Laudato Si’ et Fratelli tutti comme provocation pour penser une éducation politique à la fraternité universelle

Renaud Hétier*, Nathanaël Wallenhorst**

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L’encyclique Laudato Si’ a eu pour suite Fratelli tutti, dernière encyclique du Pape François, parue en octobre 2020, identifiée par la presse comme une encyclique très politique. Ainsi Libération ou Jean-Luc Mélenchon ont salué de façon particulièrement élogieuse ce texte appelant les fidèles, mais aussi toutes les femmes et hommes de bonne volonté, à se mobiliser contre ces logiques néolibérales destructrices qui sont parfois comme l’air que nous respirons : omniprésentes et invisibles. Le pouvoir politique doit reprendre la main sur des logiques économiques criminelles devenues folles, nous dit en substance Fratelli tutti, ce texte vigoureux qui ne perd de vue ni l’amour, ni la justice. Durant toute son encyclique demeure un élément inaliénable, véritable socle à partir duquel François déploie toute sa pensée politique : « cette heureuse appartenance commune à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères. » (§ 32, Fratelli tutti, 2020, p. 26).

La première section part à la découverte de ce texte vif, véritable manifeste politique, auquel la pensée éducative contemporaine n’est pas habituée. Après avoir rapidement présenté ce nouveau texte, la deuxième section explicite quelques-uns des enjeux anthropologiques et politiques de l’Anthropocène évoqués par François dans sa précédente encyclique, Laudato Si qui est une clé de lecture de l’ampleur de la colère à l’encontre du néolibéralisme. Pourquoi lire les deux encycliques dans ce sens-là ? Laudato Si’ permet de remonter à Fratelli Tutti, dans la mesure où la prise en compte du désastre écologique en cours oblige à remonter à ses causes économiques et sociales. Nous reprenons un certain ordre historique : d’abord l’instauration du système capitaliste, puis l’Anthropocène. Ensuite la troisième section porte sur le renversement, le déplacement et le dévoilement que permettent ces deux textes. Ces trois parties convergent vers un chantier épistémologique dans le champ des sciences de l’éducation : il s’agit de refonder la pensée éducative comme pensée politique faisant face aux menaces du temps présent, à partir du socle qu’est la fraternité universelle. En effet, cela ne doit se faire à la manière de ces luttes politiques de la rue, avec force et fracas, mais à partir d’une éducation des profondeurs, non de cet individu néolibéral devenu entrepreneur de lui-même, mais de ces liens qui nous font humains les uns aux autres. Laudato Si comme Fratelli tutti conduisent ainsi à penser une éducation réellement politique à la fraternité universelle.

1. Fratelli tutti : un manifeste politique particulièrement vigoureux pour un monde post-néolibéral

La charge de François à l’encontre de l’hégémonie économique est sans appel. Prenons le temps de relever quelques-unes de ces formulations interpellantes dont il a le secret. Il écrit par exemple : « Protéger le monde qui nous entoure et nous contient, c’est prendre soin de nous-mêmes. Mais il nous faut constituer un “nous” qui habite la Maison commune. Cette protection n’intéresse pas les pouvoirs économiques qui ont besoin d’un revenu rapide. Bien souvent, les voix qui s’élèvent en faveur de la défense de l’environnement sont réduites au silence ou ridiculisées, tandis qu’est déguisée en rationalité ce qui ne représente que des intérêts particuliers. » (§ 17, Fratelli tutti, 2020, p. 14-15). Nous pouvons relever, un peu plus loin, une poursuite de la dénonciation des logiques économiques : « l’obsession de réduire les coûts du travail sans prendre en compte les graves conséquences que cela entraîne, car le chômage qui en est la résultante directe élargit les frontières de la pauvreté. » (§ 20, Fratelli tutti, 2020, p. 16). Partant, il appelle clairement à une diminution de notre consommation : « Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. » (§ 35, Fratelli tutti, 2020, p. 27). Il s’agit de permettre au pouvoir politique de reprendre la main sur un pouvoir économique qui est devenu hors de contrôle. L’appât du gain est clairement identifié comme criminel : « Plaise au ciel que nous n’oublions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé ! » (§ 35, Fratelli tutti, 2020, pp. 27-28). Ou encore, cette fois-ci directement destiné à l’égard de la dérégulation du marché et de la spéculation : « Détruire l’estime de soi chez quelqu’un est un moyen facile de dominer. Derrière ces tendances visant à uniformiser le monde, émergent des intérêts de pouvoir qui profitent d’une faible estime de soi chez les personnes, tout en essayant de créer une nouvelle culture à travers les médias et les réseaux, au service des plus puissants. Ceci est mis à profit par l’opportunisme de la spéculation, où les pauvres sont ceux qui perdent toujours. » (§ 52, Fratelli tutti, 2020, p. 38). Par ailleurs François vient directement questionner l’idéologie du progrès social (ainsi que sa linéarité : demain sera meilleur qu’hier) associée à la prospérité économique des entreprises : « Les manifestations du racisme viennent encore nous couvrir de honte, en montrant ainsi que les progrès supposés de la société ne sont ni si réels ni assurés pour toujours. » (§ 20, Fratelli tutti, 2020, p. 16) ; ou encore : « Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. » (§ 21, Fratelli tutti, 2020, p. 17).

En dépit de la vivacité de sa critique à l’encontre du capitalisme rentier et spéculatif il propose de « marcher dans l’espérance » (§s 54 et 55, Fratelli tutti, 2020, p. 39-40) en prenant pour fondement le partage de l’existence avec l’étranger. C’est comme s’il y avait là, dans cet unique et fragile point d’appui, la puissance suffisante pour détrôner ce qu’il dénonce. Seul l’étranger apparaît comme la porte pour un renouvellement du monde, fondé sur la tradition biblique aux innombrables références qu’il évoque : « Tu ne molesteras pas l’étranger ni le l’opprimera car vous-mêmes vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. (Ex 22, 20) » ; « Tu n’opprimeras pas l’étranger. (Ex 23,9) » ; « Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. (Lv 19, 33-34) » ; « Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu n’iras rien y grappiller ensuite. Ce qui restera sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. Et tu te souviendras que tu as été en servitude au pays d’Égypte. (Dt 24, 21-22) ». Les Évangiles ne sont pas en reste de ce type d’exhortation à accorder un primat à l’amour de son frère quel qu’il soit et quoi qu’il arrive, comme François le rappelle dans le § 61 : « Car une seule formule contient toute la Loi en plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Ga 5, 14) » ; « Celui qui aime son frère demeure dans la Lumière et il n’y a en lui aucune occasion de chute. Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres. (1 Jn 2, 10-11) ; « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. (1 Jn 3, 14) » ; « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. (1 Jn 4, 20). ».

François mentionne la manière dont le dérèglement climatique est d’ores et déjà à l’œuvre de façon meurtrière : « Nous avons vu ce qui est arrivé aux personnes âgées dans certaines parties du monde à cause du coronavirus. Elles ne devaient pas mourir de cette manière. Mais en réalité, quelque chose de similaire s’était déjà produit à cause des vagues de chaleur et dans d’autres circonstances : elles ont été cruellement marginalisées. » (§ 19, Fratelli tutti, 2020, p. 16). En plus de cette conscience des dégâts humains résultant de l’altération de nature anthropique du système Terre, nous avons également l’impression que François a une conscience particulièrement aigue des incidences politiques de cette altération. Il s’agit de ne pas céder à la tentation du repli sur soi et de la fermeture des frontières dans un monde caractérisé par une augmentation des territoires impropres à la vie humaine en société. Seule un ancrage dans une fraternité universelle fondatrice nous permettra de traverser les sombres temps qui s’ouvrent à nous. Il écrit en effet : « Parfois, je m’étonne que, malgré de telles motivations il ait fallu si longtemps à l’Église pour condamner avec force l’esclavage et les diverses formes de violence. […] Cependant il s’en trouve encore qui semblent se sentir encouragés, ou du moins autorisés, par leur foi à défendre diverses formes de nationalismes, fondés sur le repli sur soi et violents, des attitudes xénophobes, le mépris, voire le mauvais traitement à l’égard de ceux qui sont différents. » (§ 86, Fratelli tutti, 2020, p. 60-61).

Dans un contexte mondial dominé par l’insécurité et l’incertitude, les responsables politiques prêtent une attention toute particulière à celles qu’on appelle les multinationales dont la dénomination pourrait laisser croire qu’elles sont les nouvelles fédératrices des nations (« multinationales »), socle nécessaire à la paix et la prospérité. Mais force est de constater qu’elles ont su au cours du dernier quart du 20ème siècle et du 21ème naissant, inféoder le pouvoir politique – avec son « plein consentement ». De fait, ces « géants économiques », implantés dans presque tous les pays du monde et embauchant chacune quelques centaines de milliers de personnes, apparaissent comme les seuls acteurs à avoir les reins suffisamment solides pour lancer de nouveaux grands projets nous faisant rêver. « La spéculation financière, qui poursuit comme objectif principal le gain facile, continue de faire des ravages. » (§ 168, Fratelli tutti, 2020, p. 118). En s’appuyant sur la tradition des Pères de l’Église, François rappelle que « si une personne ne dispose pas de ce qui est nécessaire pour vivre dignement, c’est que quelqu’un d’autre l’en prive » (§ 119, Fratelli tutti, 2020, p. 84)

Voici résumée la grande victoire intellectuelle et politique de la deuxième partie du 20ème siècle : la logique de concurrence s’est imposée comme la meilleure pour assurer le développement et la mise à disposition des biens qui nous sont communs à tous. De plus, tout en assumant cette compétitivité concurrentielle, les géants économiques sont parvenus à collaborer entre eux dans l’établissement d’une logique juridico-morale au service de l’économie politique. Il s’agit là de la matrice perverse du capitalisme rentier et spéculatif. La manœuvre force l’admiration ![1]

Cette disjonction entre la fin et les moyens pour y parvenir, si elle a été immédiatement dénoncée par de nombreux intellectuels et politiques du 20ème siècle, n’a jamais été entravée dans son inexorable marche en avant de promotion de la dérégulation du marché et de financiarisation du monde économique. Les logiques néolibérales sont profondes et insidieuses : leur première prise réside dans une vision de l’humain organisée autour de l’autonomisation de l’individu à laquelle il est difficile de résister, y compris pour les détracteurs du néolibéralisme. En effet : « Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s’agit là d’une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent. Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même, en recourant aux notions magiques de “ruissellement“ ou de “ retombées“ – sans les nommer – comme les seuls moyens de résoudre les problèmes sociaux. Il ne se rend pas compte que le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social. » (§ 168, Fratelli tutti, 2020, p. 118).

Sous couvert de permettre à chacun de trouver sa propre liberté qui lui permettra de s’émanciper, nous avons en définitive affaire au préalable anthropologique à l’entreprenariat de soi-même et la mise en concurrence de chacun contre tous – tout en assurant, grâce au mythe tenace du ruissellement des richesses dont François dénonce l’illusion avec acuité, que la réussite de quelques-uns permet le bonheur du plus grand nombre. Cette toile est particulièrement solide car, contrairement aux apparences, c’est la solidarité qui domine entre les plus puissants dont les intérêts convergent. Imaginons une pyramide de coupes de champagne. Lorsqu’on vide les bouteilles en haut de la première coupe, de fait le champagne, si on en fait suffisamment couler, ruisselle jusqu’aux coupes inférieures (ceux qui ont déjà assisté à la scène ne manqueront pas de constater qu’on fait tomber partout, que les coupes inférieures sont moins remplies, et qu’il serait quand même plus simple et « efficace » de verser directement le champagne dans les coupes ! Passons.). Mais ce qui est peut-être vrai pour les convives de l’apéritif festif ne l’est pas pour les personnes restées devant la porte, qui n’ont pas leur petite coupe qui les attend – et par ailleurs le champagne en question ne leur donnera pas ce qui est nécessaire à leur existence.[2]

Avec Fratelli tutti, le Pape François nous interpelle pour rectifier les erreurs d’orientation prise par un capitalisme devenu fou et « autonome » qu’il convient désormais de mettre sous contrôle. Le centre de gravité à partir duquel préparer l’avenir que nous propose François dans cet appel international à la fraternité est oppositionnel à celui de l’individu néolibéral : il est cet « entre », cet espace vide relationnel qui se trouve être fondé en Dieu. En d’autres termes nous avons l’impression que l’appel à la fraternité est la manière que nous propose ce Pape d’être en relation avec Dieu (nous pourrions presque dire qu’il s’agit pour lui de la seule manière)

2. L’Anthropocène où la mise en impasse des valeurs dominant de longue date notre civilisation

Pourquoi une telle diatribe de François à l’encontre des logiques néolibérales et une telle vigueur en faveur d’une reprise du politique sur ces logiques économiques qui s’en sont émancipées ? Ceci s’explique certainement en référence à l’ampleur et la croissance des injustices à travers le globe, mais nous pouvons aisément formuler l’hypothèse que la vivacité de François est également une résultante de la rédaction de Laudato Si. En effet, cette encyclique prend, dans le premier chapitre intitulé « Ce qui se passe dans notre maison », la mesure de l’altération de nature anthropique du système Terre (ensuite mise en regard dans le deuxième chapitre, « L’évangile de la Création », avec l’appréhension de la nature comme création divine). Dans le troisième chapitre, « La racine humaine de la crise écologique », François identifie combien la vie humaine en société est compromise parce que les activités humaines sont actuellement organisées selon ce qu’il identifie comme un paradigme technocratique anthropocentré faisant fi d’une réelle considération de ces autres terriens, les non humains. Le diagnostic est sévère et il pointe bien la faiblesse de la réaction politique internationale (§ 54, Laudato Si’, 2015, p. 48). Avec Fratelli tutti il nomme sans ambages la nécessité de rompre, de façon urgente et radicale, avec les logiques néolibérales dont le déploiement ne cesse de nous conduire plus en avant dans l’Anthropocène.

L’Anthropocène, cette nouvelle époque géologique caractérisée par l’impact des activités humaines sur le système Terre, a valeur à la fois de révélateur et de moteur. Révélateur d’une certaine potentialité humaine à dominer, exploiter, et finalement consumer le monde, qu’il s’agisse de ressources naturelles ou humaines. Moteur en tant que les effets des activités humaines en régime capitaliste sont tels qu’ils nous confrontent à des limites infranchissables et nous renvoient à la nécessité de choix radicalement différents. Une des grandes questions qui se posent alors est de savoir s’il s’agit de (seulement) tenter d’atténuer les effets délétères de nos activités (par exemple en réduisant drastiquement notre consommation d’énergies fossiles, de plastique, de pesticides, etc.), ou si nous profitons de cette « occasion » pour réordonner nos valeurs. Cette dernière suggestion n’est pas arbitraire. Plus d’un auteur insiste aujourd’hui pour lier étroitement enjeux environnementaux et enjeux sociétaux, ce qui est au cœur de la pensée du pape François. L’injustice climatique est indissociable de l’injustice sociale : ce sont les plus pauvres, et notamment les populations issues de l’immigration récente, qui subissent le plus les effets du dérèglement climatique, et c’est l’élite qui pèse le plus dans ce dérèglement qui parvient le mieux à s’en protéger. De plus, l’argument fréquemment invoqué, dans les sociétés libérales, contre un « new deal vert », est celui d’un risque d’appauvrissement majeur, notamment du fait de la disparition de nombreux emplois liés aux énergies fossiles. Or, il apparaît que l’investissement massif dans des énergies renouvelables permettrait un gisement d’emplois allant bien au-delà des emplois perdus dans la conversion, et que les sommes faramineuses que vont coûter les catastrophes climatiques à venir pourraient être économisées. De fait, un « new deal vert » ne saurait être engagé, comme son modèle historique (le New deal de Roosevelt), sans une prise en compte d’envergure de la justice sociale (Klein, 2019).

La mise en avant, dans Laudato Si, de ce double enjeu, bouscule certainement une idée de l’humain ancrée depuis des siècles dans la civilisation occidentale, et dans des civilisations s’occidentalisant. Cette idée est liée à un certain anthropocentrisme, qui peut se justifier d’un point de vue religieux, dans le christianisme, avec la position privilégiée donnée à une humanité faite « à l’image de Dieu », et avec le célèbre commandement de la Genèse : « Dieu les bénit (Adam, mâle et femelle) et leur dit/À vous d’être féconds et multiples/de remplir la terre/de conquérir la terre/de commander au poisson de la mer/à l’oiseau du ciel/à toutes les petites bêtes ras du sol » (Genèse, 1, 28).

Cet anthropocentrisme a été comme on le sait affaibli par une série de découvertes : que la Terre n’était pas au centre de l’univers (et donc l’humain non plus) (Copernic), que nous étions une espèce animale parmi d’autres, qui avait évolué lentement au fil des millénaires (Darwin), et enfin que nous n’étions pas maîtres chez nous, dans la mesure où un inconscient nous gouvernait (Freud). Autant de « blessures narcissiques », selon les termes mêmes de Freud. Mais, parallèlement, les progrès de la science et de la technique ont placé l’humain dans une position de plus en plus dominante à l’égard du reste du vivant et de la matière. Ceci, non seulement du point de vue de la connaissance, mais aussi de la maîtrise et finalement de l’emprise. Peut-être pouvons-nous ainsi considérer que la vulnérabilité sans doute extrême que nous allons éprouver prochainement sur une planète déréglée est la conséquence directe d’une forme de toute-puissance humaine, qui s’est servie et a tout asservi, sans considérer ni les équilibres existants patiemment façonnés par l’aventure de la vie, ni les limites des ressources dans lesquelles nous puisons.

Mais, si nous n’avions développé que sciences et techniques, nous aurions pu satisfaire nos besoins de savoir et de sécurité, sans pour autant être emportés dans une surenchère destructrice. Cette pente est celle d’un fonctionnement économique appelé capitalisme, et qui tient dans son principe même, et dans son histoire déjà ancienne, les ressorts de l’excès et finalement de la destructivité. En effet, dès son origine, il y a plus de 500 ans, le système capitaliste se caractérise par la violence et l’expropriation, comme l’a montré Alain Bihr. Pour s’approprier des ressources supplémentaires, les compagnies européennes, puis les États vont exploiter, déplacer, esclavagiser des populations du Sud, et s’approprier les ressources de leurs territoires. Ce fonctionnement va bien sûr se transformer dans le temps, avec l’évolution des mentalités, les révoltes, et l’attribution de droits. À l’heure de la révolution industrielle, ce sont les peuples des pays concernés qui sont eux-mêmes exploités. À celle du néolibéralisme, les individus, on y reviendra, semblent « libres », mais se conforment en fait massivement aux attentes des producteurs industriels qu’ils enrichissent. Ainsi le système capitaliste parvient à se transformer en apparence, en faisant avec de nouvelles contraintes, mais sans cesser de reposer sur un principe d’illimitation. Illimitation des profits, illimitation de la production, illimitation de la consommation. De ce fait, ce système épuise des ressources qui, elles, sont toujours limitées, qu’il s’agisse des forces humaines ou des richesses naturelles. Autrement dit, ce n’est que par un décalage temporel que le système capitalisme révèle sa dimension profondément destructrice. En effet, il parvient (encore) à générer une richesse qui paraît illimitée, et depuis longtemps, en continuant à tirer profit de ressources encore disponibles. Mais cela occulte le fait qu’un tel « train de vie » est insoutenable, et que dans l’incapacité de se réformer ou ne serait-ce que de ralentir (ce qui est contraire à sa nature « maximaliste »), ce système ne peut aboutir qu’à un effondrement.

Un des aspects les plus délicats à aborder au sujet du dérèglement climatique (et de l’injustice sociale qui lui est attachée que François développe davantage dans Fratelli tutti) est celle des responsabilités : faut-il désigner d’abord celle des pays ayant historiquement le plus exploité les ressources fossiles ? Celle des élites qui tirent le plus grand profit du système capitaliste ? Celle des masses qui consomment sans fin des produits industriels bon marché transportés à travers le monde et contribuant ainsi à de multiples dommages environnementaux ? Il semble bien que l’évolution des mœurs et des mentalités dans le sens d’un individualisme toujours plus poussé pèse aussi de tout son poids dans la balance. On peut interpréter cela en tant que conséquence de ce qui précède : l’économie capitalisme a défait les liens ancestraux, les cultures vernaculaires, les solidarités traditionnelles, et a fini par promettre une réussite « personnelle ». Mais l’individualisme est aussi en lui-même la cause de nouveaux problèmes. En effet, il est la condition de la consommation industrielle illimitée qu’on a déjà dite. Chacun veut avoir son automobile, quitte à passer plus de temps dans les bouchons qu’il n’en faudrait à pied ou à bicyclette, ou par des transports en commun (qui, généralisés, éviteraient les bouchons). Et cela est vrai pour une multitude d’objets et d’activités, qui, au lieu d’être partagées son privatisées. On peut considérer cette privatisation poussée comme un facteur majeur du problème dont on parle : d’une part le partage dont les humains ont toujours besoin fait défaut, d’autre part c’est l’absence de partage qui permet l’écoulement de la multitude d’objets industriels (le nombre moyen d’objets par foyer ne cesse d’augmenter, au point que le problème du propriétaire n’est plus celui de la jouissance de ce qu’il possède, mais son rangement et sa surveillance. Non seulement l’humain, dans un certain nombre de civilisations « développées », tend à se penser au-dessus de toutes les autres entités vivantes, mais encore tend-il aussi à se penser « en dehors » de la société dont il fait pourtant partie.

Dans cette évolution des choses, on peut remarquer que l’individualisme en régime capitaliste est aussi un matérialisme de plus en plus affirmé. Ceci s’oppose notamment à une perspective de « pauvreté spirituelle » qui a pu longtemps apparaître comme à la fois inévitable (du fait du manque de moyens de l’immense majorité des humains) et « désirable », au sens où cette pauvreté, valorisée dans bien des traditions et notamment dans la tradition ecclésiale inspirée des Évangiles, a paru être un gage de disponibilité spirituelle. Cela s’oppose aussi à une certaine appréhension du temps : en l’absence d’espérance d’une vie (meilleure, éternelle) après celle passée sur Terre, il s’agit de « profiter » de la vie, de viser le « bonheur », de jouir autant que possible, tout de suite, sans attendre. Ces différentes dimensions de la jouissance matérielle expliquent l’épuisement prévisible des ressources : c’est en consommant qu’on se sent exister, en consommant si possible toujours plus, quitte à superposer ses activités (Rosa, 2010) et à entasser ses biens, ou à les jeter en nombre, en consommant toujours à nouveaux frais (la dernière version, l’objet plus puissant, etc.). Le rapport de contemplation, ou de prélèvement mesuré à la nature ne résiste pas à la tentation de l’appropriation, qui se manifeste y compris dans la démultiplication des photos et des vidéos, qui matérialisent ce qui pourrait être des moments de vie, des expériences dont on se souvient. L’absence de consommation peut renvoyer, à force d’habitude, à un sentiment de vide aujourd’hui difficile à supporter. Il ne s’agit plus d’être au monde, mais de « prendre » le monde.

3. Laudato Si’ et Fratelli tutti : renversement, déplacement, dévoilement

Le pape François a pris en matière de politique environnementale une position qu’on peut dire révolutionnaire. Une idée plutôt dominante dans l’histoire du christianisme, est bien celle, qu’on a déjà pointée plus haut, d’une humanité en droit (ou en devoir) d’asservir la nature, et les autres formes de vivants qu’elle abrite. Le choix même du nom de « François » est sans précédent pour un pape et fait explicitement référence à François d’Assise. On reconnaît là le choix de la pauvreté qui marque le souci de justice sociale du Pape François. Mais on ne peut évidemment manquer de relever que François d’Assise s’est singularisé par son rapport pour ainsi dire panthéiste avec toutes les formes du vivant. C’est d’ailleurs comme tel que Jean-Paul II l’a nommé patron des écologistes dès 1979. Le lien de fraternité que François d’Assise tissait avec les animaux et les végétaux, la communication avec eux sont tout à fait originaux dans la culture occidentale, alors qu’on trouve ce type de rapport à la nature dans des sociétés premières, chez les peuples autochtones. Il est aussi frappant que si François d’Assise a créé une sorte de fascination au-delà même de la chrétienté, il n’a pas vraiment fait école : cette fraternité universelle, au-delà de l’humanité, reste attachée à sa personnalité unique, dans une histoire ancienne (le début du XIIIème siècle). Le lien entre le pape François et François d’Assise marque ainsi un choix singulier, qui bouscule le christianisme. Tout au long de Laudato Si, le vivant est pensé et révéré comme un tout, à l’harmonie et à la préservation duquel il s’agit de veiller, faisant perdre à l’humain son droit de domination et son sentiment de supériorité. Cela est d’autant plus remarquable que les Évangiles ne comportent aucun message allant dans ce sens. On peut se souvenir des oiseaux dans le ciel qui « ignorent les semailles et les moissons » et les « fleurs sauvages [qui] croissent, mais sans effort » (Matthieu, 6, 26-28), mais cela prend un sens métaphorique, pour dire quelque chose de la condition humaine. Laudato Si’, sur ce fond, étend un certain esprit évangélique plutôt qu’il ne le prend à la lettre, établissant un rapport sensible, affectif et même moral avec toute créature, qui est toujours une créature de Dieu.

Il ne faut pas s’étonner que le pape François soit contesté : sa position n’est pas seulement innovante, elle n’est pas seulement « écologiste » (après Jean-Paul II et Benoît XVI) en plus d’être chrétienne, elle déplace complètement les frontières établies. La fixation sur un certain ordre social et moral, dont on connaît le poids et le prix en matière de sexualité passe nettement à l’arrière-plan. Mais ce n’est pas fortuit. En effet, la reconnaissance de la dignité de toute forme de vie induit celle de toutes les manières d’être humain. L’altérité n’est plus un problème, mais une richesse. Il ne s’agit plus de savoir si nous sommes « conformes » (à un modèle soutenu par l’institution historique de l’Église), mais si nous pouvons faire vivre l’esprit d’un amour universel étendu à toute entité. On comprend alors la profonde cohérence d’un message autant social qu’écologiste : l’égale dignité de toutes les créatures ne peut être conciliable avec des inégalités économiques qui confrontent une partie considérable de l’humanité à des conditions de vie inacceptables, pendant qu’un petit nombre jouit d’une fortune obscène et consume le monde. Un tel déplacement bouscule une certaine idée de l’« ordre » social, reposant sur un imaginaire de puissance. Puissance de l’humain sur le vivant, on l’a dit, mais aussi puissance de l’individu. C’est sans doute là un piège redoutable : un nombre substantiel d’individus qui souffrent de la pauvreté et de l’exclusion peuvent par ailleurs adhérer au système qui provoque cette souffrance. Ils peuvent croire aux promesses de ce même système d’un accès toujours possible à la consommation et à la jouissance, un peu à la manière des joueurs de loto qui dépensent une part de leurs maigres revenus en rêvant de la fortune. Or, c’est cette même obnubilation de la réussite matérielle (qui repose sur la surproduction et la surconsommation) qui rend indifférent à la dégradation de la nature qui se produit par ailleurs, et qui supposerait qu’on s’oriente vers de tout autres valeurs.

Le déplacement qu’on vient de dire est si fort qu’on pourrait se demander si le message de Laudato Si’ n’est pas appelé à s’effacer, une fois que le pape François ne sera plus en fonction, comme une singularité liée à sa personne. On notera cependant que la préoccupation écologique était déjà présente chez ses prédécesseurs. Et peut-être plus encore, que cette préoccupation n’est pas près de passer, au contraire, vues l’ampleur et la persistance des enjeux environnementaux à laquelle nous sommes confrontés. Mais on peut aussi se demander si, comme dans toute « révolution », il n’y a pas en fait un retour à un point d’origine, à une fondation qui en fait été recouverte et oubliée, si ce n’est refoulée. Deux principes peuvent être évoqués à cet égard : celui d’harmonie, et celui de responsabilité. Si on considère que toute chose a été créée par Dieu, toute chose a donc une valeur sacrée. Il y a certes la nature, qui fait que l’un mange l’autre, mais même cela s’inscrit dans cette idée d’harmonie, car la vie telle qu’elle s’épanouit est le résultat d’un certain équilibre, qui fait qu’on ne mange pas au-delà de ses besoins, et que les proies ne sont pas exterminées (ou les fruits épuisés) du fait de cette « loi de la nature ». Une harmonie n’est pas un état inerte, c’est la possibilité de cycles, et d’une vie toujours recommencée à nouveaux frais. Les humains le savent bien – ou du moins le savaient bien –, il faut, avec l’âge, apprendre à s’effacer pour faire place à celles et ceux qui viennent à la vie sur terre. Par ailleurs, la place de l’humain, loin d’être minorée par l’idée d’une égale dignité de toutes les créatures reste unique. Mais tout est déplacé : l’humain ne se voit pas d’abord conférer des droits de privilège, au détriment de toutes les autres créatures, mais un devoir particulier, une responsabilité qui ne peut incomber qu’à lui. En effet, à l’heure où il s’avère que les activités humaines ont pour effet de nuire à un peu près toutes les formes de vie sur Terre, il apparaît que c’est le même humain qui soit la seule « espèce » non seulement à devoir veiller à atténuer ses débordements, mais encore à prendre soin des autres vivants. Il y a des espèces animales qui en exploitent d’autres (comme certaines fourmis cultivent des champignonnières), mais seul l’humain, du fait même de sa conscience, de sa « pitié naturelle » comme le disait Rousseau, peut, et donc doit, prendre soin de la vie au-delà de sa vie, de la vie de ses proches, de la vie humaine.

4. Quelques éléments sur le chemin pour penser une éducation profonde à la fraternité universelle

François, dans ses deux encycliques politiques[3] évoque l’importance de l’éducation (le sixième chapitre de Laudato Si’ « Education et spiritualité écologiques » y est consacré et cette thématique est plus diffuse, mais régulièrement présente dans Fratelli tutti). François termine le deuxième chapitre de Fratelli tutti « Un étranger sur le chemin » avec cette interpellation à l’égard des prédicateurs et catéchistes que nous pouvons aisément recevoir plus largement comme « éducateurs » ou « pédagogues » : « C’est pourquoi il est important que la catéchèse et la prédication incluent plus directement et clairement le sens social de l’existence, la dimension fraternelle de la spiritualité, la conviction de la dignité inaliénable de chaque personne et les motivations pour aimer et accueillir tout le monde. » (§ 86, Fratelli tutti, 2020, p. 61). L’éducation, dans le prolongement de Fratelli tutti, dont François précise clairement sa filiation avec Laudato Si’, est directement politique. Le cinquième chapitre est d’ailleurs dédié à « La meilleure politique ». Il s’agit d’un appel à une radicalité démocratique et à l’exercice d’une vigilance à l’égard de l’élimination de la terminologie « démocratie » du vocabulaire politique (§ 157, Fratelli tutti, 2020, p. 110). Il redonne de la valeur au peuple tout en dénonçant la façon dont certains dirigeants se nourrissent du peuple (« populisme »). Il écrit notamment : « La fragilité des systèmes mondiaux face aux pandémies a mis en évidence que tout ne se résout pas avec la liberté de marché et que, outre la réhabilitation d’une politique saine qui ne soit pas soumise au diktat des finances, il faut replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin. » (§ 168, Fratelli tutti, 2020, p. 119). La politique déployée par François, forme de méditation réalisée à partir de la parabole du bon Samaritain, est une politique de l’amour qui ne cherche nullement à éviter le conflit, jugé « inévitable », de même que nombre de luttes sont appréhendées comme légitimes (§ 237 et suivants).

Il y a donc à prendre en considération ce qu’une éducation digne de ce nom ne doit pas être, et ce qu’elle peut être. Ce qu’elle ne doit pas être, incontestablement, à la lecture de Fratelli Tutti, c’est ce qu’elle est majoritairement dans les « grandes » écoles, et qui ne font sans doute bien malheureusement que prolonger une tendance déjà présente à l’école (pour tous). Quelle est cette tendance ? Elle renforce l’individualisme, une rivalité effrénée, l’obsession de la réussite (et la hantise de l’échec), la confusion entre la réussite sociale et financière et le sens de la vie, le sacrifice des moyens au profit de fins qu’on vise (et dans cette perspective on n’hésite pas à casser beaucoup d’œufs/d’eux pour faire son omelette). Éduquer, dans le prolongement de ces deux encycliques, amène nécessairement des ruptures paradigmatiques. En effet il s’agit de penser une éducation politique où la politique doit être vigilante à ne pas « se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie ». Ce qu’elle peut être, c’est une œuvre toujours recommencée qui permet de se relier au monde, à tous les vivants, à tous les existants, comme à des frères (Laudato Si’), et précisément de faire de l’existence l’espace même de la relation (on pense alors au « sens social de l’existence » souligné par François dans Fratelli Tutti). Pour mettre en place une politique de l’égalité, de la fraternité et de la liberté, il faut certes la penser, mais avant de la penser, il faut la « sentir ». C’est-à-dire qu’il faut pouvoir éprouver dans sa chair à quel point on est touché et concerné par la vie de tout être, par la dignité de tout autre, ayant égal droit de vivre : égalité. Il faut avoir l’expérience d’une certaine communication, voire d’une communion avec d’autres êtres, éprouver la joie que ces êtres soient, et vouloir soutenir ces mêmes êtres dans leur propre effort d’être : fraternité. Il faut s’approcher suffisamment des autres vivants pour comprendre ce qu’est leur vie, ce qu’est une vie différente, voire radicalement différente de la nôtre, et que le mieux que nous puissions faire c’est souvent de ne rien faire, de ne pas intervenir, de ne pas perturber cette vie de l’autre qui a son propre sens et sa propre autonomie : liberté.

Dans la perspective d’une éducation sensible qui forme une personne elle-même sensible susceptible de devenir un citoyen concerné et mobilisé, exigeant de faire entendre sa voix parmi les voix des autres, refusant la confiscation de ces voix par des puissances illégitimes, il est essentiel de réformer profondément l’école. Il y a d’abord quelque chose à défaire. On a dit plus haut le tropisme individualiste (et matérialiste) de la « réussite » scolaire. Ceci est d’autant plus à défaire que cela empêche de faire autre chose. Il faut prendre le mal à la racine : la véritable obsession des apprentissages instrumentaux, motivée par une approche développementale erronée, aiguillonnée par la hantise du retard et de l’échec, comme si la maturation de la personne humaine était une compétition, écrase toute perspective éducative profonde. Or, il apparaît, comme l’avait montré Jack Goody à partir de son observation de populations africaines de culture orale, que l’apprentissage de l’écrit, si déterminant dans nos sociétés, peut être fait de façon efficace y compris à l’âge adulte, quand les individus sont motivés, quand ils y voient une réelle utilité, quand cela prend sens pour eux. Il ne s’agit pas pour nous de reporter ces apprentissages à l’âge adulte, mais de s’interroger fortement sur le constat sociologique fait depuis des dizaines d’années d’une très grande inégalité reproduite par l’école, quand elle n’est pas produite par elle, sans qu’aucun dispositif institutionnel (tel que les ZEP) n’y ait jamais rien pu. Or, il est évident que la multiplication et l’intensification d’apprentissages instrumentaux dès la Maternelle (y compris au motif d’un rattrapage de celle et ceux qui sont « en difficulté ») est cela même qui génère cette inégalité, au détriment de celles et ceux qui n’ont pas le bagage culturel et l’habitus soutenu par l’école et/ou dont la sensibilité n’est pas principalement verbale et disposée à l’abstraction.

Pendant ce temps-là, les enfants passent à côté d’autres expériences, susceptibles d’instituer un tout autre rapport à soi, aux autres et au monde. Quel rapport à soi ? Un rapport qui puisse être sensible, on l’a dit, mais surtout qui soit attentif à sa sensibilité propre. C’est-à-dire qu’il s’agit d’instaurer la possibilité de ne pas être d’emblée normalisé par l’exigence scolaire, qui, par sa forme essentiellement verbale et abstraite, contribue à la fois à la mise en difficulté d’un nombre conséquent d’enfants (et à la stigmatisation d’une partie de la population), mais qui plus est, œuvre à la mise à distance de la sensibilité qui, primitivement, relie tout un chacun au monde, nous y reviendrons. Il ne s’agit pas seulement de pouvoir cultiver la sensibilité, mais que chacun puisse cultiver sa sensibilité. Une société ouverte, fraternelle/égalitaire, et prenant en considération les autres vivants et les autres existants a besoin de celles et ceux dont l’intelligence s’exprime dans des gestes, dans des relations, dans des créations, dans des dispositifs, celles et ceux qui sentent, soignent, protègent, cultivent, et pas seulement celles et ceux qui maîtrisent les discours (les politiques) et les calculs (les dirigeants économiques), et qui ont épuisé le monde.

Quel rapport aux autres ? C’est un sacré tour de force que réalise l’« éducation » en transformant des êtres naturellement pro-sociaux en monstres d’égoïsme, de cupidité et plein de morgue envers les autres. Ce n’est pas le « travail de groupe » à l’école ni les leçons de morale déguisée en éducation à la citoyenneté qui, manifestement, sont susceptibles de pondérer cette tendance. Il s’agit d’enchaîner sur ce qui précède en engageant un véritable « partage du sensible » (Rancière, 2000). Qu’est-ce à dire ? Étonnamment sans doute, d’abord moins de « socialisation » et plus de solitude. Il importe que chaque enfant puisse être suffisamment seul (Winnicott, 2012), et même cultive sa capacité à être seul, grâce à la présence bienveillante et vigilante des éducateurs. C’est à partir de cette solitude possible, dès la petite enfance, que naît tout à la fois une disponibilité et un désir de partage, et non, contre-sens complet, quand ce partage est obligé (ce qui renforce la détestation du collectif). Mais ne peut être partagé que ce qui est partageable (dont on peut faire des parts), ce qui renvoie à des expériences sensibles (fabriquer, cuisiner, entretenir, soigner, etc.) et non à des exercices abstraits, pour lesquels un partage est en fait arbitraire (souvent dans les groupes formés en classe un individu, pour rompre l’inertie tendancielle, prend l’essentiel du travail en charge). En fait, comme les militaires le savent bien pour ce qui concerne leurs formations, il faut proposer des tâches qu’un individu seul ne peut pas accomplir et qui engagent vraiment pour que de la coopération et de la solidarité se développent.

Quel rapport au monde enfin ? Il y a un intérêt spontané du petit enfant pour la vie animale et végétale, pour toutes les formes de vie avec lesquelles il a l’intuition d’une certaine parenté. François appelle ainsi à une mutation anthropologique s’ancrant dans une transformation profonde des modes de vie : « Saint François d’Assise a écouté la voix de Dieu, il a écouté la voix du pauvre, il a écouté la voix du malade, il a écouté la voix de la nature. Et il a transformé tout cela en un mode de vie. Je souhaite que la semence de saint François pousse dans beaucoup de cœurs. » (§ 48, Fratelli tutti, 2020, p. 36). En croisant cela avec la disposition pro-sociale qu’on a évoquée plus haut, nous pouvons réunir les conditions psychiques et émotionnelles d’un sentiment de fraternité envers tous les vivants, et même envers tous les existants. Le panthéisme de l’enfant mérite d’être cultivé, et non réprimé ou prétendument « dépassé ». La montagne, la rivière, la forêt elles aussi existent et « parlent » à qui sait se rendre suffisamment réceptif, elles sont plus que de simples « ressources naturelles ». Être engagé en esprit, c’est, d’un certain point de vue, le rester, c’est-à-dire continuer de faire vivre cet esprit d’enfance fait d’admiration, d’émerveillement même, et de profonde considération pour ce qui est. Il importe à cet égard de multiplier les expériences d’immersion et de résonance (Rosa, 2018) dans des milieux qui ne soient pas des milieux saturés de médiations et de représentations, des milieux aussi « naturels » que possible, dans lesquels l’enfant puisse maintenir un lien intime avec ce qui vit et ce qui existe. Ces expériences doivent pouvoir être aussi bien gratuites (dans la contemplation, l’exploration, la collecte spontanée, etc.) que responsables (dans le soin donné à un animal, à une plante, dans la culture, dans l’entretien, dans la restauration d’un milieu, etc.). La solidarité et la fraternité universelles, bien avant d’être un commandement, doivent être vécues, et vécues de façon positive, c’est-à-dire comme des sources de joie et d’enrichissement, bien au-delà de la « charge » que cela représente. Sinon, les individus se détourneront de la charge et de la responsabilité qu’implique un nouveau rapport au monde dès qu’ils le pourront.

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Bibliographie

Bible (la). Paris : Bayard, 2001.

Bihr, A. (2018). Le premier âge du capitalisme. Tome 1. L’expansion européenne. Paris : Page 2/Syllepse.

Dufour, D.-R. (2020). Baise ton prochain. Arles : Actes Sud

François (2015). Laudato Si. Paris : Salvator.

François (2020). Fratelli tutti. Paris : Artège.

Internationale convivialiste (2020). Second manifeste convivialiste. Arles : Actes Sud.

Klein, N. (2019). Plan B pour la planète : le new deal vert. Arles : Actes Sud

Rancière, J. (2000). Le partage du sensible. Esthétique et politique. Paris : La Fabrique.

Rosa, H. (2010 [2005]). Accélération. Paris : La Découverte, tr. fr.

Rosa H. (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Paris : La Découverte.

Winnicott, D., W. (2012). La capacité à être seul. Paris : Payot.

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Pour citer cet article
Référence électronique : Renaud Hétier, Nathanaël Wallenhorst, « Laudato Si’ et Fratelli tutti comme provocation
pour penser une éducation politique à la fraternité universelle », Educatio [En ligne], 11 | 2021. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

* Professeur en sciences de l’éducation, UCO, Angers, équipe LIRFE, CREN (Nantes) et LISEC

** Maître de conférences HDR à l’UCO – LISEC et LIRFE

[1] La perversion intrinsèque du capitalisme a été particulièrement bien mise en évidence par le philosophe français Dany-Robert Dufour (2020).

[2] Bon, l’image se discute car les coupes du haut font la même taille que celle d’en bas ! Dans la réalité sociale, les coupes du dessus sont plus volumineuses que celle d’en bas qui font, au final, la taille d’un petit dé à coudre

[3] Fratelli tutti, l’est de façon directe, de par sa rédaction comparable à un manifeste politique et on a vu par ailleurs combien Laudato Si, qui éclaire sur certains des enjeux environnementaux a eu, en l’espace de cinq ans seulement, une portée subversive particulièrement forte.