Education et anthropologie chrétienne

Transversalités,revue de l’Institut Catholique de Paris – N° 141 – Avril-Juin 2017

C’est bien d’un paramètre fondamental que traite cette livraison : l’anthropologie, son rapport à l’éducation. Et non moins centrale en est la problématique : comment la première peut-elle orienter la seconde dans notre société « postmoderne » ?

La contribution de Sœur Catherine Fino, f.m.a., interroge sur ce point trois figures privilégiées : l’Abbé Henri Bissonnier, Don Bosco et Mère Marie de l’Incarnation : groupement audacieux et risqué, vu leur apparente hétérogénéité : les porteurs de handicap mental au XXème siècle, les adolescents marginaux du XIXème, et les jeunes amérindiennes du XVIIème. Quoi qu’il en soit, l’auteur semble estimer, si l’on récapitule (trop) sommairement sa pensée, que ce qui leur est commun, c’est de situer leur éducabilité moins dans l’assimilation intellectuelle que dans la réceptivité affective, donc d’abord à l’amour de Dieu, vécu dans une communauté croyante. Il s’agirait d’une pédagogie personnaliste, où la conscience de soi s’éveille et s’affirme grâce à la rencontre de l’autre, dans une interaction et une interdépendance qui induisent la construction de l’identité. En particulier, le triptyque anthropologique de Don Bosco -affection, raison, religion- manifeste ici toute sa pertinence. De même l’audace missionnaire de Marie de l’Incarnation est-elle  stimulée par sa foi dans l’éducabilité des petites « sauvageonnes » du Québec. Et sa « postmodernité » anticipatrice tiendrait à ce qu’elle a su éviter « le double piège de l’assimilation sans réserve de la culture étrangère et de la prétention d’imposer sa propre culture à l’autre (P.10).

Joël Molinario, quant à lui, s’attache à la notion « d’éducation intégrale », dont il trouve l’origine dans les célèbres conférences de Jacques Maritain à Yale, en 1943. Sous des formulations différentes, il s’agit, en définitive, d’explorer et d’exploiter au maximum l’éducabilité de la personne. En ce sens et de ce fait, elle est indissociable de la notion plus globale de « humanisme intégral », dont elle explicite la condition et la première étape. Molinario mobilise alors la distinction classique de Marcel Gauchet entre « apprendre » et « transmettre »[1]pour indiquer comment, dans une société postmoderne, la difficulté de l’éducation, voire son échec, tient à ce que les apprentissages scolaires sont en discontinuité croissance avec la culture diffusée, notamment, par les média. Et, par le même mouvement, il confirme sa lecture de la thèse de Joseph Colomb[2], qui attribuait la crise du catéchisme à sa distance avec une transmission familiale religieusement appauvrie. La démarche scolaire, si bonne soit-elle, ne compense pas le défaut d’imprégnation.

Il revenait à François Moog de poursuivre cette analyse en inventoriant dans les textes magistériels contemporains, issus du Concile Vatican II, les divers usages de la notion d’éducation intégrale, pour en situer le cœur. Il le trouve dans la recherche de l’adhésion au Christ, « puissance instituante de l’homme » (p.45)C’est pourquoi, pense-t-il -et les éducateurs chrétiens devraient s’en convaincre !- cette pédagogie fonde le principe d’éducabilité, de sorte que, en éducation il n’y a jamais de « naufrage définitif » car « les grâces et l’action salvifique de Dieu sont sans mesure ». Donc, « l’on ne peut jamais réduire quelqu’un à ses manques ou à ses limites » (p.50). L’anthropologie chrétienne montre ici sa spécificité et son ambition.

On sera reconnaissant à ces textes d’avoir su souligner tant la complexité de celle-ci que son actualité, mais aussi sa rationalité et ses exigences et, surtout, l’espérance qui les porte. Il revient aux éducateurs chrétiens d’en être les témoins.

Guy Avanzini

 

[1], M Gauchet et D. Ottavi – Transmettre et apprendre– Paris – Stock – 2014

[2]J. Molinario – Le catéchisme, une invention moderne– Paris – Bayard – 2013