Vocation et orientation

Clarifier le vocabulaire pour éviter les confusions

Jérôme Brunet*

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Résumé : Le terme « vocation » recouvre plusieurs champs de signification qui peuvent être catégorisées en 5 domaines : les capacités, les appétences, le sens, les fonctions et enfin, la notion d’appel. Prétendre faire grandir une personne dans une perspective d’éducation intégrale, c’est donc l’accompagner dans ces cinq dimensions dans un processus de croissance au cours de sa scolarité.

Introduction

Le mot « vocation » fait partie de ces vocables que l’on ne peut s’empêcher d’utiliser tout en ayant conscience que le sens qu’on prête au terme est souvent incomplet, imparfait. Le terme, connoté religieusement, est également employé dans le champ de certaines professions : vocation enseignante, sociale, médicale, etc. Souvent rattaché à la notion de don de soi, de générosité, il peut susciter de la méfiance : parler de vocation dans un domaine, cela peut être un bon moyen de manipuler et d’abuser des personnes qui vont se donner « corps et âme ».

Alors, parler de vocation dans le champ de l’éducation (que ce soit en évoquant les élèves ou les adultes) demande de clarifier précisément de quoi l’on parle.

Nous nous proposons ici de repartir de la définition du terme vocation, d’explorer les champs sémantiques qu’il recouvre, et de questionner ce que cela peut ouvrir comme pistes dans le champ de l’éducation, et plus particulièrement de l’orientation, au sein de l’Enseignement catholique.

Définition du terme vocation

D’après le CNRTL[1], le terme vocation est un dérivé de vox, vocis (voix) en latin qui a donné vocatio, vocationis : action d’appeler.

Ce même site donne trois ensembles d’acceptions du terme « vocation » [2].

La première acception est du registre religieux. Et c’est d’ailleurs historiquement la première acception du terme. On repère trois sens :

  • Un « Appel particulier venant de Dieu»
  • Un « Mouvement intérieur par lequel l’être humain se sent appelé par Dieu et voué à la vie religieuse. »
  • Est un troisième sens « Vieilli : ordre extérieur de l’Eglise, par lequel les évêques appellent au ministère ecclésiastique ceux qu’ils en jugent dignes. »

La deuxième acception recouvre le champ de la personne, en indiquant :

  • Une « Inclination, penchant impérieux qu’un individu ressent pour une profession, une activité ou un genre de vie. »
  • Ainsi que la « Destination individuelle de chaque être humain. »

La troisième acception concerne :

  • la « Destination à laquelle un établissement, une région, un pays paraît être voué de par ses caractéristiques intellectuelles ou matérielles. »

On repère ainsi que le terme « vocation » recouvre la notion d’appel, d’inclination (ou de mouvement intérieur), de destination (dans le sens de finalité ou de destinée).

 

Approche lexicale

Etude des synonymes

Toujours sur le site du CNRTL, on trouve la liste suivante des synonymes de vocation par ordre de fréquence d’utilisation :

On peut classer ces synonymes en 5 catégories de sens.
Capacités Appétences Sens Fonctions Appel
8. Capacité

3. Talent

6. Génie

9. Aptitude

16. Faculté

2. Disposition

 

1. Penchant

2. Disposition

7. Goût

4. Inclination

13. Pente

14. Passion

20. Affection

 

18. Destination

10. But

12. Prédestination

15. Objectif

17. Destinée

11. Rôle

5. Mission

21. Sacerdoce

 

19. Appel

Nous proposons de classer « disposition » dans les deux colonnes « Capacités » et « Appétences » puisque ce terme peut désigner « une aptitude particulière » et « un penchant, bon ou mauvais, de l’esprit, du caractère d’une personne »[3].

Recherche proxémie

On trouve une confirmation de ce classement en interrogeant la rubrique « proxémie » (rapprochements/éloignements des sens des mots constituant un ensemble sémantique), toujours sur le site du CNRTL :

Le schéma ci-dessus montre clairement que les synonymes de vocation et leurs propres synonymes constituent 4 ensemble distincts (et évidemment reliés les uns aux autres) et un mot isolé : appel.

Nous considérerons donc, que le champ sémantique de vocation recouvre 5 significations :

  • Ce qui concerne les capacités (ou aptitudes),
  • Ce qui concerne les appétences,
  • Ce qui concerne le sens,
  • Ce qui concerne les fonctions
  • Ce qui concerne la notion d’appel (même si un seul mot est dans cette catégorie).

Ces cinq dimensions, nous le voyons ci-dessus, sont liées entre elles : il y a de fortes chances que j’aie de l’appétence pour les domaines dans lesquels j’ai des aptitudes et tous les éducateurs savent qu’un élève ou un étudiant est mieux à même d’écouter un cours si cela rejoint ses goûts, ses passions, etc. De même, je serai plus épanoui personnellement si je peux exercer un métier pour lequel j’ai des aptitudes et du goût.

La question du sens, qui apparaît clairement dans le classement, est sans doute à questionner aujourd’hui dans l’accompagnement des élèves à l’orientation.

Beaucoup de jeunes aujourd’hui, on le voit dans l’actualité et dans les études qui sont menées, interrogent les adultes sur le sens, que ce soit en lien avec les questions environnementales ou sociétales.

 

Le dossier « Comment trouver un sens à sa vie », de la revue « Cerveau & psycho » de janvier 2019 (n°106) apporte un certain nombre d’éclairages intéressants.

Ainsi :

  • Aujourd’hui, les études scientifiques sur le sens montrent que celui-ci pourrait compter plus que le bien-être.
  • Il existe plusieurs sources de sens : le sentiment d’avoir une influence sur notre environnement, de suivre des objectifs, d’appartenir à une communauté et de faire des choix cohérents.
  • Une existence confortable ne suffit pas à donner du sens, et s’il faut choisir, nous choisissons ce dernier.
  • Les études statistiques montrent que percevoir un sens dans sa vie protège contre les maladies cardiovasculaires et les démences.[4]

Tatjiana Schnell, psychologue, caractérise le sens ainsi [5] :

  • La signifiance : ce que nous faisons est important pour soi et pour les autres
  • L’appartenance : on a sa place dans le monde
  • La cohérence : ce qui arrive dans notre vie n’est pas totalement chaotique, mais obéit à un certain ordre, voire une harmonie
  • L’orientation : savoir quelles valeurs on défend et quels buts on poursuit

Selon un sondage réalisé par le psychologue canadien Paul Fairlie, une activité est décrite comme porteuse de sens à deux conditions principales :

  • On y réalise son potentiel personnel
  • Elle est jugée utile pour la société[6]

Enfin, toujours d’après ce dossier : « Pour Aristote, l’eudémonie[7] est atteinte quand on agit en accord avec ce qu’il appelle son « vrai soi », ce qui implique de faire de façon pleinement assumée et responsable ce qui nous correspond et qui nous est le plus naturel. »[8]

Associer orientation au terme vocation, c’est donc inscrire pleinement l’orientation dans ces quatre dimensions qui sont liées entre elles.

Et la notion d’appel ?

Nous avons vu ci-dessus que le terme vocation étymologiquement, se rattache à la notion d’appel.

On peut entendre un « appel » de bien des manières : ce peut être une proposition de mission, ou de poste, qui est faite à un moment donné de notre parcours… Ce peut être un appel que l’on ressent intérieurement à répondre à tel ou tel problème qui nous touche particulièrement : à soigner les personnes malades, à être auprès des enfants pour les aider à grandir, à s’engager pour des thématiques environnementales, etc.

Dans l’Histoire biblique, Dieu appelle des personnes, ou un groupe de personnes, voire le peuple d’Israël et lui assigne une mission. L’un des récits d’appel souvent cité concerne Moïse, dans le livre de l’exode (3, 1- 4, 17). Moïse, qui faisait paitre le troupeau de son beau-père dans la montagne, aperçoit un buisson qui brûle sans se consumer. Il s’approche et s’entend appeler : « Moïse ! Moïse ! ». Il s’approche et entre en dialogue avec Dieu qui commence par lui assigner une mission (3, 7-10) : « […] Et maintenant, voici que la clameur des fils d’Israël est venue jusqu’à moi, et j’ai vu aussi l’oppression dont les Egyptiens les oppriment ; et maintenant va ! je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. » S’en suit un long dialogue entre Moïse qui se sent incapable par qu’il n’a pas la force : « Qui suis-je pour aller vers Pharaon et pour faire sortir d’Egypte les fils d’Israël ? » (v. 11) ni les capacités : « Je ne suis pas un homme à paroles […] car j’ai la bouche pesante et la langue pesante » (v. 10), encore moins le goût : « de grâce, Seigneur, envoie donc qui tu voudras envoyer. » (v13).

Pour le dire autrement, et en reprenant notre catégorisation : Moïse n’a pas les capacités pour répondre à cet appel, il ne veut pas (parce qu’il a peur, parce qu’il s’en sent incapable, parce qu’il n’a aucune attirance pour un conflit avec Pharaon…), c’est très loin du métier qu’il exerce (il est simple berger)… et cela n’a aucun sens pour lui.

C’est pourtant parce qu’il finit – après de longues négociations avec Dieu – par accepter cette vocation qu’il découvrira réellement quelle personne il est.

Pour le croyant, Dieu connaît l’identité profonde de chacun, et c’est en cherchant à répondre à son appel à « être pleinement vivant » que l’on trouve le véritable bonheur. Marie Balmary, dans son livre le Sacrifice interdit, propose une traduction au plus proche du sens initial de l’hébreu, du passage de l’appel d’Abram : au lieu du traditionnel « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. », elle propose « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers toi ».

L’Ikigaï

L’Ikigaï est un concept japonais dont le terme signifie : raison de vivre, raison d’être, joie de vivre. Le schéma ci-dessous présente de manière traditionnelle le concept.

Figure 1 https://www.journaldujapon.com/2018/08/15/ikigai-le-bonheur-a-la-japonaise/

Il est intéressant de noter que l’on retrouve les quatre catégories que nous venons de mettre en évidence ci-dessus autour du terme « vocation » :

  • L’appétence (ce que vous aimez)
  • Les capacités (ce pour quoi vous êtes doué)
  • Le sens (ce dont le monde a besoin)
  • La fonction (ce pour quoi vous êtes payé)

Les intersections entre deux cercles mettent en évidence 4 catégories : profession, mission, vocation et passion.

« Vocation » est ici indiquée à l’intersection du sens et de la fonction. Or, nous venons de le voir, ce terme recouvre bien les 4 dimensions : appétence, capacité, sens et fonction. Nous pourrions donc modifier le schéma traditionnel pour placer au centre le terme « vocation ».

 

Il pourrait être intéressant, dans un second temps, de se demander ce qui pourrait être indiqué dans l’intersection ainsi libérée.

Une hypothèse intéressante consisterait à voir si la notion d’appel (qui manque sur l’Ikigaï), ne pourrait trouver une place à cet endroit

  • Appel intérieur, en lien avec les appétences qui nous poussent à agir dans un sens,
  • Appel extérieur (provenant d’une tierce personne : parent, enseignant, éducateur) en lien avec l’attrait que nous avons, en tant qu’être humain, pour ce qui a du sens à nos yeux.
  • Appel de Dieu, pour les chrétiens, qui appelle à devenir pleinement soi en suivant la personne du Christ.

Conclusion

L’article 2 du statut de l’Enseignement catholique indique que « L’éducation se conforme à la vocation personnelle et sociale des hommes en leur permettant de grandir dans l’amour et la vérité et, ainsi, d’accéder à ‘une vie pleine et libre, une vie digne de l’homme’ ».

Travailler la question de l’orientation, dans l’Enseignement catholique, c’est répondre à cette « vocation personnelle et sociale », de chaque personne, chaque élève qui nous est confié, afin de lui permettre d’accéder à « une vie pleine et libre », c’est-à-dire au véritable bonheur.

Pour cela, nous sommes invités à accompagner ce processus dans la durée, en recherchant toujours la prise en compte des aptitudes, des goûts, des missions, métiers, ou fonctions possibles en recherchant toujours le sens, ou plus exactement, en permettant à chacun de contribuer à la construction du bien commun.

C’est un équilibre délicat à trouver entre « orienter » et « s’orienter ». L’adulte qui accompagne l’élève l’oriente pour que peu à peu, celui-ci gagne en autonomie, en connaissance de soi, en réponse aux questions de sens et puisse ainsi s’orienter.

Cela questionne nos pratiques d’évaluation, d’accompagnement, notre capacité à donner accès au sens et à permettre à l’enfant, puis au jeune, de construire un sens à sa vie, en lien avec les autres.

Notre projet va plus loin encore, ou plus profondément, en proposant à ceux et celles qui le désirent, de découvrir cet appel que Dieu lance à toute personne, de découvrir sa vocation profonde de fils et fille de Dieu. Cela réclame encore plus de soin, de délicatesse, d’attention, pour que, toujours, la liberté fondamentale de la personne soit respectée pleinement pour s’engager pleinement.

Dans une perspective d’éducation intégrale, il s’agit bien de prendre en compte toutes les dimensions de la personne, toutes les dimensions de la vocation, et toutes les dimensions d’une éthique de la vie bonne, avec et pour les autres dans des institutions justes, pour reprendre la définition de Paul Ricœur et la prolonger en vue de bâtir un monde en paix dans le respect de la création.

 

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Pour citer cet article

Référence électronique : Jérôme Brunet, « Vocation et orientation : clarifier le vocabulaire pour éviter les confusions », Educatio [En ligne], 9 |2019. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs

Tous droits réservés

 

 

*Adjoint au Secrétaire général de l’Enseignement catholique, en charge du pôle de l’animation éducative.

[1][1] Le CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales) a été créé en 2005 par le CNRS. (https://www.cnrtl.fr/)

[2] Pour  la définition complète du mot vocation d’après le CNRTL, voir le site : (https://www.cnrtl.fr/)

[3] Cf. définition du CNRTL ‘disposition

[4] Cerveau & Psycho, dossier « Comment trouver un sens à sa vie » n°106, janvier 2019, pp.41. et 55

[5] Cf. Id., p. 42

[6] Id., p. 45

[7] Terme ancien que l’on traduit généralement par bonheur, ou sens. (cf. note suivante)

[8] Id., p. 44