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Editorial

Penser la vocation dans le champ éducatif

François Moog*

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L’omniprésence du discours sur la vocation ou les vocations dans le monde catholique correspond historiquement à un problème de recrutement, principalement sacerdotal, dès le milieu du XIXe. s. Il s’agissait d’attirer des hommes, jeunes si possible, à « donner leur vie à la suite du Christ », selon la rhétorique en vigueur. Une telle perspective est souvent relativisée dans le discours – où l’on dit que tous les baptisés sont appelés – mais elle est systématique dans les pratiques[1]. Dans ce cadre, la notion de vocation est très souvent faussée en ce qu’elle concerne quelques-uns, en vue d’un engagement exceptionnel, consenti une fois pour toute (puisque la question de la vocation – au singulier – semble réglée une fois l’engagement solennel acquis). Cette représentation de la vocation a influencé le vocabulaire courant pour lequel « avoir une vocation » signifie la capacité d’une personne à trouver sa voie et à s’engager dans une mission d’une manière qui sort de l’ordinaire, dès lors que ce n’est pas un travail, c’est une vocation !

Au sein de ce système de représentations, penser la vocation dans le champ éducatif n’a que peu d’intérêt, qu’il s’agisse d’envisager les écoles catholiques comme des lieux de recrutement pour les diocèses et les ordres religieux, ou de favoriser une insertion sociale à forte plus-value en terme de développement personnel.

 

Mais la perspective a changé en profondeur, depuis le Concile Vatican II qui a relayé un profond appel à la sainteté adressé à tous[2]. Cet appel est accompagné d’un énoncé de ses finalités : « Il est donc bien évident pour tous que l’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur forme de vie ; dans la société terrestre elle-même, cette sainteté contribue à promouvoir plus d’humanité dans les conditions d’existence »[3]. S’il s’agit d’un appel adressé à tous dont le but est la promotion de plus d’humanité, alors la perspective éducative devient plus féconde. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la définition des finalités de l’éducation proposée par le même Concile dans sa déclaration sur l’éducation chrétienne : « Le but que poursuit la véritable éducation est de former la personne humaine dans la perspective de sa fin la plus haute et du bien des groupes dont l’homme est membre et au service desquels s’exercera son activité d’adulte »[4]. Le premier but sera progressivement énoncé par la Congrégation pour l’éducation catholique, dès 1977, comme « formation intégrale de la personne humaine »[5]. Le second prend la forme dès Vatican II d’une « contribution à la réalisation du bien commun »[6].

C’est précisément dans cette définition des finalités de l’éducation qu’un réinvestissement de la notion de vocation est possible. Il s’agit de permettre aux structures d’éducation catholique de mettre à la disposition de tous, croyants ou non, l’une des plus belles ressources de la foi chrétienne : l’appel à l’accomplissement de sa propre humanité et l’appel à participer à la vie et à la mission de la communauté. Alors, la notion de vocation peut renvoyer au lien génétique qui existe entre éducation intégrale de la personne et promotion du Bien commun, dans une perspective anthropologique et sociale qui appartient à la tradition chrétienne.

Dans ce cadre, il est sans doute préférable de ne pas simplement parler de vocation car, en tant qu’appel permanent à engager sa liberté au service de tous, il s’agit plus certainement d’une dynamique vocationnelle qui structure toute existence humaine. On peut citer en ce sens Marguerite Léna, pour laquelle l’humanité de l’homme est « l’espace où retentit l’appel, la demeure où s’accomplit la rencontre : elle est vraiment, et jusqu’en ses profondeurs, tout entière en forme de vocation »[7]. Dynamique vocationnelle ou vocation comme forme de l’existence humaine, permettent alors au concept de vocation de renouveler les perspectives éducatives.

 

C’est ce à quoi s’attèlent les contributeurs de ce numéro de la revue Educatio consacrée à la vocation.

Dans une première partie qui cherche à penser la vocation aujourd’hui, Jérôme Brunet propose un parcours d’analyse lexicale et de lectures bibliques qui désigne la notion de vocation comme marqueur d’une éducation intégrale et comme contribution de l’éducation catholique à la question de l’orientation. L’abbé Laurent Stalla-Bourdillon présente ensuite la vie elle-même comme une promesse et un appel. A partir d’une phénoménologie de la découverte de la vie comme don, dès la première prise de conscience d’être vivant, il permet de penser que l’éducation n’a pas pour objectif d’être en mesure de répondre à une vocation, mais que c’est au contraire la vie comme appel et comme réponse au don qui structure une éducation. Francis Marfoglia montre quant à lui comment l’idée de vocation renouvelle la perspective éducative en l’orientant vers le Bien commun. L’éducation au service de la vocation personnelle et du bien commun ouvre alors des voies sociales et politiques nouvelles. Thierry Le Goaziou interroge la notion de liminalité pour montrer que tout démarche chrétienne implique une résistance au repli sur soi et sur ses conviction qui possède une dimension vocationnelle en ceci qu’elle ouvre la possibilité d’un épanouissement et d’une mise en mouvement que la démarche éducative va pouvoir accompagner. Enfin François Prouteau se demande comment penser l’éducation à partir de la notion de vocation. Avec Paul Ricœur, il entrevoit qu’en accompagnant un sujet à devenir lui-même, on inscrit sa vocation au cœur du projet éducatif.

Une deuxième partie fait écho à ces réflexions à partir des pratiques éducatives. Sœur Nathalie Becquart nous fait bénéficier de son expérience au synode des évêques consacré aux jeunes (2018) en redonnant au registre de la vocation sa puissance dynamique comme vocation à l’amour qui fait toute sa place au désir et à la disposition de chacun au service des autres. Benoît Skouratko et Joseph Herveau rendent compte du colloque du CNESCO de 2018 sur l’éducation à l’orientation, laquelle peut être conçue comme possibilité offerte à chacun de prendre sa place dans la communauté humaine en vue du Bien commun. Jean-Baptiste Jacomino, à partir de l’œuvre de Jean Onimus, montre comment l’expérience du poétique initie l’humain à son humanité. En révélant ainsi le sujet à lui-même, la littérature l’ouvre à un monde à habiter dans lequel sa responsabilité doit s’exercer et sa liberté s’engager. Isabelle de La Garanderie  nous partage son expérience de consacrée enseignante en éducation prioritaire et de sa familiarité avec le texte biblique. Elle montre ainsi comment en portant sur l’autre un regard d’amour, en se laissant toucher par lui, en étant prêt à le relever et en l’invitant à s’engager, l’éducateur peut restaurer une authentique liberté qui demeurera un bien précieux. Enfin, Alexis Poujade, formateur dans le domaine de l’action sociale, partage les fruits d’une expérience menée auprès des potentiels cadres intermédiaires de la Fondation d’Auteuil. Il montre comment l’inscription d’un parcours professionnel dans un projet de vie peut être particulièrement féconde pour les personnes.

 

Un tel dossier, particulièrement stimulant, ne peut qu’inciter chacun chrétien à redécouvrir que la mission éducative est au cœur de sa mission baptismale, et inviter chaque éducateur, chrétien ou non, à rechercher dans la tradition éducative chrétienne des ressources éducatives profondément porteuses de sens. On peut en attendre l’éclosion de nombreuses « vocations » d’enseignants et d’éducateurs car, plus que jamais, la moisson est abondante !

* Professeur, Institut Catholique de Paris, UR-RCS 7403

[1] Il suffit pour s’en convaincre de vérifier quelle est la mission du « service des vocations » dans un diocèse ou de s’intéresser aux documents produits par ceux-ci. Il n’y est jamais question de la vocation à la sainteté qui est adressée à tous, mais bien toujours de favoriser l’engagement de quelques-uns à des fonctions ciblées. Par ailleurs, il est systématique que l’appel du Christ à prier pour les ouvriers de la moisson (Mt 9, 38 ou Lc 10, 2) soit référé à un engagement dans la vie religieuse ou presbytérale, très marginalement à l’engagement et à la vie des époux chrétiens.

[2] Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen gentium, n° 39-42.

[3] Ibid., n° 40.

[4] Concile Vatican II, Déclaration sur l’éducation chrétienne, Gravissimum educationis, n° 1.

[5] Cf. Congrégation pour l’éducation Catholique, L’école catholique (19 mars 1977) n° 4, 8, 15, 16, 19, 26, 35, 36, 39, 45.

[6] Concile Vatican II, Déclaration sur l’éducation chrétienne, Gravissimum educationis, n° 1.

[7] Marguerite LENA, L’esprit de l’éducation, Paris, Parole et Silence, 2004, p. 37.