailleurs, notre découvreur dit que le balancement du joug et du fardeau représente quelque chose d’important pour la pédagogie et l’apprentissage. Il prend l’exemple des paysans et il observe que dans leurs travaux innombrables, ils se penchent et ils soulèvent. C’est la gerbe de blé ou le sac de grains. La règle du joug et du fardeau est importante pour la pédagogie puisque, dans tous les cas, il s’agit de la manière de soulever les difficultés comme de soulever la gerbe. Et que, pour apprendre il faut effectivement montrer que les choses lourdes peuvent être portées ensemble et partagées. Il est intéressant de constater, d’ailleurs, que la mécanisation de l’agriculture qui a pour but d’alléger la pénibilité du travail de l’homme sur la nature reproduit les gestes humains. Que font les machines ? Elles font ce que fait le corps. Elles sont l’expression continuée du corps, un prolongateur du geste associé à un multiplicateur de puissance. Il en est ainsi de l’outil, depuis le la première hache jusqu’à la fusée Apollo 11.

3.5. L’Anthropos, cet être formulairement mimeur

Dans le bilatéralisme, nous avons donc le soulèvement de haut en bas et d’avant en arrière. Ce balancement accompagne le mouvement du corps, y compris l’expression orale. Nous arrivons ainsi à la troisième loi, qui est la loi du formulisme. A ce moment-là Jousse montre comment l’être humain passe du mimisme global qu’il appelle le « corporage », à l’oralité, c’est-à-dire au langage. Autrement dit, comment il passe du cinémimisme global au phonomimisme oral. Le phonomimisme oral, c’est l’expression des mots sur les lèvres de l’homme qui sont agencés en phrases et en rythmes, de telle sorte qu’ils soient balancés, « mâchés » et retenus. C’est cela le Style oral des sociétés[36] : des proverbes, des chants, des litanies que l’on retient « par cœur » : « par cœur » parce qu’on les retient « par corps ». Le cœur, c’est la mémoire. Le « cœur mémoire » est justement, chez les Sémites, le réceptacle des grandes traditions. Il ne s’agit pas du muscle, mais, symboliquement, de l’image de celui-ci dans son fonctionnement de diastole/systole -expiration/inspiration- qui dit quelque chose du souffle et donc, de la gorge, donc de la parole et donc de la mémoire.[37] Nous avons dans notre mémoire et nos traditions un certain nombre de proverbes, par exemple :

A toute chose le mieux                                est au juste milieu

ou encore :

Un homme sans amis

C’est la main gauche                                sans la droite

Et si on fait un peu attention on s’aperçoit que ce balancement correspond au souffle. Les Pères du désert aimaient réciter la prière suivante tirée de l’Evangile, appelée la Philocalie du cœur :

« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu                          aie, pitié de moi, pécheur »

dont le balancement correspond bien au mouvement de diastole/systole du muscle cardiaque associé au souffle : inspiration : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu » et expiration : « aie pitié de moi, pécheur« . Cette formule « bien balancée » au rythme du cœur et du souffle pouvait permettre à ces grands spirituels de faire une prière quasi-continuelle tellement elle était incorporée. Le formulisme est donc cette capacité qu’a le petit d’homme à partir du balancement et des formules entendues, de les retenir un peu comme des « perles précieuses« .[38] Et il les retient avec « un fil » car si les perles sont dispersées, on n’en fait rien : il faut qu’elles soient mises en collier. Le « fil » du collier est le « fil » de la mémoire, c’est-à-dire ce balancement qui est un peu l’adjuvant qui permet de retenir ces différentes formules ou paroles.[39] Cette loi du formulisme est donc l’expression orale de ce balancement spontané, qui demeure derrière nos formules et nos proverbes. Ce balancement peut être binaire, ternaire ou quaternaire. Ainsi, quand Jousse ré-exprime le texte du « joug et du fardeau »,[40] cela donne ceci :

« venez auprès de moi vous tous               car vous êtes surmenés et vous êtes surchargés

et moi, je vous reposerai, vous »

Bien sûr, c’est une interprétation, un midrash, c’est-à-dire une manière d’entendre derrière le décalque du texte grec quelque chose de la langue araméenne et, derrière, le paysan galiléen qui s’exprime. Le mérite de Jousse a été de faire des recherches du côté des touaregs et il a essayé de retrouver des mélodies très simples qui correspondent à ce qu’on appelle le rythmo-mélodisme. Pour retenir ces formules dans les langues ethniques multiples, on a une certaine mélodie de la langue -la mélodie de la langue française n’est pas la mélodie de la langue anglaise, ni arabe, etc.- Ces mélodies sont rythmées selon les mots et le phrasé. Jousse, sur la base de ses recherches avec ses collaborateurs, a mis en musique simple des formules que l’on trouve dans l’Evangile et dans l’ancien Testament. Avec cela, il a mis en place ce qu’on appelle les récitatifs. Ce qui est intéressant, c’est de remarquer que le formulisme n’est possible qu’à travers ce qu’il appelle le rythmo-mélodisme qui est lié aux langues ethniques et qui permet de ré-entendre et d’incorporer les formules de telle sorte qu’elles soient retenues plus facilement. Chaque formule qu’il faut apprendre par cœur a son rythmo-mélodisme, comme la table de multiplication. Il y a l’air, et il suffit de mélodier. C’est comme dans la publicité : pourquoi est-ce que les enfants retiennent spontanément les slogans publicitaires au lieu de leurs leçons ? Parce que c’est de l’oralité, des formules « bien balancées » et ils retiennent ça parfaitement. Mais on peut aussi ajouter à ce rythmo-mélodisme des recettes pour retenir facilement : il y a, par exemple, la manière d’apprendre de longues listes en retenant les premières syllabes : pour les Epîtres de Saint Paul, cela donne : rococo, galephi, coltété, timtim, titphié. Il suffit d’un nom-accroche comme « rococo » pour retenir facilement.

4. La manducation de la parole : tradition et transmission

Marcel Jousse prend en compte tout le corps dans son expression. Ce re-jeu est bien une intégration de tout le corps : il s’agit d’une incorporation. On peut dire que si c’est incorporé, alors c’est « ruminé » ; si c’est « ruminé », c’est pensé ; et si c’est pensé, c’est vécu. Quand on incorpore une formule qui devient son propre corps : on la « mâche », on la « rumine » et on en vit. C’est la manducation de la parole, pour en vivre. C’est une règle anthropologique : cela veut dire que quand on entend quelque chose de profond et de vrai et qui a une certaine saveur, ce qui nous « tient à cœur », on le retient de tout son être et on le « remâche ». Une parole vraie est nourriture et nous alimente en profondeur. C’est ce qui est bon à goûter, à manger ; bon à entendre et nous le savourons.[41] On retrouve là les formules traditionnelles comme dans le psaume 33 : « goûtez et voyez comme est bon le Seigneur« . Quand nous ressortons de manière vivante ces « perles précieuses » que nous avons dans nos mémoires et nos traditions (je pense ici à nos liturgies[42]) cela nous « touche » intérieurement et nous « déplace », et cette expérience profonde et authentique peut être un lieu de conversion. Marcel Jousse a beaucoup insisté sur cet aspect. Et il y a ici quelque chose de profondément enrichissant. « de même qu’on ne se contente pas de regarder le Pain de l’autel mais qu’on le « mange », ainsi de la Parole. Il faut l’apprendre, la répéter pour la comprendre, la « manger » pour se l’assimiler ».[43] Lorsqu’on dit « goûtez et voyez… » ou d’autre formules imagées comme: « j’ai bu ses paroles » ou encore: « ses paroles m’ont désaltéré » on voit bien qu’il y a là un désir profond d’incorporer une parole, pour en vivre. C »est quelque chose de tellement vital que la parole de l’autre devient, pour ainsi dire, mienne. Ce qui me permet de trouver du nouveau et donc de l’altérité. La parole est vraiment une nourriture.

On pourrait, ici, réfléchir à ce que signifie manger dès lors où Marcel Jousse fait un lien entre la manducation d’une tradition et la manducation de la nourriture. Il y a, effectivement, une correspondance symbolique entre la manière de recevoir autrui (avec ses paroles et ses traditions) et la manière de recevoir la nourriture de la main d’un autre, qui requièrent certaines dispositions, à commencer par une attitude d’accueil, d’écoute et de disponibilité à la nouveauté. Par exemple, si je reçois des invités à un dîner, nous n’allons pas directement nous mettre à table mais, selon les usages, prendre le temps de « faire connaissance » et pour cela prendre un apéritif. On sert alors des « mises-en-bouche » -c’est un peu à la mode, de préparer des « amuse-gueules » originaux-. Et on dit: « Je vous en prie, goûtez » en présentant le plat d’abord aux invités, en évitant de se servir le premier. La civilité et les gestes de politesse sont aussi une manière de recevoir et de partager une tradition. L’invité manifestera généralement sa satisfaction gustative en disant : « c’est bon ! ». Derrière la symbolique du repas se joue tout le travail de l’intussusception si chère à Marcel Jousse : accueil, recueil, expression…et transmission d’une Tradition… Tout simplement parce que nous sommes des récepteurs de gestes vivants qui nous laissons toucher, balancer –et donc éduquer- par les gestes de notre environnement. Ce qui implique, on l’a vu, une certaine disponibilité selon le mode du recevant.[44] A cette condition, nous pouvons recueillir dans le mouvement de notre propre corps, de tout notre être –avec son psychisme, son affectivité… et toutes ses fonctions verbo-motrices- ce qui se passe autour de nous. La manducation de la parole, c’est cette incorporation dynamique des Traditions dans une mémoire vivante. Qu’est-ce que cela veut dire pour l’Anthropos, sinon que la conscience est gestuelle et qu’elle nous permet de comprendre, d’apprendre et donc de transmettre ? Les pédagogies d’apprentissage qui se placent sur le mode « d’apprendre à apprendre » en sont une parfaite illustration : on place l’enfant dans une attitude où les gestes intérieurs et extérieurs vont être prêts à agir de telle sorte que l’être singulier qu’il est ne va pas se contenter d’amasser des connaissances « prêtes à servir » mais faire « son propre miel » de tout ce qu’il va recevoir d’une Tradition et, pourquoi pas, inventer quelque chose de nouveau.

Ce qui est dit ici de la manducation de la parole dans la transmission d’une tradition peut s’appliquer à la transmission d’un savoir. C’est comme recevoir un enseignement : il est nécessaire que l’apprenant soit d’emblée dans une attitude de sympathie intellectuelle vis-à-vis de son professeur, pour être en mesure de recevoir pleinement son enseignement, car « tout être qui s’installe en face d’un autre en ennemi ou en adversaire est incapable de comprendre. Auprès d’un savant, il faut des sympathies intellectuelles et chercheuses qui collaborent avec souplesse (…) la véritable attitude : être sympathique méthodologiquement. Puis, étudier de quoi il s’agit et se rendre aux faits« .[45] Ce qui signifie que le maître « authentique » n’est pas tant celui qui dispense le savoir que celui qui permet à autrui d’être disponible pour apprendre. Il ne s’agit pas de « gober » tout ce qui est dit. Il s’agit de réfléchir à quelles conditions l’apprenant et le maître se mettent ensemble pour prendre conscience des mots, des gestes, en vue d’une création personnelle. A ce moment-là le maître et l’élève sont au service de la vérité et de la liberté intérieure. C’est ce que dit Saint Augustin avec le « maître intérieur » qui est, en fait, cette écoute du cœur qui est disponible, qui fait confiance moyennant un certain nombre de questionnements et qui est capable d’oser goûter. Il s’agit, in fine, de comprendre de l’intérieur -littéralement de co-naître- pour aimer.[46]

5. L’algébrose : lutte de la vie contre la mort

Ce qui veut dire que la vraie tradition n’est pas simple répétition mais une fidélité qui est inventive. Recueillir et répéter des traditions, les formules que ma grand-mère ou ma mère m’ont apprises, etc., ce n’est pas répéter comme un perroquet, c’est re-jouer, c’est-à-dire abstraire, être capable de transposer une parole valable pour telle situation dans une autre situation en la reliant à une autre parole nouvelle et c’est cela qui va produire une situation nouvelle. Les traditions nouvelles se font avec de l’ancien mais surtout avec le « cœur-mémoire » de celui qui recueille les traditions anciennes et qui les rejoue de façon nouvelle. Pas de possibilité d’apprendre sans ce re-jeu (le mimisme), sans ce bilatéralisme (joug et fardeau) et sans ce formulisme aidé du rythmo-mélodisme. On pourrait dire qu’il s’agit là, en fin de compte, d’une lutte de la vie contre la mort. C’est la lutte de la vie, c’est-à-dire de ce qui est nouveau -de ce qui apparait- contre la mort, c’est-à-dire le même, la répétition et l’oubli.

En ce sens, Marcel Jousse souligne que nos sociétés actuelles sont malades d' »algébrose« . Qu’est-ce à dire ? Nous avons vu que lorsqu’il était enfant il était passionné de mathématiques, il voulait faire de l’astronomie mais l’algèbre lui posait question : Comment se fait-il que l’on parvienne à exprimer le cosmos avec des chiffres et des lettres ? Et est-ce que ce n’est pas réducteur au point qu’à un moment donné on ne sait plus la réalité qui est derrière les formules ? Ceci est vrai aussi pour tous nos comportements : à chaque fois qu’un geste est répété comme un perroquet et non de manière vivante et incorporée, c’est une algébrose, et cela, sous trois formes :

C’est, d’une part, l' »ankylose » de l’intelligence par la répétition non réfléchie : nous nous contentons de répéter ce que d’autres ont dit, sans réfléchir : ce sont les idées toutes-faites, les idées-reçues et les préjugés. Tout ce qui est contraire, en fait, à l’acte de philosopher. D’où l’ironie socratique : « et toi, que dis-tu de toi-même ?« [47] En dévoilant l’ignorance de ses interlocuteurs qui croient savoir et affirment des choses toutes faites, Socrate leur apprend qu’en fait, ils ne savent rien. Il ne leur donne pas pour autant les réponses, d’où l’ironie, mais la maïeutique qu’il emploie nous montre que l’on ne peut pas se reposer sur les choses que l’on a apprises une fois pour toutes et qu’il faut constamment les interroger, afin de les intelliger. L’acte de l’intelligence, c’est bien ce mouvement de fond qui est, chez l’homme conscient, le mouvement d’une quête : la quête de vérité. Dans ce mouvement, l’être humain s’interroge sur ce qu’on lui a appris : « au nom de quoi est-ce que j’affirme ceci ?« , pour le remettre en question(s) et essayer, avec l’aide de sa raison, de comprendre et de retrouver ce cheminement logique par lui-même.

C’est, d’autre part, le geste vidé de sa signification. Jousse en donne un excellent exemple avec le geste algébrosé du signe de croix.[48] Il en est ainsi souvent de beaucoup de nos gestes comme nos gestes de politesse ou de nos formules toutes faites : on ne sait plus à quel réel concret cela renvoie. Or le réel concret auquel cela renvoie, c’est la vie, c’est la tradition, qui n’est pas répétition mais qui est re-transformée de l’intérieur et qui, effectivement, dit quelque chose aux personnes qui le voient.

C’est, enfin, la stigmatisation du verbiage oral ou écrit : « la verbigération, non pas le delirium tremens, mais le delirium loquens… le délire du verbiage… »[49] Jousse reproche aux systèmes de formations de son temps de tendre « à faire surtout des érudits livresques et non des savants expérimentaux« [50] (…) « c’est pourquoi je dis aux jeunes : « ne m’imitez pas en ce que je dis. Imitez ce que je fais en vous mettant en face du réel et de vous-mêmes. Les livres ne vous donnent que le « déjà vu »… il ne s’agit pas de faire des livres avec des livres, car alors le livre n’est plus qu’une paralysie de l’originalité humaine, de l’observation humaine, au lieu de nous propulser vers la recherche » ».[51] Il fustige le fait que « nous sommes tellement habitués à ne juger que sur l’écrit que nous en sommes arrivés à ne pouvoir comprendre qu’un homme intelligent puisse ne pas écrire…« .[52] D’où lui vient cette position critique ? Tout simplement parce qu’il cherche, dans son regard anthropologique, le Style oral des traditions vivantes derrière le Style écrit, et tout particulièrement dans son regard anthropologique palestinien. Ce qui se joue là, c’est au fond la « lutte de la philologie critique gréco-latine contre l’anthropologie palestinienne, de la page écrite contre le Style oral, du texte mort contre la Mémoire vivante« .[53] De cette lutte, Marcel Jousse s’en explique dans un article de 1944 : « le Grec se dresse en face de la nature entière pour essayer de l’encercler de plus en plus globalement. Le Palestinien s’accroupit en face d’un texte révélé, pour essayer de le scruter de plus en plus atomiquement (…) Il en résulte que le savant grec est l’homme de la « Phusis », le Physicien, tandis que le savant palestinien est l’homme du « Sèfer », le « Sèferiste, en entendant par « Sèfer », la mise par écrit « computationnée » de cette Révélation verbale… »[54] Il s’ensuit que notre milieu ethnique est influencé par la méthode grecque : nous sommes issus du monde gréco-latin. D’où « le contresens catastrophique de notre mécanisme religieux. C’est, en effet, un phénomène très curieux de voir les savants de notre milieu ethnique se poser le problème suivant : « y-a-t-il accord possible entre la science et la foi ?« [55] Jousse oppose en fait milieu expérimental grec et milieu révélationiste palestinien. D’où ses difficultés avec les exégètes de son temps. La réaction de son ami éminent confrère jésuite le Père Léonce de GRANDMAISON (1868-1927) à qui il avait soumis ses premiers travaux, avait observé : « vous avez raison. Je sais bien que vous avez raison et cependant c’est toute ma formation qui, en moi, s’insurge contre vous. » Il n’entrevoit que trop bien le mur d’incompréhension que Jousse va rencontrer parmi les exégètes d’alors, formés aux méthodes de la philologie gréco-latine. Un autre confère, le Père Xavier LEON-DUFOUR (1912-2007), jeune exégète, lui demandait : « mais, pour vous, l’écrit compte tout de même ? » Réponse de Jousse : « Comment l’écrit ne compterait pas pour moi puisque nous n’avons plus les vivants porteurs de l’Evangile oral. Mais il ne faut pas s’arrêter à l’écrit comme si seul il comptait. L’écrit n’est qu’un outil de transport. C’est une fin, non un commencement. Il faut aller bien plus profond. »[56] « Le livre ne peut nous donner que le déjà vécu »[57] L’incompréhension des exégètes venait surtout de leur ignorance -ou de leur indifférence- vis-à-vis de son approche,[58] qui n’est pas d’aborder le texte avec la philologie mais de s’insérer dans les mécanismes ethniques, afin de les rejouer. Cette recherche des mécanismes vivants d’une anthropologie ethnique palestinienne est le but poursuivi par le Père Marcel Jousse et constitue sa visée d’utopie.

6. Finalités et Visée d’utopie

On l’a vu, la finalité principalement mise en œuvre chez Marcel Jousse est de comprendre et de connaître l’homme historique Jésus : le Rabbi Ieschoua de Nazareth en le replaçant dans son milieu ethnique et familial. Cependant, sa visée n’est pas théologique. Il s’efforce de démontrer, avec toutes les méthodes expérimentales possibles, que se « cache » derrière les décalques du texte greco-latin, un homme vivant, bien concret dans son expression sémitico-galiléenne. Nous étions alors en pleine crise moderniste et il entrevoyait bien les risques d’une dérive de l’exégèse vers une conception mythique de Jésus. « Même des prêtres, non seulement ont perdu la foi en Jésus, mais ont même perdu la certitude de son existence historique« .[59] En travaillant à prouver la réalité historique de Jésus, il le replace dans le contexte des témoignages –testimonia– des « Appreneurs« [60] et du contenu du message kérygmatique. Ainsi on passe du Jésus historique qu’il contribue à rendre vivant, à la confession de Jésus le Christ qui est agissant et donc présent dans l’Histoire. Ses travaux dévoilent aussi toute la pédagogie rythmo-mélodiée du Rabbi Ieschoua telle que mémorisée par les « Appreneurs » et transmises par eux. Lorsque les disciples et les premières communautés ont fixé par écrit les testimonia des faits et paroles de Iéschoua le Galiléen, comme le « Notre Père », ils ont simplement fixé une tradition ethniquement vivante de « perles-leçons » -les Targoûms »- telles qu’elles ont été mémorisées parce que rythmo-mélodiées.[61] En cela, nous sommes immédiatement confrontés au Réel anthropologique « à prendre tel qu’il est et non pas tel que notre ignorance voudrait qu’il soit« ,[62] sur la base d’une approche toujours structurellement globalisante de l’être humain. Une incidence directe de sa recherche est d’offrir ainsi un moyen pédagogique actualisé de transmission pour le langage de la foi vis-à-vis des jeunes générations ; une méthode vitalement informée et qui est le rythmo-catéchisme. Ce qui est pour le moins révolutionnaire à une époque entre les deux guerres où on se réfère dans les méthodes de transmission de la foi à un catéchisme doctrinal par questions-réponses qui ne fait pas appel, pour le coup, à une mémoire intussusceptionnée ![63] Le prendre en considération ouvre des perspectives étonnantes en ce qui concerne une approche anthropologique digne de ce Temps. Il y a là, sans nul doute, des pédagogies nouvelles qu’il s’agit d’inventer, de promouvoir et de stimuler ainsi que s’attache à le faire actuellement le Laboratoire de rythmo-catéchisme.

Si les finalités qu’il a poursuivies dans sa volonté d’utopie l’ont bien impulsé pour produire l’œuvre qui a été la sienne, la tâche était trop grande pour qu’il la mène à son terme, même pour un homme tel que lui. Il savait que d’autres la poursuivraient, même si aujourd’hui, trop peu le font. Il en est ainsi des novateurs de nouvelles doctrines pédagogiques qui se heurtent à de nombreuses difficultés comme la diffusion de leurs découvertes. Je n’ai pas choisi volontairement de développer ici ce sujet pourtant très important pour notre actualité car il s’agit rien de moins que des conditions de progrès des sociétés et de l’humanisation de la vie humaine. Quoiqu’il en soit, l’honnêteté du découvreur/novateur qu’est notre ami Marcel Jousse est sans défaut : « Le fait d’avoir toujours suivi le « Réel objectif » et non pas « mon système subjectif » donne à ma découverte une sécurité sans peur ni reproche… »[64] Et puis il connaissait les limites de son étude, justement parce que la finalité de son étude était un Vivant : « Il faut vous rappeler que nous ne faisons pas d’études archéologiques. Nous faisons des études pédagogiques. Nous essayons de reprendre le mécanisme selon la même loi. Lorsque dans le récitatif des oiseaux du ciel et des lis des champs, pour le geste de la coudée, je fais élever le coude au-dessus de la tête, vais-je vous affirmer que Jésus faisait exactement comme cela ? Dites-vous bien que même dans les milieux de Style manuel, la stéréotypie des gestes n’est pas telle que tous les individus nous donnent une absolue régularité. Dans ses enregistrements de phonétique expérimentale, jamais l’abbé Rousselot n’a pu obtenir absolument les mêmes articulations pour une même phrase prononcée… Vous aurez donc toujours des approximations. Ce sont ces approximations qui sont la vie. De là, la difficulté de travailler sur du vivant. La mort ne bouge plus et le papier souffre tout, tandis que la vie s’impose à nous d’une façon très fluide. Il n’est pas en cadres fixe le réel vivant. Alors, nous essayons la quadrature du cercle, de trouver des lois dans ce qui est essentiellement unique… ».

Conclusion

L’approche philosophique de Marcel Jousse est d’ordre phénoménologique. Il affirme que la connaissance provient de ce que l’on reçoit parce que l’homme est un animal interactionnellement mimeur qui rejoue le Réel environnant par tout son corps.

La pensée ne peut pas se manifester sans le geste de tout le corps qui intègre et qui mémorise : pas de pensée sans mémoire ; pas de pensée sans imagination, c’est-à-dire l’inscription d’une mémoire dans une situation nouvelle -faire sortir une perle- et donc, sans geste. L’Anthropos, c’est le faiseur de signes, pour communiquer une attitude intelligée.

Ce qui est important ici, c’est la caractéristique de ce rejeu dans le processus de mémorisation, qui est global chez l’être humain. L’erreur serait de croire qu’il se réduit à la simple oralité ou au simple graphisme. Ce serait la nécrose du rejeu global. Lorsque l’enfant récite en se balançant, il est dans une action globalisante qui met en jeu à la fois sa structure dynamique bilatéralisante, les mécanismes laryngo-buccaux et, dans le même mouvement, le processus de mémorisation –mnémonique. Autrement dit, balancement corporal et balancement oral sont liés parce que l’être humain réagit structurellement dans son expression de manière unifiée. La pensée humaine est de l’ordre du mouvement, non gesticulatoire, mais intégrateur, qui implique un certain balancement lié à la structure de l’homme. Celui qui est pleinement disponible, qui accueille et qui recueille selon un geste qui correspond à ce qu’il est en profondeur, est celui qui peut le mieux apprendre à apprendre ; le mieux inventer de nouvelles traditions et le mieux transmettre.

C’est sans doute le génie de Jousse d’avoir compris cela et d’avoir ainsi jeté une lumière sur cette approche nécessairement globalisante de l’Anthropos dans les processus d’apprentissage et donc de mémorisation. Les gestes mentaux se font selon notre structure et l’intelligence est, elle-même, gestuelle. Aussi penser, c’est bien, au sens étymologique, peser, équilibrer. Qu’est-ce que peser « le pour et le contre »  sinon tenter de connaître les termes d’un choix en faisant appel aux connaissances intussusceptionnées ? En ce sens, penser, n’est-ce pas gestuer mentalement selon la rythmique de la structure humaine et les deux côtés symétriques qui font que l’on s’exprime en se balançant …pour mieux unifier in fine sa pensée …dans un acte de liberté ?[65]

Comme dit Marcel Jousse « nous avons besoin de choses qui s’équilibrent à notre propre équilibre » et« l’ordre n’est que la mise en équilibre des objets. C’est pourquoi les grands savants sont de grands ordonnateurs ».[66] et ils fouillent le Cosmos à l’aide de leurs outils (qui ne font que prolonger le geste) à la recherche de lois universelles. Marcel Jousse est bien l’un de ces découvreurs d’un ordre merveilleux : celui d’un Anthropos Vivant, structurellement globalement rythmo-mimétique, en interaction continue avec le Cosmos, vis-à-vis duquel le geste humain bat la mesure biologique et spirituelle, dans une symphonie unifiée.

 

Biographie : Qui est Marcel JOUSSE ?

Né à Beaumont-Sur-Sarthe le 28 juillet 1886, mort à Fresnay-Sur-Sarthe le 14 août 1961, son enfance est marquée par la culture paysanne de son milieu et la présence de sa mère, femme quasiment sans instruction mais à la mémoire riche des traditions orales et psalmodiantes de la vie paysanne. Il entre au séminaire diocésain en 1906, alors que la crise Moderniste met à mal l’approche exégétique des textes bibliques et, partant, l’authenticité des Paroles de Jésus, voire même son historicité. C’est dans ce contexte qu’il s’interroge sur le milieu d’appartenance du Galiléen et la transmission vivante dans les milieux d’oralité. Il est ordonné prêtre en 1912. Il obtient une licence de Lettres classiques à l’Université de Caen, tout en enseignant l’anglais au Petit Séminaire et entre l’année suivante dans la Compagnie de Jésus. Durant le temps de son noviciat à Canterbury, il enseigne l’Ecriture Sainte et à nouveau l’anglais. Après avoir été mobilisé, il sert héroïquement en tant qu’officier d’artillerie pendant la Grande Guerre, avant d’être envoyé aux Etats-Unis vers la fin du conflit pour former les futurs officiers d’artillerie du front à Camp Jackson en Caroline du Sud. Il découvre, lors de ce séjour, la culture amérindienne et rencontre les indiens Hopis, dont il étudie l’expression globale corporelle manuelle. L’étude de ce langage spontané constitue sa première recherche anthropologique. La paix revenue, il enseigne le français diplo-matique à l’université de Georgetow à Washington et fait un séjour à l’observatoire astronomique du Mont Wilson.

Une fois rentré en Europe, il se passionne pour les travaux de grands savants : de phonéticiens expérimentaux comme le Chanoine Jean-Pierre ROUSSELOT (1846-1924) qui l’initie à sa disciple rythmique ; ou le philosophe et médecin Pierre JANET (1859-1947), le psychologue pathologiste spécialiste des émotions Georges DUMAS (1866-1946) et le philosophe et psychologue Henri DELACROIX (1873-1937) qui l’initient à la psychologie expérimentale ; mais aussi de chercheurs comme Marcel MAUSS (1872-1950) -considéré par Alain GRAS comme le « père de l’anthropologie française »- et qui assure sa formation en ethnologie. En 1925, il publie son mémoire de psychologie linguistique Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs, premier état de ses recherches anthropologiques sur le langage comme geste verbal (cf. bibliographie). Cette science nouvelle de l’Anthropologie du geste connaît un retentissement considérable dans la communauté scientifique à l’époque car il ouvre des perspectives inédites sur les cultures de style oral, en particulier le style oral de la Bible. Il s’ensuit qu’entre 1931 et 1957, le Professeur Marcel JOUSSE donne à Paris des cours libres à l’amphithéâtre Turgot et à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes de la Sorbonne, à l’Ecole d’Anthropologie et d’Anthropobiologie et, fait moins connu, enseigne l’anthropologie du langage à la Faculté de Philosophie de Jersey. Il crée en 1932 le laboratoire de Rythmo-pédagogie qui deviendra, plus tard, le Laboratoire d’Anthropologie rythmo-pédagogique. Ces années d’enseignement que condense plus d’un millier de cours sténotypés devaient aboutir à l’élaboration d’une magistrale synthèse finale, malheureusement définitivement entravée par sa longue et douloureuse agonie. Sa fidèle collaboratrice Gabrielle BARON assume le double héritage de ses écrits et de sa pensée. Elle transcrit opiniâtrement ses nombreux cours et crée en 1968, avec d’anciens élèves, l’Association Marcel Jousse. Depuis lors, celle-ci s’attache à la sauvegarde du patrimoine du découvreur et à impulser la recherche pédagogique, didactique et expérimentale de la pensée joussienne.

Bibliographie

Note : Je ne présente ici qu’une bibliographie sommaire concernant les ouvrages de Marcel JOUSSE ou traitant de lui, que j’ai utilisés et renvoie aux notes de bas de pages pour les ouvrages référencées dont je me suis servi pour cette étude.

Etudes de Psychologie linguistique. Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs. Marcel JOUSSE, Archives de philosophie, Volume II, Cahier IV, Editions Beauchêne, Paris, 1925, 242 p.

http://classiques.uqac.ca/classiques/jousse_marcel/Style_oral_verbo_moteurs/style_oral.html

Les formules targoûmiques du Pater dans le milieu ethnique palestinien, Marcel JOUSSE, Revue L’Ethnographie, n° 42, 1944, 51 pages.

L’Anthropologie du Geste, Gallimard, coll. Voies ouvertes, 1981, 410 p.

(œuvre posthume offrant une synthèse sur l’évolution de l’expression humaine à travers les âges et une présentation des lois universelles qu’il mit en évidence (mimisme, bilatéralisme, formulisme))

La manducation de la parole et le souffle, Gallimard, 1978 
(Offre une dimension spirituelle à la pensée de Marcel Jousse sur l’enseignement. Il y présente une approche anthropologique du mystère de l’Eucharistie, présence de la Parole de Dieu devenue nourriture du croyant.)

Le parlant, la parole et le souffle, Gallimard, 1978   
(présente les procédés techniques de l’expression orale, en parallèle avec les procédés de transmission utilisés dans le milieu palestinien et dans la tradition biblique.)

Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs, Le Centurion, 1981
(fondements de sa théorie sur l’origine du langage et ses spécificités ethniques)

Marcel Jousse, Introduction à sa vie et à son œuvre, Gabrielle BARON, Casterman, Paris, 336p.

Mémoire vivante, Vie et œuvre de Marcel Jousse, Gabrielle BARON, Le Centurion, Paris, 1981, 310 p.

Introduction au Style oral de l’Evangile, d’après les travaux de Marcel Jousse, Gabrielle BARON, Le Centurion, Paris, 1982

La pédagogie du geste de Marcel Jousse, ses fondements anthropologiques et sa contribution à la pédagogie. Yvonne LANGLOIS, thèse de doctorat en Sciences de l’Education, Université Lumière Lyon II, 1998

De l’anthropologie du geste à l’éducation générale et religieuse, Yvonne LANGLOIS, Collection Sciences de l’Education, sous la direction de Guy AVANZINI, Editions Don Bosco, 2004

Pour le détail des activités pédagogiques de l’Institut de pédagogie rythmo-mimismo-logique, du Laboratoire de rythmo-pédagogie et du Laboratoire de rythmo-catéchisme, je renvoie à l’article de Dominique FILY dans le Dictionnaire historique de l’Education chrétienne d’expression française, nouvelle édition revue et augmentée, Editions Don Bosco, Coll. Sciences de l’Education, sous la direction de Guy Avanzini, Paris, 2010 J034, pp.428-429.

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Pour citer cet article
Référence électronique : Christian Troël, « L’Anthropologie de Marcel Jousse – approche philosophique : approche globalisante du Geste comme condition d’humanisation », Educatio [En ligne], 4 | 2015. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

 

*Actuellement aumônier militaire de l’Ecole des Officiers de la Gendarmerie Nationale, l’auteur a exercé un certain temps la pratique pédagogique dans le Réseau Lasallien (FEC)

[1] A travers les travaux d’Yvonne LANGLOIS dont nous partagions le même Séminaire de Recherches (Collège Coopératif Rhône-Alpes/Lumière Lyon II). Cf. « La Pédagogie du geste de Marcel Jousse, ses fondements anthropologiques et sa contribution à la pédagogie », thèse de doctorat, Sciences de l’Education. Un aperçu de sa Thèse a été publié aux éditions Don Bosco : « De l’anthropologie du geste à l’éducation générale et religieuse« , Collection Sciences de l’Education sous la direction de Guy AVANZINI, 2004.

[2] « Anthropos » est un terme générique pour désigner l’être humain dans le vocabulaire anthropologique de M. JOUSSE

[3] Jousse parle ainsi pour éviter de prononcer le mot « Christ », héritage du milieu grec, parce qu’il étudie tout simplement, dans son approche, les mécanismes de l’enseignement oral et vivant de Jésus, dans son rôle de Rabbi en milieu araméen.

[4] Marcel JOUSSE (MJ), « l’Anthropologie du Geste », (AG) coll. Voies ouvertes, Ed. Gallimard, réed. 1981, p. 50.

[5] Durant cette période où l’enfant est dans le ventre de sa mère, des signes de cette interaction apparaissent vers le 6ème mois de la grossesse : baignant dans le liquide amniotique, il entend, par exemple, les sons qui proviennent de l’extérieur comme la voix du papa –en plus de celle de la maman- et il a déjà des gestes sensori-moteurs.

[6] Colloque annuel de l’Association Marcel Jousse, Actes du 15 novembre 2008 (dépôt auprès de M. Rémy Guérinel, Association Marcel Jousse)

[7] Ibid.

[8] « C’est dans l’épreuve que je fais d’un corps explorateur voué aux choses et au monde, d’un sensible qui m’investit jusqu’au plus individuel de moi-même et m’attire aussitôt de la qualité à l’espace, de l’espace à la chose et de la chose à l’horizon des choses, c’est-à-dire un monde déjà là, que se noue ma relation à l’être » M. Merleau-Ponty, Rapport sur les travaux présentés au Collège de France en 1951, cité par H. De Monvallier, ibid.

[9] ibid.

[10] Marcel Jousse (MJ) in « Mémoire vivante, vie et œuvre de Marcel Jousse« , (MV) Gabrielle BARON (GB), Editions Le Centurion, 1981, p.18

[11] MJ/MV Opus cité n°11, p.30

[12] c’est moi qui surligne

[13] MJ/MV Opus cité n°11, p.14

[14]Et bien d’autres… ainsi : « il dira toujours : « toute science est prise de conscience. Toute ma science est venue de ce que j’ai compris ma mère. Je n’ai fait qu’expliquer ce qui était en elle à l’état spontané et inconscient. » C’est en sa mère qu’il découvre les lois de la mémoire, c’est par elle que lui sont révélées les lois de la transmission des traditions, c’est sa mère, rythmeuse et mimeuse, qui le rend hypersensible à la sensation, à la découverte des rythmes. » ibid. p.17

[15] « lui, en petit paysan, multipliait ses expériences sur le réel : « ce gros crapaud qui fait déjà si drôle des yeux, comment ferait-il si je le faisais cuire ?« . Et le maintenant avec des pincettes sur les braises du foyer, il regardait. Que de magistrales fessées lui ont valu de telles expériences, pas toujours appréciées par sa maman. » Gabrielle Baron, ibid. pp.18 et 19. Curiosité, certes, du petit Marcel …mais aussi cruauté ? Commenter cette attitude n’est pas ici mon propos -qui est d’ordre philosophique-, qui n’est pas celui d’un pédopsychiatre mais sans doute faudrait-il rapprocher cet événement avec certains autres qu’il vivra plus tard en Première ligne sur le front de guerre et, pourquoi pas, d’un point de vue spirituel, avec sa longue agonie de fin de vie ?… C’est tout à la fois l’éducateur, l’aumônier militaire et le croyant qui parle en faisant ces liens.

[16] Ibid. p.33                                                        

[17] Ibid. p.19 : « c’était un garçon plutôt silencieux qui ne se mêlait guère aux jeux de ses camarades. Il avait ses jeux à lui, son travail plutôt : tant de choses à regarder et à expérimenter.« 

[18] (suite) « -oui, bien sûr, mais n’empêche ! Au séminaire on nous disait qu’il avait très probablement parlé grec, peut-être même latin. Mais Renan, lui, croyait qu’il avait parlé syro-chaldaïque – Qu’est-ce que c’est, le syro-chaldaïque ? – Je ne m’en suis jamais occupé, mais je sais qu’on trouve cela dans les Targoûms -Qu’est-ce que c’est, les Targoûms ? – Oh, écoute, mon gars Marcel, tu m’en demandes vraiment trop. On verra cela plus tard. » MV Opus cité n°11, p.27

[19] ibid p.28   

[20] ibid p.99

[21] ibid p.28

[22] MJ AG Op. cité n°5 pp.45 et ss

[23] Ainsi le papillon « sait » instinctivement voler dès qu’après sa sortie de la chrysalide ses ailes sont devenues rigides. L’enfant, lui, ne sait pas marcher : ce processus d’apprentissage lui sera communiqué par ses parents ou ses éducateurs.

[24] Il en est ainsi d’un enfant muet ou sourd ou sourd-muet de naissance mais on constate que ce handicap ne l’empêche pas d’apprendre. Je l’ai constaté il y a longtemps en visitant l’école lasallienne des sourds-muets à Saint-Etienne où les enfants apprennent le langage des signes. Et dans le cas d’un enfant sourd de naissance, il peut apprendre à proférer des sons articulés qui seront compréhensibles pour les entendants, après un long apprentissage dont la pédagogie consiste, pour l’éducateur, à prononcer le son correspondant au phonème, en positionnant sa main à plat sur le haut de la tête de l’enfant : celui-ci devine le son par effet vibratoire, par un phénomène de résonance à travers les os du crâne.

[25] Ce qui veut dire aussi que selon la langue maternelle, on n’entend pas la même chose et qu’est-ce à dire sinon que nous sommes marqués, dès le plus jeune âge, par les fréquences et les types de sons de notre langue maternelle. C’est justement parce que l’enfant est malléable qu’il peut re-jouer avec son appareil laryngo-buccal et avec tout son corps ce qu’il a entendu et qui sera d’autant plus vaste dans sa palette d’expression si ce sont des langues diverses (parents bi-lingues ou un enfant qui va à l’école Diwan, par exemple). Les Français ont d’ailleurs de la difficulté à apprendre les langues du fait que les fréquences y sont extrêmement limitées.

[26] GB MV Op. Cité n°11, p.57

[27]Le jeu est si co-naturel à l’enfant qu’on voit bien qu’un enfant qui ne joue pas, relèverait d’une inquiétude légitime car c’est la tendance naturelle d’un enfant d’inventer un comportement à partir de ce qui lui « tombe » sous la main.

[28]Les psychologues spécialistes du langage non verbal et de la symbolique gestuelle qui ont fait le parallèle entre l’attitude mentale et la gestuelle corporelle connaissent bien ces attitudes physiques d’ouverture ou de fermeture dans la relation humaine. Je renvoie ici simplement aux nombreux ouvrages de Joseph MESSINGER comme, par exemple, « Ces gestes qui vous trahissent« , First Editions, Paris, 2008, 491 p.

[29] Comme « Forbidden Planet » ou « Planète interdite » GM de 1957 qui est resté, pour moi, un film « culte » ainsi que le personnage de « Robby » le robot, que j’ai bien entendu essayé de fabriquer en faisant preuve d’un peu d’imagination.

[30]Lors de mon apprentissage à la conduite automobile -j’avais 19 ans et alors étais maître-auxiliaire-, mon moniteur m’a fait à un moment donné la remarque suivante : « vous réfléchissez trop à la coordination de vos gestes : pour bien apprendre à conduire, il faut « oublier », ne pas penser à cette coordination » il eut alors un sourire et ajouta : « vous enseignez aux enfants, vous êtes un cérébral – vous seriez technicien, vous apprendriez plus rapidement »

[31] MJ AG op. Cité n°5, p.67

[32] « la mémoire est la chose la plus inconnue et la plus inconnaissable. Tous les grands hommes ne savent qu’une chose et dans cette chose, ils trouvent l’infini… » MJ MV op cité n°11, p.223

[33] C’est ce qu’a montré l’étude des enfants sauvages, tel Victor de l’Aveyron, par le Docteur Itard au XIXème siècle

[34] Ou parfois le signe clinique somatique d’un « poids » psychologique trop lourd à porter : c’est le cas d’enfants manifestant des tendances psychotiques par de violents balancements d’avant en arrière (il m’est arrivé d’en voir lors de colonies) Ils expriment à travers ce balancement, leur fardeau. Les spécialistes de la ré-éducation du langage et des gestes savent bien cela.

[35] D’où l’expression : « en avoir plein le dos ».

[36] Marcel Jousse parle de « Style oral » plutôt que de « tradition orale ».

[37]Je renvoie ici à l’excellent article d’Antoine GUILLAUMONT « les sens des noms du cœur dans l’antiquité« , in « Le Cœur« , Etudes carmélitaines, DDB, 1950, pp.41-81.

[38] L’expression est de Marcel Jousse.

[39] Et lorsque c’est bien retenu et qu’on a tant de colliers de perles, on peut très bien, dans des circonstances nouvelles de la vie quotidienne, prendre des éléments, c’est-à-dire des perles pour faire un nouveau collier qui va permettre de re-balancer -de re-jouer- une nouvelle expression.

[40] Matthieu 11, 28-30.

[41] Sagesse = sapere = saveur = qui est discerner, goûter intérieurement (« saper aude »)

[42]C’est la manducation, cette fois-ci, de la Parole de Dieu. Il y aurait également toute une réflexion à conduire à partir des Paroles de Jésus qui se donne(nt) comme nourriture : « qui mange ma chair/ et bois mon sang,/ demeure en moi/ et moi, en lui » (Jean, 6, 56) Les barres indiquent le rythme binaire.

[43] GB MV Op. cité n°15, p.89

[44] Ainsi le geste de mâcher de la nourriture s’apparente au geste oral bien articulé (ce qui se conçoit bien…) ou encore la perplexité face à des couverts dont la fonction demeure inconnue fait place à la confiance et à se laisser conduire par la maîtresse de maison, ne serait-ce qu’en l’observant, tout comme l’élève fait confiance au maître pour se laisser conduire et élever.

[45] MJ, MV Op. Cité n°11, p.140.

[46] « tout auditeur en face d’un professeur est, peu ou prou, qu’il le veuille ou non, un traitre… c’est qu’en effet, il ne peut jouer les mimèmes de son professeur. Il leur substitue ses propres mimèmes et c’est là qu’est la trahison. Il faut donc que, par un prodige de souplesse, et j’allais dire, par une sorte de transsubstantiation d’amour, le disciple se loge dans les mimèmes du maître« . MJ ibid. p. 114.

[47] cf. Platon, « Apologie de Socrate« , Traduction de Maurice Croiset, les Belles-Lettres, 1920.

[48] « Dans l’algébrose, les signes que sont les gestes peuvent dire n’importe quoi parce que nous avons perdu le contact avec le Réel (il n’y a plus d’abstraction possible). Nous vivons alors sur une dégradation du geste aussi bien corporel, manuel que laryngo-buccal parce que ces gestes sont vidés de leurs concrétismes originels (la véritable abstraction est une abstraction concrète). Ce mécanisme de l’abstraction qui parle d’une chose objective peut très bien, par l’usure, tomber dans l’algébrose. On ne s’occupe plus alors de la signification des gestes et on arrive à des gestes, même religieux, routiniers et vides qui ne signifient plus rien. Si vous vouliez expérimentalement saisir ce que c’est que l’algébrose, l’algébrose d’un geste significatif, placez-vous à l’entrée d’une église catholique et cinématographiez les fidèles qui se présentent devant le bénitier. Quand vous projetez sur l’écran cette prise tout à fait objective et inconnue de ceux qui en auraient été les victimes, vous auriez ce spectacle que j’ai observé bien des fois. Arrivés à hauteur du bénitier les fidèles font ce geste. Regardez-moi bien, c’est cela pour 80% des fidèles. Si vous demandiez à quelqu’un n’ayant jamais eu de contact avec des populations catholiques, « que font ces gens-là ?« , il vous répondrait « ils font un petit secouement de la main, une sorte de petit cercle ; et qu’est-ce que ça veut dire ?« . Ce geste est pourtant extrêmement grave, à haute portée significative. Les fidèles ont d’abord allongé la main vers une sorte de petit bassin. Cela vient de ce que les Juifs, autrefois, avant d’entrer dans le Temple, se lavaient les mains. Les ablutions étaient considérées comme une purification. C’était donc un vrai mouillage. Dans les églises, on a restreint l’ablution mais avec cette eau, on fait le signe de la purification. Le signe du lavage des péchés, des dettes, le grand signe du Rabbi-Messie qui a été crucifié et qui, selon la croyance chrétienne nous a purifié par l’effusion de son sang. Ce geste est le geste « signifiant » le grand supplice par lequel le sang a été versé. C’est ce que les catholiques appellent le signe de la croix. Ce signe, c’est le mimème de la croix salvatrice. Quand je vous regarde, je devrais trouver dans votre geste quelque chose de tout à fait expressif. Or votre geste machinal n’est plus expressif du tout, c’est de là l’algébrose. Mais l’algébrose de l’expression est une maladie qu’une prise de conscience peut aider à guérir. » MJ/AG op. Cité n°5, pp.108-112

[49] MJ MV op. Cité n°11, p.118

[50] ibid p.112

[51] ibid p.119

[52] ibid p.137

[53] Ibid. GB p.140

[54]Revue « l’Ethnographie » n°42, 1944, librairie Orientaliste Paul Geuthner, p.3

[55] ibid p.4

[56] MJ/MV op. Cité n°11, p.81

[57] MJ/AG op cité n°5, p.76. C’est aussi toute la dynamique de la recherche universitaire dans la saisie d’une problématique : je prendrai ici la métaphore du nageur : les livres nous portent comme l’océan mais il nous faut les écarter pour pouvoir avancer.

[58] Il y aurait matière à préciser l’apport de Marcel Jousse à l’exégèse dans le contexte de la querelle moderniste mais tel n’est pas ici mon propos. A méditer cette phrase de William JAMES (1842-1910) que Jousse aimait à citer : « Un découvreur expose ses découvertes. Au début : « c’est inadmissible. C’est de la folie pure ! » la découverte fait son chemin : « c’est admissible, bien sûr mais c’est tellement insignifiant ! » Quand, enfin, la découverte est installée et utilisée : « il y a longtemps que nous avons dit cela ! ».

[59] MJ/MV op. cité n°11, p.69.

[60] Néologisme Joussien pour parler des apôtres qui ont accompagné Jésus durant sa Mission.

[61] Les propos de Marcel Jousse illustrent l’idée d’un Rabbi Iéschoua rythmo-catéchisant ses auditoires, au diapason d’un gestuelle orale des formules targoûmiques et avec toute la saveur de la langue vivante parlée sur les chemins de Palestine : l’araméen.

[62] « C’est à nous de nous faire, le plus possible, des Palestiniens de jadis » MJ/AG op. Cité n°5 p.345.

[63] Il fait ce constat : « le catholicisme français actuel est mort au point de vue pédagogique » ibid. p.89.

[64] MJ/MV op. Cité n°11 p.113

[65] A contrario, connaître un seul terme du choix contraint plus ou moins le choix. Pour qu’un choix soit le plus libre possible, il faut qu’il soit le moins contraint. Pour prendre une image, arrivé à la croisée des chemins si sur le bord de celui de droite il y a une pancarte qui indique la direction/destination et que à l’amorce de celui de gauche, il n’y a rien, mon choix est davantage contraint que si je sais où mènent les deux directions –les termes du choix. C’est un peu l’argument que j’apporte aux familles lors de la préparation de baptême de leur petit enfant afin qu’ils comprennent combien il est nécessaire de le faire catéchiser quelques années plus tard et qu’en faisant cela ils optimiseront sa liberté.

[66] MJ/AG op. Cité n°5, p. 214.