Laudato si’ ou l’ouverture de possibles éducatifs ?

D’expériences de terrain à une éducation écologique plus intégrale

Isabelle de La Garanderie *

Télécharger le fichier en version.pdf

Résumé : De plus en plus de projets écologiques se pensent et se bâtissent dans les établissements scolaires. Si nous pouvons nous en réjouir profondément et que ceux-ci sont porteurs d’un véritable progrès dans ce domaine, nous constatons dans le même temps, a fortiori dans les milieux les moins favorisés, que le changement de paradigme tant attendu n’est pas encore présent. Nous voudrions donc, en conséquence, proposer quelques pistes puisées dans Laudato si’ afin d’ouvrir à une écologie plus intégrale.

Mots clés : éducation, écologie, projets, spiritualité, relations

L’ensemble du sixième chapitre de l’encyclique papale est consacré à « l’éducation et à la spiritualité écologiques ». Un chapitre final qui sonne comme une clef de voûte résolument engagée vers l’avenir puisque l’éducation apparaît bien comme une dimension essentielle pour pouvoir transformer demain. Seulement, si le chapitre offre effectivement de nombreuses pistes pour tous ceux qui font œuvre éducative, quelles réalisations concrètes ? Dans la plupart des établissements scolaires fleurissent aujourd’hui des projets à dimension écologique forte et c’est heureux ! Souvent, ceux-ci rencontrent d’ailleurs un réel accueil favorable auprès des élèves comme de leurs familles. Seulement, ceux-ci sont souvent axés directement sur l’écologie et, s’ils se renouvellent parfois de manière annuelle, ils ne semblent pas toujours porteurs d’une suite concrète dans l’ensemble de la vie des élèves. Ce constat est particulièrement vrai dans les réseaux d’éducation prioritaire, spécialement ceux des zones les plus marquées par la pauvreté, où la réussite sociale et l’accession à un niveau de vie supérieur se matérialisent souvent par la possession d’objets plus luxueux ou à la mode, et, donc, par un consumérisme fort.

Pourtant, dans ces lieux, les initiatives écologiques ne manquent pas non plus et provoquent là aussi l’adhésion des élèves qui, à côté de cela, continuent à consommer de manière peu écologique ou encore, pour les plus malicieux, s’interrogent explicitement sur pourquoi ce sont eux précisément, les moins favorisés, qui devraient prioritairement faire des efforts. Apparaît alors un problème : là où nous attendrions comme professeurs une recherche d’unité de vie, il y a en réalité comme une scission, une dichotomie qui se fait jour précisément au niveau écologique. Notre propos veut explorer cette rupture, en partant et en rappelant quelques projets précis menés, leurs réussites matérielles, mais aussi ce qui semble limitatif de ceux-ci dans une perspective à plus long terme. Dans un second temps, nous aimerions en effet chercher à élargir la perspective de ces projets à l’école de Laudato si’, en adoptant un regard plus général et une visée plus intégrale, visant l’ensemble de la formation humaine.

Des initiatives écologiques spécifiques : quelques exemples pratiques.

Une « COP » au collège ?

Dans mon précédent collège, déjà situé en zone d’éducation prioritaire, l’existence des « EPI » a permis des expériences interdisciplinaires autour des « COP » [1] . Les professeurs à l’initiative de ce projet souhaitaient que tous les élèves d’un niveau – en l’occurrence les classes de 5ème – puissent s’emparer des enjeux concrets portés par ces conférences mondiales qui pourraient sembler bien hors de portée de nos élèves. En partant de leur idée initiale, ils ont mobilisé des collègues de diverses matières : les élèves pouvaient ainsi comprendre que les enjeux écologiques faisaient intervenir aussi bien les sciences dans leur pluralité que l’histoire-géographique avec les enjeux géopolitiques sous-jacents. Les professeurs de Lettres n’étaient pas oubliés pour préparer le débat final : en effet, les élèves avaient chacun une fonction dans ce qui ressemblait à un jeu de rôles par classe, que cela soit celui de scientifique – avec expériences en travaux pratiques et résultats à présenter à la clé –, de représentants d’un pays – puissance économique ou au contraire pays très pauvre – ou encore d’être l’animateur du débat. Ce dernier était l’aboutissement du projet construit durant tout une semaine et a permis des échanges d’une incroyable qualité de la part d’élèves qui, avec leur travail en amont, comprenaient enfin de quoi il était question dans ces sommets mondiaux.

Ce projet[2] était une réelle sensibilisation aux enjeux écologiques à l’échelle mondiale et, sur ce plan, il s’agit d’une vraie réussite. Mais, en même temps, permettait-il une conversion personnelle et communautaire à l’échelle quotidienne ? Le lien était-il vraiment fait par nos élèves ? Dans le même temps, le tri sélectif – pour ne donner qu’un exemple – n’a pu être lancé au collège et il n’y a visiblement pas eu de changement majeur dans la vie des élèves sur le plan de leur implication écologique. Cette sensibilisation par une pédagogie de projet est certainement utile et compte pour eux, mais suffit-elle ?

Des éco-délégués pour un éco-lycée

Plus large est la visée de la demande du ministère d’instaurer des « éco-délégués » dans chaque classe du secondaire, initiative lancée à la rentrée 2019 et rendue obligatoire en cette rentrée 2020. Quelles sont leurs missions ? Voici ce qu’en dit le site ministériel dont nous reproduisons ici la présentation :

Les éco-délégués jouent un rôle essentiel pour mettre en œuvre la transition écologique et le développement durable dans l’ensemble des écoles et des établissements scolaires, qui sont autant de lieux et de vecteurs de cette démarche.

Les éco-délégués apportent leur engagement et leurs connaissances à leurs classes en faveur du développement durable. Les éco-délégués sont les ambassadeurs de cette vision qui unit le respect de la planète, le respect du Vivant et le respect de l’autre.

Ils ont quatre missions essentielles :

  • Porter des projets à construire collectivement
  • Être ambassadeur auprès des services, des responsables et des instances de l’établissement, ainsi que des partenaires extérieurs
  • Restituer les actions menées, contribuer à leur évaluation et à leur valorisation
  • Transmettre des informations et des connaissances à leurs camarades

Elles s’articulent autour des grands enjeux du développement durable :

  • Limiter la consommation d’énergie
  • Protéger la biodiversité
  • Éviter le gaspillage alimentaire
  • Réduire et trier les déchets
  • S’unir pour engager son établissement dans la lutte contre le réchauffement climatique

De manière générale, ils sensibilisent leurs camarades aux gestes quotidiens qui permettent d’économiser l’énergie et de lutter contre le réchauffement climatique (éteindre les lumières, vérifier qu’en hiver les fenêtres sont fermées et que les radiateurs sont bien réglés, contribuer à l’installation de poubelles de tri des déchets de la classe, proposer des initiatives et actions comme les « marches vertes », etc.).[3]

La portée de cette action nous semble bien plus grande, a fortiori proposée à l’échelle nationale, et est loin d’exclure les projets éducatifs divers auxquels elle vient se superposer. L’on peut noter que les élèves élus ou volontaires deviennent donc auprès de leurs camarades des acteurs de la sensibilisation et les moteurs d’actions « collectives » autour de différentes thématiques. Il est certain que ces actions pourront varier en ampleur selon l’implication des élus mais aussi de la communauté éducative tout entière de l’établissement : la place des adultes pour les accompagner peut ainsi être cruciale. Sans eux, il est probable que peu de projets voient le jour et tout cela se fera du côté des professeurs sur la base du volontariat. Alors, certains proposeront des dynamiques formidables tandis que les autres ne verront pas bien comment agir à l’exception d’une diminution de la consommation énergétique par des règles simples qui sont déjà, de fait, un premier résultat. Il pourra même exister une certaine émulation dans la quête d’obtenir les meilleures baisses de consommation énergétique. Mais là, encore, même dans le cas d’un vrai mouvement d’établissement, l’implication sera-t-elle entière et débouchera-t-elle sur la conversion dont nous avons tous besoin ?

La plupart des éco-délégués ne verront ainsi pas le problème des emballages nombreux lorsqu’ils vont au kebab du coin, par exemple, ou auront tendance à laisser traîner leurs affaires après un pique-nique comme de nombreux jeunes d’éducation prioritaire qu’il faut accompagner dans ces engagements simples du quotidien. Il y a donc là encore une réelle marche à franchir par rapport au changement sociétal espéré : comme s’il existait une difficulté à obtenir un regard d’ensemble plus large et surtout plus uni et cohérent sur ces questions.

Des questions et limites

Effectivement, ce projet annuel ou encore cette initiative générale des établissements secondaires sont beaux et bons et l’on pourrait citer encore de nombreux projets ponctuels – j’ai ainsi entendu parler d’un projet d’année en maternelle visant à faire prendre conscience aux plus jeunes élèves que leurs petits gestes contribuaient à sauver un ours polaire : sous l’aspect du jeu et des petites initiatives, la responsabilisation commençait. Il y a ainsi, déjà, des fruits concrets. Tout cela est donc précieux et bon mais, en même temps, on constate très concrètement que les fruits escomptés ne sont pas généraux, qu’ils dépendent des circonstances d’une part et portent des fruits dans un unique domaine d’autre part : faut-il donc vraiment s’en contenter en espérant simplement leur multiplication ? Le pape François le dit lui-même : « une éducation ayant pour vocation de créer une « citoyenneté écologique » se limite parfois à informer, et ne réussit pas à développer des habitudes »[4], même si ces petits gestes contribuent à la croissance du bien de manière souterraine comme il le note par ailleurs.

Nous pouvons en effet constater que ces initiatives sont importantes, voire essentielles, mais demeurent insuffisantes pour constituer ce que le pape appelle de ses vœux : un véritable changement de paradigme général qui consisterait à un mouvement de tous dans l’ensemble de leur existence en faveur de notre maison commune. C’est à celui-ci que nous voudrions nous attacher désormais, en postulant que Laudato si’, notamment dans son sixième chapitre, offre de belles pistes pour une éducation écologique plus intégrale : des pistes largement généralisables, y compris en milieu non chrétien.

Un remède ? Le soin des relations

La phrase la plus répétée de Laudato si’ est désormais connue par tous : « tout est lié », répète le pape, tel un refrain. Cette insistance sur le lien met en avant une insistance réelle sur une autre dimension : le soin des relations, au sens large du terme. Il nous semble que cette attention n’est pas antinomique avec ce qui était proposé auparavant comme initiatives éducatives mais bien au contraire qu’elle est ce qui manque pour donner pleinement sa mesure aux différents projets, dans une anthropologie relationnelle affirmée comme telle. En effet, selon le pape, « quand les personnes deviennent autoréférentielles et s’isolent dans leur propre conscience, elles accroissent leur voracité »[5] : il s’agit donc, pour éduquer selon l’encyclique et s’extraire de la logique consumériste, de prendre la direction inverse et de sortir de soi-même afin de s’ouvrir à l’ensemble de la Création.

Faire goûter et savourer la relation à la création et au Créé

Dans leur récent livre Comprendre et vivre l’écologie, Mahaut et Johannes Hermann font de la relation aux autres « le cœur de l’écologie intégrale »[6]. Or, dans l’encyclique, quand on parle de la relation à l’autre, il ne s’agit pas uniquement de la relation avec l’autre élève dans sa classe ou celle avec son professeur mais bien de la relation avec l’ensemble de la Création. Qu’en dire quand nous enseignons en milieu urbain, a fortiori dans une banlieue plus pauvre où il semble difficile d’ouvrir à la beauté sur le monde de manière immédiate ? Si l’on interroge les élèves, il est saisissant de constater leur vocabulaire pauvre en ce qui concerne les animaux et les végétaux, ou encore de voir combien ils ignorent par exemple d’où vient leur nourriture et comment elle pousse. Sans doute s’agit-il de trouver un moyen d’en faire l’expérience : il n’est pas si difficile de proposer un temps dans un lieu plus naturel proche et d’apprendre à contempler au moins un minimum la nature. Le but est ainsi de « prêter attention à la beauté, et l’aimer [pour] nous aider à sortir du paradigme utilitariste »[7].

Dans ce temps en apparence inutile, qui peut être l’occasion d’une marche, d’un repérage en SVT ou peut-être encore plus gratuitement d’être un moment de cohésion pour une classe, il s’agit bien non seulement d’apprendre à regarder le monde qui nous entoure, à s’informer sur celui-ci – en apprenant par exemple à reconnaître ou à poser des noms sur les différentes espèces – mais encore d’expérimenter le fait de s’y situer comme être vivant parmi d’autres êtres vivants. Alors nous pouvons enfin nous arrêter pour regarder le monde. Le pape le dit bien : « Quand quelqu’un n’apprend pas à s’arrêter pour observer et pour évaluer ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d’usage et d’abus sans scrupule »[8]. Pour les élèves et leur professeur, il se trouve là une double source d’apprentissage : celle des mots pour décrire la nature et celle d’un silence admiratif, quasi-contemplatif au sens mystique du terme. En effet, sans aborder pourtant le domaine religieux de manière explicite, cette attitude touche à une forme de spiritualité.

Voici un exemple qui montre à quel point cela peut ouvrir à une forme de spiritualité. Il s’agit du témoignage de Mary Frohlich, théologienne et professeur de spiritualité, dans un article pourtant universitaire :

Il y a cinquante ans, j’étais un jeune enfant d’une bonne famille humaniste laïque vivant dans les Black Hills du Dakota du Sud. Un beau samedi d’automne, nous sommes allés pique-niquer au plus profond des collines, dans un lac isolé que très peu de gens savaient trouver. Le lac Iron Creek était un petit lac, serein et magnifique, entouré de profondes forêts de pins qui semblaient respirer un parfum terreux et mystérieux. Je me souviens d’avoir pataugé dans l’eau froide du lac jusqu’à la poitrine, et d’avoir été soudainement submergée par la conscience de la sainteté. Je n’avais pas le mot « sainteté » à cette époque ; en fait, je n’avais pas de mots pour ce que je ressentais et savais à ce moment-là. Même aujourd’hui, il y a plus de choses que je ne peux pas vous dire sur cette expérience, que ce que je peux vous en dire. Mais je me souviens de cela aussi clairement que le jour : la dimension physique du lieu, et que mon âme tremblait de crainte et d’amour. [9]

Il s’est joué là quelque chose de très profond, lié à la contemplation de la nature. Chaque élève ne vivra certainement pas cette expérience mais, à tous, on peut certainement réussir à faire sentir battre le cœur de la terre, en quelque sorte. Le pape François voit dans cette forme de spiritualité « primordiale » des motivations « pour alimenter la passion de la préservation du monde »[10]. Et l’élève deviendra plus familier de ce monde qui lui est en réalité souvent si inconnu et aura envie de prendre soin à son tour de cette beauté qui est à ses portes ; et il s’ouvrira à l’émerveillement ; et il pourra aller jusqu’à réécrire à sa manière le cantique des créatures de st François d’Assise.

La relation aux autres

Si cette « nature » est certainement la première à laquelle nous pensons quand nous évoquons l’écologie, l’une des forces de l’encyclique est bien de penser en termes d’« écologie intégrale », où la préservation de la nature ne concerne pas uniquement notre paysage préféré. Ainsi, la relation aux autres concerne bien tout le monde vivant, microscopique mais aussi macroscopique : veiller au lien avec la Création devient aussi veiller à la manière dont je me comporte avec mon frère. C’est certainement la raison pour laquelle le pape intitule le cinquième point du sixième chapitre de Laudato si’ : « amour civil et politique ». Il l’explicite en ces termes : « La préservation de la nature fait partie d’un style de vie qui implique une capacité de cohabitation et de communion »[11], mettant en lien cela avec le postulat d’une fraternité universelle, fondée sur des relations gratuites entre les êtres vivants. « Cette même gratuité nous amène à aimer et à accepter le vent, le soleil ou les nuages, bien qu’ils ne se soumettent pas à notre contrôle »[12] poursuit le pape, poussant ainsi à un décentrement de nos vies trop occupées de nous-mêmes afin de faire place à l’autre et à ses besoins. Ceci est donc valable dans la relation à tout être vivant.

Du côté plus spécifiquement humain, cela implique que nous sommes reliés les uns aux autres de manière foncière et que toute amélioration de nos relations avec autrui porte aussi son fruit. François l’exprime ainsi : « Il faut reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde, que cela vaut la peine d’être bons et honnêtes »[13]. Dans ces phrases, il se joue quelque chose du fameux « effet papillon », espéré sous la forme d’une spirale vertueuse, nous faisant entrer dans une communion toujours plus forte et une relation plus harmonieuse à autrui. Autrement dit, il s’agit d’ancrer toutes les actions dans la charité car « l’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur. L’amour de la société et l’engagement pour le bien commun sont une forme excellente de charité qui, non seulement concerne les relations entre les individus mais aussi les « macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques » »[14]. Si le croyant ancre évidemment cette attitude en Dieu, elle excède, ce me semble, une stricte attitude de foi mais incite simplement à vivre des relations plus apaisées avec autrui. L’encyclique poursuit en ces termes : « Dans ce cadre, joint à l’importance des petits gestes quotidiens, l’amour social nous pousse à penser aux grandes stratégies à même d’arrêter efficacement la dégradation de l’environnement et d’encourager une culture de protection qui imprègne toute la société »[15]. C’est l’idée que des actions vraiment communes au sein d’un environnement apaisé porteront davantage de fruit, ce qui semble logique : une action portée par une communauté est en effet toujours plus forte.

Il est vrai que cette réflexion pourrait aussi sembler quelque peu iréniste car, qu’en-est-il dans nos établissements scolaires ? Mettre en place la « civilisation de l’amour » chère à Jean-Paul ii peut nous sembler trop idéaliste dans un climat scolaire bien souvent marqué par la violence. Pourtant, il est probable que des élèves, accompagnés en ce sens, puissent percevoir le fait que l’amélioration du « climat scolaire » a une nette influence sur tout le reste : peut-être que résoudre cette crise climatique-là est plus facile que résoudre l’autre ? On sait que dans les établissements réputés les plus durs, les lieux sont particulièrement dégradés, peu propices à la beauté et à des actions communes en faveur de l’environnement. Peut-être une piste pourrait-elle être un élargissement de la fonction des éco-délégués, par exemple ? Ces élèves, suivis ensuite par d’autres, pourraient aussi constituer les ambassadeurs d’un vivre-ensemble plus apaisé, dans un cadre éducatif plus soigné, qui, à partir de là, permettraient des actions communes pour l’environnement.

Oser la déconnexion ?

Enfin, le pape François parle par ailleurs des signes sacramentels mais aussi de l’importance du repos dans cette « éducation et spiritualité écologiques ». Nous pourrions évoquer la délicate question du sommeil chez les élèves mais encore davantage, avant tout, l’hyperconnexion de ceux-ci. Cette dernière ne se vit pas qu’en journée mais bien également la nuit où nos élèves doivent sans cesse être disponibles pour répondre à la dernière notification reçue sur le réseau social à la mode. Derrière cela, il y a très certainement la question éducative forte du lien aux réseaux et au numérique qui englobe également les responsables légaux mais il s’y trouve de surcroît une question de l’ordre de la disponibilité à l’instant présent et, par là même, à la Création et à la vie tout entière. Comme l’écrit le pape :

Nous sommes appelés à inclure dans notre agir une dimension réceptive et gratuite, qui est différente d’une simple inactivité. Il s’agit d’une autre manière d’agir qui fait partie de notre essence. Ainsi, l’action humaine est préservée non seulement de l’activisme vide mais aussi de la passion vorace et de l’isolement de la conscience qui amène à poursuivre uniquement le bénéfice personnel. La loi du repos hebdomadaire imposait de chômer le septième jour « afin que se reposent ton bœuf et ton âne et que reprennent souffle le fils de ta servante ainsi que l’étranger ». En effet, le repos est un élargissement du regard qui permet de reconnaître à nouveau les droits des autres. [16]

Combien d’élèves – et de professeurs, ne nous excluons pas du lot – peinent à cela ! Il s’agit autant de repos à proprement parler que de savoir « déconnecter » du tourbillon incessant et souvent anxiogène de nos vies pour, paradoxalement, être davantage « connectés » à ce qui se vit, à ce qui est réellement là dans l’instant présent. Pour nous professeurs, nous pouvons le voir à la difficulté qu’ont nos élèves à ranger leur téléphone portable durant le cours, ne serait-ce que dans une poche ou à éviter d’envoyer rapidement un message en plein cours : c’est d’autant plus fort en ce qui concerne le rapport à autrui et à la Création auxquels la rapidité du monde peut faire écran. Nous voulons aller vite et ne prenons plus le temps de recevoir le présent dans son sens de cadeau. Le pape distille cette invitation à plusieurs reprises dans son encyclique, affirmant de manière presque poétique que « la nature est pleine de mots d’amour, mais comment pourrons-nous les écouter au milieu du bruit constant, de la distraction permanente et anxieuse, ou du culte de l’apparence ? »[17]. Il développe encore en ces termes l’attitude recherchée :

Nous parlons d’une attitude du cœur, qui vit tout avec une attention sereine, qui sait être pleinement présent à quelqu’un sans penser à ce qui vient après, qui se livre à tout moment comme un don divin qui doit être pleinement vécu. Jésus nous enseignait cette attitude quand il nous invitait à regarder les lys des champs et les oiseaux du ciel, ou quand en présence d’un homme inquiet « il fixa sur lui son regard et l’aima » (Mc 10, 21). Il était pleinement présent à chaque être humain et à chaque créature, et il nous a ainsi montré un chemin pour surmonter l’anxiété maladive qui nous rend superficiels, agressifs et consommateurs effrénés.[18]

Le constat du pape est clair et, si nous sommes honnêtes, nous ne pouvons qu’en constater la véracité. Aussi ce dernier point s’adresse aussi bien aux éducateurs qui ont à apprendre à être davantage disponibles à ceux dont ils ont la charge qu’aux élèves qui peuvent être guidés dans ce chemin. Est-ce promouvoir une attitude inutile et improductive ? Elle semble au contraire fructueuse et peut-être plus porteuse que d’autres propositions de développement personnel, si nous en croyons la fameuse maxime de Séraphim de Sarov : « acquiers la paix intérieure et des milliers autour de toi trouveront le salut ». Tout est lié !

Conclusion

Il est vrai que Laudato si’ ne propose pas des projets d’établissement qui seraient prêts-à-fonctionner : on aurait même du mal à mettre ce texte directement en articulation avec les nombreux projets qui existent déjà dans les établissements scolaires. Pourtant, l’encyclique se veut inspirante, même dans des milieux publics où son christianisme ne sera pas dit explicitement. En effet, en partant des propositions éducatives qui existent déjà dans les établissements scolaires et dont nous avons évoqué quelques exemples, nous constatons que, si elles sont bonnes, leur limite est souvent qu’elles ne s’intègrent pas dans un projet plus unifié et cohérent dans la vie des élèves. Il nous semble que Laudato si’ avec son refrain « tout est lié » peut apporter cette unité profonde à un projet éducatif écologique plus global. En effet, celle-ci propose une anthropologie relationnelle, fondée sur l’attention à l’autre. Au sein de celle-ci, nous avons cherché à montrer trois directions qui nous semblent particulièrement pertinentes dans le domaine éducatif : proposer une ouverture explicite à la Création, soigner l’art des relations avec autrui et enfin savoir être pleinement présents à l’instant. Ces trois pistes peuvent se développer dans n’importe quel milieu.

Il n’en demeure pas moins que l’éducateur chrétien, pour sa part, pourra pleinement ancrer son action dans la prière comme l’encyclique l’y invite régulièrement également, en reprenant ces mots de la prière finale vers le Créateur qui semblent écrites pour un professeur : « Donne-nous la grâce de nous sentir intimement liés à ce tout ce qui existe. Dieu d’amour, montre-nous notre place dans ce monde comme instrument de ton affection pour tous les êtres de cette terre, parce qu’aucun n’est oublié de toi »[19].

___________________________
Pour citer cet article
Référence électronique: Isabelle de La Garanderie, « Laudato si’ ou l’ouverture de possibles éducatifs ? D’expériences de terrain à une éducation écologique plus intégrale », Educatio [En ligne], 11 | 2021. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

* Vierge consacrée du diocèse de Nanterre, agrégée de Lettres modernes enseignant au lycée Jean Jaurès (Argenteuil – 95) et étudiante en théologie dogmatique au Centre Sèvres (Paris).

[1] EPI : Enseignements Pratiques Interdisciplinaires ; COP : COnférence des Parties, autrement dit conférence mondiale sur le climat.

[2] On peut retrouver la version « COP 21 » de ce projet dans un reportage vidéo qui se trouve ici : https://youtu.be/iexPTwvRqek

[3] La page officielle présentant les éco-délégués est disponible à cette adresse : https://www.education.gouv.fr/des-eleves-eco-delegues-pour-agir-en-faveur-du-developpement-durable-10835

[4] Laudato si’, §211.

[5] Ibid., §204.

[6] M. et J. Hermann, Comprendre et vivre l’écologie – 52 semaines avec Laudato Si’, Paris, Emmanuel, 2020, 144 p. – c’est le titre de la quatrième partie de l’ouvrage.

[7] Laudato si’, §215.

[8] Idem.

[9] Mary Frohlich, “Under the Sign of Jonah: Studying Spirituality in a Time of Ecosystemic Crisis », in Spiritus 9 (Spring 2009) in Charles Curran et Lisa Fullan, Ethics and Spirituality. Readings in Moral Theology n° 17, New York, Paulist, 2014, p. 206-228. Traduction avec le logiciel DeepL.

[10] Laudato si’, § 216.

[11] Ibid., § 228.

[12] Idem.

[13] Ibid., § 229.

[14] Ibid., § 231.

[15] Idem.

[16] Ibid., § 237.

[17] Ibid., § 225.

[18] Ibid., § 226.

[19] Ibid., § 246.