L’explicitation des valeurs au cœur de l’acte pédagogique : Enjeux et outils pratiques

Christine Jourdain, Marie-Chantal Daniel, Guy Le Bouëdec (sous la direction de)
Lyon Chronique Sociale – 2018 – 94 p.

L’on sait combien, au sein d’une classe ou d’un établissement, le vivre-ensemble quotidien est fragile, menacé par ce qu’on appelle poliment des « incivilités ». Certes, la pédagogie officielle a cru y remédier en instaurant un « enseignement moral et civique » ; mais son efficacité est assez  aléatoire pour que, aux yeux de beaucoup, il soit naïf d’en attendre la sédation des difficultés. C’est pourquoi d’autres tentatives ont émergé, notamment celle de la pédagogie coopérative, telle que l’entend Jim Howden. Entre 2013 et 2015, ce dernier a pris l’heureuse initiative d’une vaste recherche-action au sein des établissements sous tutelle des Sœurs de la Présentation de Marie, fondées au XIXème siècle par Marie Rivier à Bourg-St-Andéol.

Une approche philosophique dense et  bienvenue indique ce que l’on peut attendre d’une démarche méthodique d’explicitation des valeurs, dont les séries de fiches exposent concrètement les objectifs, les procédures et les résultats. Les co-auteurs, notamment Guy Le Bouëdec, ne cachent pas les résistances possibles, dues notamment à la tradition laïque, mais en soulignent aussi ses bienfaits, tant au niveau de l’établissement que de la classe et dans le registre des relations interpersonnelles comme du travail scolaire et des apprentissages.

En particulier, ils soulignent fortement que les progrès sont dus à ce que l’explicitation des valeurs fait vivre et expérimente une cohérence entre le discours tenu sur ses mérites et la démarche et la vie quotidienne de la classe, alors que, le plus souvent, la discontinuité entre l’une et l’autre décrédibilise une parole perçue comme inauthentique (cf. p. 74). Tout spécialement, l’élève se sent alors respecté dans sa personne – or « la réciprocité est le critère du respect » (p. 89). Trop d’enseignants l’ignorent. C’est pourquoi « la cohérence….est plus que jamais nécessaire » (p.92). On retrouve ici un thème que J.M. Peticlerc a également fortement identifié.

Une réserve, cependant : pour prendre un cas limite, les adolescents révoltés, tous ceux qui, à tort ou à raison, se sentent exclus, rejetés, promis à l’échec et à l’exploitation rejetteront cette incitation à une coopération qui est une forme d’intégration, voire d’assimilation. Ils y verront une manœuvre idéologique d’endoctrinement et de manipulation récupératrice, « L’éducation aux valeurs de la démocratie, disent les co-auteurs, s’explique par le fait qu’elles demeurent hautement et majoritairement estimables dans notre société » (p.76). Mais ceux qui les rejettent a priori en seraient-ils convaincus ? Le paradoxe est qu’il faudrait particulièrement s’attacher à en convaincre ceux qui les récuseront le plus violemment. Plus globalement, l’Ecole n’est-elle pas recevable surtout par ceux qui pourraient le mieux s’en passer ?

C’est son climat de cohérence et d’authenticité qui fait la force et l’attractivité de ce livre.  Il pose des questions auxquelles on ne peut se dérober et, en disant qu’une « éducation morale et civique qui s’en tiendrait à un simple enseignement de la morale est vouée à l’échec » (p. 92), il énonce une mise en garde dont on voudrait que les décideurs tirent profit.

Guy Avanzini