Editorial

Le défi éducatif de Laudato Si’

Philippe Franceschetti

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Les éducateurs ont-ils lu Laudato Si’ ? La question mérite d’être posée car, cinq ans après sa publication, rares sont les analyses de l’encyclique sous l’angle éducatif. On prendrait ce texte comme strictement environnemental. Mais c’est justement un point central pour François que d’inclure dans sa vision de la crise écologique toutes les dimensions de l’homme. Laudato Si’ est un plaidoyer pour un vaste décloisonnement et pour une interaction nécessaire entre toutes les manières d’appréhender la vie dans ce contexte de crise. « Tout est lié » : la crise écologique et la crise sociale sont à comprendre comme un ensemble qui ne peut être résolu qu’en adoptant une solution globale : l’écologie intégrale. Celle-ci est « une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. »[1]


L’éducation y participe pleinement et se trouve au cœur du chapitre 6 de l’encyclique. Cependant le faible nombre d’études consacrées à ce sujet pourrait être dommageable pour la compréhension globale du programme exposé et pour sa mise en œuvre, car la conversion que François appelle de ses vœux suppose « de longs processus de régénération »[2]. En effet, « le problème est que nous n’avons pas encore la culture nécessaire pour faire face à cette crise »[3]. Abandonner l’actuel paradigme techno-scientifique pour adopter l’écologie intégrale demande donc de relever un véritable « défi éducatif »[4] d’une ampleur de premier ordre.

Dès lors, on comprend que François invite les éducateurs à aller bien au-delà d’un simple verdissement de leurs activités pédagogiques et à ne pas se contenter d’inclure le souci environnemental dans l’enseignement sans s’interroger sur le rôle de l’éducation dans la perpétuation d’une culture néfaste à l’harmonie dans la Création. Le pape donne pour mission aux différents acteurs éducatifs de ne pas se limiter à informer ou à se satisfaire de l’existence de lois écologiques et de leur respect mais, par leurs démarches propres, critiquer les mythes de la modernité et éduquer aux différents niveaux d’équilibres écologiques (avec soi-même, avec les autres et avec Dieu) pour faire éclore un nouveau style de vie.

Ce numéro d’Educatio a souhaité mettre en valeur l’importance du sujet et faire un point d’étape cinq ans après la publication de Laudato Si’ : a-t-on tiré les conséquences de la notion d’écologie intégrale pour le monde éducatif ? Qu’est-ce qu’éduquer et enseigner dans les perspectives ouvertes par l’encyclique ?

Le monde catholique prend sa part et des réflexions poussées sont menées tant au niveau des enseignants que des établissements et des institutions. Ainsi des réflexions universitaires[5], des orientations diocésaines[6] mais aussi des projets d’établissements[7] ou des pédagogies de terrain[8] font le choix d’une approche globale et avancent à leur façon sur la voie de l’écologie intégrale dans l’école catholique. Il n’en reste pas moins notable que Laudato Si’ amène aussi à établir des passerelles avec d’autres traditions éducatives ou philosophiques. La réflexion sur les modèles éducatifs à promouvoir rejoint l’étude critique des paradigmes de domination menée par Hannah Arendt et Michel Foucault[9]. Aborder l’anthropocène avec les étudiants « pour un réveil écologique » souligne les convergences possibles entre cette nouvelle génération et les propos du pape[10]. Et la mise en perspective de Laudato Si’ avec l’ampleur prise par la notion de développement durable dans l’enseignement public peut révéler les points communs et les caractéristiques propres à chaque démarche, avec des soucis partagés[11].

Notre publication permet un autre constat : évoquer Laudato Si’ dans l’éducation suscite des contributions assez variées. Les domaines abordés ne se limitent pas au cadre des salles de cours ou au travail de l’esprit mais ouvre les classes sur l’extérieur[12] et aux œuvres manuelles[13], ou bien se placent en dehors de l’institution scolaire (la famille[14], les œuvres de jeunesse[15]). Dans le même esprit, le numéro accueille le texte d’une pièce de théâtre qui, à sa façon, dit le défi éducatif posé par François[16]. On retrouve dans cet ensemble de contributions la pédagogie de François qui prône la prise en compte des langages de la tête, du cœur, et des mains[17].

Quelle meilleure illustration de la conception globale d’une éducation soucieuse de l’écologie intégrale !

Après le succès de la réception de Laudato Si’ dans des milieux parfois assez éloignés, un des plus beaux prolongements de ce texte, à maints égards prophétique, serait la fécondité mutuelle de projets éducatifs variés mais allant tous vers le changement de paradigme tant souhaité par François pour la sauvegarde de la Création et le renouveau de l’humanité. Le sillon est tout juste tracé mais des graines y sont déjà semées[18].

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Pour citer cet article
Référence électronique: Philippe Franceschetti, « Le défi éducatif de Laudato Si’ », Educatio [En ligne], 11 | 2021. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

[1] Laudato Si’ (désormais LS), 139

[2] LS, 202

[3] LS, 53

[4] LS, 209

[5] Articles de Michel Raquet et de Renaud Hétier et Nathanaël Wallenhorst

[6] Article d’Anne Corvellec

[7] Articles de Geoffrey Legrand et de Sammy Coupreau

[8] Article de Jean-Marie Leconnétable

[9] Article de Marie-Anne Torneberg

[10] Article de Léa Falco, Caroline Mouille et Antoine Trouche

[11] Articles de Gérald Attali et d’Isabelle de la Garanderie

[12] Article d’Anne-Céline Gancel

[13] Article de Clémence Godefroy

[14] Article de François Bal

[15] Article de Charlotte et Bertrand Cumet

[16] Texte de Claire Tipy

[17] Notamment dans son Discours aux participants au congrès mondial sur l’éducation, 21 novembre 2015

[18] Voir les ouvertures proposées par la postface de Pascal Balmand