Lucie Roger[1]
Télécharger le fichier en version PDF
Résumé
Dans le contexte de l’appel du Pacte éducatif global[2] lancé par le pape François, cet article explore la mise en œuvre contextualisée d’une pédagogie chrétienne au sein du réseau scolaire vincentien, au travers du concept de pédagogie vincentienne du service. Fondée sur les figures de Vincent de Paul et Louise de Marillac, cette pédagogie vise à promouvoir une éducation intégrale, inclusive et engagée, en articulant avec les valeurs chrétiennes avec les enjeux contemporains de l’école (vivre-ensemble, lutte contre le harcèlement, éducation à la fraternité, etc.).
Mots-clés : Pédagogie du service, Pacte éducatif Global, démarche collaborative
Resumen
En el contexto del llamamiento del Pacto Educativo Global[3] lanzado por el papa Francisco, este artículo explora la aplicación contextualizada de una pedagogía cristiana en la red escolar vicentina, a través del concepto de pedagogía vicentina del servicio. Basada en las figuras de Vicente de Paúl y Luisa de Marillac, esta pedagogía tiene como objetivo promover una educación integral, inclusiva y comprometida, articulando los valores cristianos con los retos contemporáneos de la escuela (convivencia, lucha contra el acoso, educación en la fraternidad, etc.).
Palabras clave: Pedagogía del servicio, Pacto Educativo Global, enfoque colaborativo
Abstract
In the context of the Global Educational Pact[4] launched by Pope Francis, this article explores the contextual implementation of a Christian pedagogy within the Vincentian school network through the concept of Vincentian pedagogy of service. Rooted in the legacy of Vincent de Paul and Louise de Marillac, this approach aims to promote integral, inclusive, and committed education, aligning christian values with contemporary educational challenges such as living together, anti-bullying efforts, and education for fraternity.
Keywords: Service pedagogy, Global Education Pact, collaborative approach
Introduction
Dans un contexte éducatif mondial en quête de sens et de transformation, le Pacte éducatif global, promu par le pape François, invite les institutions à repenser leurs finalités à l’aune de sept engagements fondamentaux, dont la dignité humaine, la fraternité, la solidarité et l’écologie intégrale. Si ces principes trouvent un large écho dans les textes fondateurs de l’Enseignement Catholique, leur mise en œuvre concrète au sein des établissements demeure un défi, en particulier dans des contextes scolaires pluriels où se conjuguent convictions personnelles, cultures professionnelles et obligations institutionnelles.
Loin d’une approche uniquement programmatique ou pastorale, c’est à la construction d’une pédagogie chrétienne enracinée dans les pratiques professionnelles et inclusive, fondée sur la notion de service, que s’attache aujourd’hui le réseau congréganiste Vincent de Paul Formation (VDP Réseaux et Formation). Cette pédagogie s’inspire de la figure de saint Vincent de Paul, dont l’héritage spirituel, souvent cantonné à sa dimension caritative, peut être relu comme une source féconde de postures éducatives concrètes, mobilisables à travers tous les métiers de l’école : enseignants, éducateurs, personnels de service, cadres et à tous les niveaux d’enseignement. Cette contribution interroge la manière dont une pédagogie chrétienne, à partir de la tradition vincentienne, peut aujourd’hui nourrir des pratiques éducatives professionnelles, inclusives et concrètes et devenir, en elle-même, une source d’espérance partagée.
Dans le cadre juridique français, les enseignants du privé sous contrat sont appelés à respecter le caractère propre[5] des établissements catholiques, tout en étant protégés par la liberté de conscience. Cela implique une proposition éducative respectueuse, qui ne saurait être imposée, mais qui doit pouvoir s’incarner dans les pratiques pédagogiques, en lien avec les missions de l’école et les besoins des élèves.
Notre hypothèse est la suivante : une pédagogie vincentienne contemporaine ne peut se décréter à partir de principes généraux, mais doit être reconstruite à partir d’un « album de connaissances », c’est-à-dire une exploration raisonnée de la vie de Vincent de Paul, de ses intuitions éducatives, et des gestes professionnels qu’elles inspirent. Cette démarche, ancrée dans une lecture contextuelle et symbolique, permet d’identifier des pratiques innovantes et éthiques au service de tous, et particulièrement des plus fragiles.
Pour structurer cette mise en œuvre, nous mobiliserons deux cadres complémentaires : une approche épistémologique issue de la pensée de Gaston Bachelard, qui éclaire la manière dont se construisent les savoirs professionnels ; et un cadre systémique inspiré de la pensée complexe d’Edgar Morin, permettant d’envisager le déploiement de cette pédagogie à trois niveaux : dans la classe, à l’échelle de l’établissement, et dans la communauté éducative élargie.
Enfin, cette réflexion s’appuiera sur un ensemble d’outils en cours de conception, destinés à accompagner les enseignants et les équipes éducatives : parcours symbolique, podcasts par filière, activités de formation, conte pour la maternelle, trousses pédagogiques disciplinaires et collectives, carnets individuels pour les élèves. Loin d’un modèle figé, c’est une pédagogie en mouvement qui se construira, enracinée dans l’héritage vincentien et tournée vers l’appropriation vivante du Pacte éducatif global.
1. Un cadre pour une pédagogie chrétienne de tous et pour tous
1.1 Le cadre juridique : respect du caractère propre et liberté de conscience
En France, les établissements d’enseignement catholique sous contrat sont liés à l’État par la loi Debré (1959)[6], qui garantit la liberté de conscience des enseignants tout en reconnaissant le caractère propre de ces établissements. Cette reconnaissance a été précisée par plusieurs décisions du Conseil constitutionnel (1977[7], 1985[8]) et du Conseil d’État (1990[9]), puis réaffirmée par la loi Censi de 2005 (article L.442-5 du Code de l’éducation[10]). Ainsi, les maîtres sont tenus de respecter le caractère propre de l’établissement sans que cela puisse porter atteinte à leur liberté de conscience.
Ce respect s’exprime avant tout par une posture professionnelle : il ne s’agit pas d’adhésion confessionnelle, mais d’un devoir de réserve vis-à-vis du projet éducatif chrétien. Dans cette perspective, l’enseignant peut adopter différentes attitudes, allant du respect explicite à une forme d’engagement professionnel dans la mise en œuvre du projet. L’important est de garantir une cohérence éducative fondée sur la dignité, la relation, l’accompagnement et l’attention aux plus fragiles, sans jamais contraindre les consciences.
Le réseau des établissements vincentiens s’inscrit pleinement dans ce cadre, en proposant des outils et des postures éducatives compatibles avec la pluralité des convictions personnelles, mais enracinés dans une vision chrétienne de l’éducation comme service.
1.2 L’Institut VDP Réseaux et Formation : une mission congréganiste en mutation
VDP Réseaux et formation est un organisme de formation congréganiste à qui 2 missions ont été confiées : accompagner les établissements souhaitant développer l’activité apprentissage et outiller les acteurs de l’école pour les défis contemporains. Sa spécificité tient à son enracinement dans une tradition spirituelle forte, celle de saint Vincent de Paul et Louise de Marillac, tout en assumant la nécessité de parler aux enseignants d’aujourd’hui, dans leur langage professionnel.
Longtemps centrées sur la seule catéchèse ou sur une présentation historique de la vie de Vincent de Paul, les formations congréganistes évoluent progressivement vers une approche pédagogique contextualisée, attentive aux réalités du terrain. Cette mutation s’accompagne d’une volonté de concevoir des dispositifs de formation structurés, articulés autour d’activités formatives, d’outils concrets et de parcours différenciés selon les publics (enseignants du premier et second degré, vie scolaire, pastorale, personnels de service, etc.).
Dans cette logique, VDP Réseaux et Formation vise une transmission de la pédagogie vincentienne non pas comme un corpus figé, mais comme co-construite à partir des pratiques, des récits, des représentations et des besoins identifiés sur le terrain. Elle se veut transversale, progressive, modulaire et adaptée aux enjeux éducatifs contemporains.
1.3 Des enjeux éducatifs actuels : inclusion, sens et engagement
Les établissements du réseau Vincent de Paul accueillent une grande diversité d’élèves, de parcours et de situations sociales. Face aux tensions croissantes autour de l’autorité, du climat scolaire, du vivre-ensemble ou de la réussite de tous, le besoin d’un cadre éthique stable, capable de donner du sens à l’action éducative sans l’enfermer dans un modèle unique devient un impératif pour chaque équipe éducative.
Dans ce contexte, l’héritage vincentien offre une boussole éducative fondée sur la relation à l’autre, le service, la persévérance et l’attention aux plus pauvres — au sens large du terme. Ces valeurs peuvent se traduire, de manière concrète, dans des postures professionnelles (écoute, accompagnement, exigence bienveillante), dans des activités symboliques ou collaboratives, ou encore dans des outils pédagogiques différenciés selon les disciplines et les cycles.
La mise en œuvre d’une pédagogie vincentienne contextualisée répond à un double enjeu :
- Outiller les professionnels de l’éducation dans leur mission, en tenant compte de leurs contraintes, responsabilités et marges de manœuvre ;
- Soutenir une dynamique collective, permettant aux établissements d’incarner leur caractère propre de façon vivante et respectueuse, en cohérence avec le Pacte éducatif global.
2. Cadre théorique et méthodologique
2.1 Une démarche d’analyse inspirée du profil épistémologique de Gaston Bachelard
Afin de construire une pédagogie vincentienne enracinée dans les pratiques et ouverte à l’innovation, nous avons choisi d’adopter une posture inspirée de l’épistémologie bachelardienne, en particulier de la notion de profil épistémologique[11].
Pour Bachelard, si chaque individu entretient avec un concept une relation située, traversée par divers niveaux philosophiques, de l’animisme au rationalisme dialectique, les savoirs collectifs répondent à la même logique. Le profil épistémologique désigne ainsi une photographie mentale des représentations et obstacles qui structurent une connaissance à un moment donné. Cette notion, appliquée ici à la pensée éducative des enseignants, permet de mettre à jour les représentations implicites, les routines professionnelles et les croyances sous-jacentes qui orientent leurs pratiques.
Dans le cadre de ce projet, cette démarche est mobilisée de façon double :
D’une part, en établissant un « profil épistémologique » de la figure de Vincent de Paul, à travers un travail d’analyse fine des épisodes de sa vie, de ses actes concrets et de leur compréhension actuelle. Ce travail a permis d’élaborer un album des connaissances, regroupant 22 épisodes clés de sa vie, chacun associé à une valeur éducative (persévérance, attention, courage, humilité…) et à une ou plusieurs pratiques professionnelles concrètes transposables à l’école d’aujourd’hui[12].
D’autre part, par l’invitation des équipes pédagogiques à effectuer un travail réflexif sur leurs propres conceptions éducatives, à travers des dispositifs tels que l’activité d’introspection à partir de citations, l’activité symbolique « Sur ses pas », ou encore l’élaboration de séances au cours de regroupements collectifs. Ces dispositifs visent à faire émerger les strates de pensée (tactiques, techniques, philosophiques) à l’œuvre dans les gestes professionnels, afin d’ouvrir un espace d’invention (au sens bachelardien du terme) pour une pédagogie renouvelée.
L’objectif n’est pas de produire un modèle normatif ou doctrinal, mais bien de cartographier les possibles en croisant les pratiques et les valeurs issues du charisme vincentien, afin de soutenir une dynamique d’appropriation et de création.
2.2 Une logique de complexité pour penser le déploiement de la pédagogie vincentienne
Si le profil épistémologique éclaire le rapport personnel, collectif et professionnel au savoir, il nous faut également un cadre systémique pour penser l’organisation concrète et transversale de la pédagogie vincentienne dans les établissements.
C’est ici que s’impose la référence à la pensée complexe d’Edgar Morin[13], dont les principes offrent une grille pertinente pour penser l’éducation comme système vivant, en interaction permanente avec ses environnements humains, sociaux, culturels et spirituels.
Trois dimensions de la pensée complexe nous paraissent particulièrement mobilisables ici :
- La reliance : l’éducation n’est pas une somme de savoirs isolés, mais un tissage de relations (entre élèves, adultes, disciplines, territoires). La pédagogie vincentienne vise à renforcer cette reliance, en travaillant sur les liens : entre savoir-être et savoirs disciplinaires, entre actions individuelles et projet collectif, entre acteurs d’un même établissement.
- Le dialogique : au lieu d’opposer soin et exigence, pastorale et enseignement, règles et bienveillance, la pensée complexe invite à penser des logiques co-présentes et fécondes. La pédagogie vincentienne ne cherche pas à simplifier les tensions éducatives, mais à les habiter de manière créative, à travers des postures éducatives ajustées.
- L’auto-éco-ré-organisation : les établissements sont des écosystèmes adaptatifs, capables d’évolution, d’innovation et de transformation à condition qu’ils soient soutenus par une culture partagée. C’est pourquoi le déploiement de la pédagogie vincentienne ne repose pas uniquement sur une diffusion verticale, mais sur une dynamique ascendante, collaborative et contextualisée.
Ce double cadre (Bachelard et Morin) permet ainsi de penser une méthodologie cohérente avec les finalités du projet : partir des pratiques, faire émerger les valeurs, créer des outils partagés, dans une logique de sens, de service et d’appropriation locale.
2.3 Démarche méthodologique
La pédagogie vincentienne envisagée ici ne reposera pas sur un modèle préconstruit ou transférable tel quel dans les établissements. Elle se construira progressivement, à partir de l’analyse de pratiques, de récits, de textes fondateurs et de situations éducatives, en lien avec la figure de Vincent de Paul. La démarche, bien qu’elle propose des outils pré-construits dans un premier temps, sera in fine inductive et ancrée dans le terrain : il s’agira de partir de la réalité vécue des enseignants et des élèves pour élaborer des outils signifiants et adaptables.
Le point de départ de cette élaboration a été la création d’un tableau de correspondance entre les principaux épisodes de la vie de Vincent de Paul, les valeurs éducatives qu’ils incarnent, et les pratiques professionnelles actuelles auxquelles ces épisodes peuvent faire écho. Cette lecture symbolique a permis d’identifier des axes porteurs pour la formation et l’éducation : attention aux plus fragiles, service concret, éducation de la conscience, persévérance, douceur dans l’exigence… À partir de ce tableau, plusieurs outils ont été conçus, notamment une activité de formation pour adultes intitulée « Sur ses pas », mobilisant ces épisodes comme supports d’analyse éthique et professionnelle.
Tableau 1: Extrait du tableau de correspondance entre les épisodes de la vie de Vincent de Paul, les valeurs éducatives et les pratiques professionnelles (Épisode 1)
| Épisode de la vie de Saint Vincent | Signification symbolique | Métiers concernés | Exemples de pratiques professionnelles |
| 1. Une enfance paysanne dans les Landes
▫ |
Humilité – racines simples – sens du reel | Agent d’entretien
|
Je prends soin du cadre de vie de l’établissement, même si mon travail passe souvent inaperçu. |
| Cuisinier·ère | Je prépare chaque repas avec attention, en pensant aux élèves pour qui c’est peut-être le seul repas équilibré de la journée. | ||
| Enseignant·e
|
Je reste attentif·ve aux réalités familiales et sociales de mes élèves ; je m’adapte à leurs contextes de vie. |
Les ressources initiales sont élaborées selon des formats variés et complémentaires, en lien avec les publics visés. Pour la formation des enseignants, trois activités fondatrices ont été conçues : une activité brise-glace, une activité d’introspection à partir de citations, et une activité narrative et symbolique (« Sur ses pas »).
Pour les élèves, des podcasts contextualisés par filière (y compris pour le lycée professionnel), un conte illustré pour la maternelle avec activité sensorielle associée, et un carnet individuel pour les 6–12 ans permettent de décliner la pédagogie vincentienne sous des formes adaptées, accessibles, et engageantes.
Enfin, les ressources sont pensées dans une logique systémique et transversale : la « trousse de Vincent » (centrée sur les savoirs disciplinaires) et la « trousse de Louise » (qui concerne les projets transversaux, interdisciplinaires et coopératifs) seront également créées avec une activité par discipline et par niveau. Chacune visant à fournir aux enseignants des exemples concrets d’activités en lien avec les valeurs vincentiennes, mobilisables à différents niveaux (en classe, à l’échelle de l’établissement, dans l’ouverture à la communauté). L’ensemble de cette élaboration des trousses est conçu comme un processus qui sera collaboratif et évolutif, où chaque outil pourra être pensé pour être co-construit, partagé, approprié, ajusté.
2.4. Vers une pédagogie du service : fondements et cohérence avec le Pacte éducatif global
La pédagogie vincentienne que nous proposons de mettre en œuvre se définit avant tout comme une pédagogie du service. Elle ne constitue ni une méthode pédagogique spécifique, ni un modèle fermé. Elle désigne une posture éducative transversale, nourrie d’une vision anthropologique et éthique issue de l’expérience de saint Vincent de Paul, et adaptée aux réalités contemporaines des établissements scolaires.
Cette pédagogie repose sur une conviction simple : éduquer, c’est servir l’humanité en chaque personne. Servir non comme une attitude descendante, mais comme un engagement actif, relationnel et solidaire. Dans l’esprit vincentien, il ne s’agit pas de faire à la place de ni pour l’autre, mais avec lui, dans une dynamique d’attention, de reconnaissance et de responsabilisation réciproques. Cette pédagogie du service s’incarne ainsi dans des gestes professionnels concrets : un regard ajusté, une écoute patiente, une exigence bienveillante, un soin porté aux invisibles, une manière d’enseigner et de vivre ensemble qui rend chacun acteur.
En cela, elle rejoint pleinement les valeurs portées par le Pacte éducatif global : la dignité humaine, la fraternité, la solidarité, le dialogue intergénérationnel, l’écologie intégrale. À travers les dispositifs envisagés, il s’agit de permettre aux éducateurs comme aux élèves de faire l’expérience d’une éducation qui relie, qui transforme le rapport à soi, aux autres, au savoir et au monde. Une éducation qui ne se limite pas à transmettre, mais qui engage à co-construire. Une éducation qui s’ouvre à la complexité des situations et à la diversité des personnes, tout en gardant comme fil rouge l’attention aux plus vulnérables.
Dans un monde éducatif traversé par les doutes, la fatigue, les tensions ou le sentiment d’impuissance, cette pédagogie du service peut aussi être comprise comme un acte d’espérance. Une espérance non pas abstraite ou naïve, mais enracinée dans l’expérience : celle d’un changement de regard, d’une réussite inattendue, d’un lien qui se tisse, d’un élève qui reprend confiance, d’une équipe qui choisit de croire en son projet commun. Loin des idéalisations, l’espérance vincentienne s’ancre dans une confiance active : elle invite à voir en chaque personne un potentiel de croissance, et dans chaque communauté éducative, un lieu possible de transformation sociale.
Ainsi comprise, la pédagogie vincentienne ne cherche pas à se juxtaposer aux pédagogies existantes, mais à les irriguer de l’intérieur. Elle propose un horizon commun, une culture éducative partagée, dans laquelle chaque acteur : enseignant, éducateur, personnel de service ou de direction, peut trouver une manière singulière et collective de « montrer le chemin ».
Le chemin de Vincent de Paul et de Louise de Marillac
Afin de bien illustrer ce « chemin », nous prendrons l’exemple des trousses dont il a été question plus haut et expliquer en quoi les postures vincentiennes peuvent irriguer des pédagogies de l’intérieur, sans se juxtaposer à celles-ci. De la vie de Vincent de Paul, on sait qu’il était un homme structuré, orienté vers l’efficacité, la rigueur et l’organisation du service. Ses actions ont toujours été ancrée dans la réalité et mises au service des plus démunis. Il valorisait aussi l’instruction comme moyen d’émancipation.
Louise de Marillac incarne la relation éducative, la délicatesse et l’attention fine aux vulnérabilités. Elle favorise une approche globale et contextualisée des besoins, dans une logique du « prendre soin ». Son action s’inscrivait dans une dynamique collective, interpersonnelle et attentive à l’humain.
Ces figurent peuvent dès lors inspirer des postures pédagogies et irriguer tant des méthodes d’enseignement que des modes de vivre-ensemble sans porter atteinte à la liberté de conscience, sans remplacer les pratiques existantes, mais en contribuant à leur donner du sens.
3. Dispositifs envisagés
La mise en œuvre d’une pédagogie vincentienne professionnelle et inclusive suppose le développement progressif de dispositifs éducatifs contextualisés, capables de nourrir à la fois la posture éducative des enseignants et les expériences formatives des élèves. Ces dispositifs ne sont pas encore expérimentés mais sont en cours de création, à partir d’une démarche collaborative au sein de la famille Vincentienne. Ils ont vocation à s’adapter à des contextes variés (primaire, secondaire, lycée professionnel, EHPAD, structures éducatives spécialisées…), dans le respect du caractère propre et de la liberté de conscience des personnels.
Deux axes complémentaires structurent l’ensemble de ces dispositifs en cours d’élaboration :
3.1 Des outils pour les enseignants : se former à la pédagogie vincentienne
Trois premières activités ont été conçues comme fondement d’un parcours de formation d’équipe :
a) L’activité « brise-glace », fondée sur des citations de Vincent de Paul et des mises en situation fictives, permet une projection collective dans des postures éducatives fondées sur la douceur, l’audace ou la persévérance.
Exemple de l’activité brise-glace :
Citation : « Douceur, délicatesse et bonté doivent marquer chaque action de votre journée »
Mise en situation à compléter : Ce matin-là, un élève entre dans l’établissement visiblement en colère. L’agent d’accueil, le surveillant et le professeur principal échangent un regard…
Imaginez comment la douceur et la délicatesse peuvent s’inviter dans cette situation.
b) L’activité « Sur ses pas », mobilise les grands épisodes de la vie de Vincent de Paul comme supports symboliques et analytiques. Avant l’activité, une courte vidéo de présentation de huit minutes est visionnée. Cette vidéo présente les épisodes de la vie de Vincent de Paul et les valeurs associées avec une imagerie symbolique. Cette vidéo est une mise en contexte. Chaque épisode est associé à une valeur éducative et à des pratiques observables dans une communauté scolaire, ce qui permet de faire lien entre figure fondatrice et enjeux contemporains de l’éducation. Cette activité se déroule en deux phases :
Phase A : En équipe de 3-4 personnes
Par équipe, les participants reçoivent des cartes de couleur variées et vont les placer sur le chemin Vincent de Paul affiché au mur sous forme de frise chronologique.
Phase B : En équipe de « famille-métier » (enseignant, personnel de direction, personnel d’entretien, spécialistes, etc.).
Les cartes sont redistribuées en fonction des « famille-métier » Il est ensuite demandé à chaque équipe de construire quelques exemples concrets d’événements réels ou idéaux en fonction des pratiques professionnelles spécifiques à leur métier.
Exemple de l’activité « Sur ses pas »:
Texte d’une carte « pratique professionnelle : « J’aide les élèves à réfléchir à leurs motivations profondes, à distinguer désir de réussir et désir d’être reconnu.
Cette carte est associée à l’étape 3 de la vie de Vincent de Paul : Un jeune prêtre en recherche d’une bonne situation
Cette étape se caractérise par : Quête de reconnaissance – tensions entre ambition et vocation
La carte est ici associée à un profil de personnel de direction
c) L’activité « d’introspection », construite à partir des mêmes citations commentées que l’activité brise-glace, invite chaque professionnel à relire ses pratiques et son éthique éducative à la lumière des valeurs vincentiennes.
Exemple d’activité d’introspection :
Citation : « Il faut grâce pour commencer, il en faut encore plus pour persévérer »
Pistes de réflexion : Donnez un exemple concret, dans votre métier, où la douceur ou la bonté a changé le cours d’une situation.
Que pourrait-on faire pour que la délicatesse devienne une marque de la culture d’établissement ?
Ces activités visent une appropriation progressive et professionnelle de la pédagogie du service. Elles seront complétées par un Génially accessible post-formation, ainsi que des fiches-outils, des grilles d’analyse ou des supports de discussion, en vue de proposer des outils complémentaires et utiles à la poursuite des échanges dans chaque établissement.
3.2 Des ressources pour les élèves : relier valeurs, savoirs et pratiques
Le second axe concerne la création de ressources pédagogiques adressées directement aux élèves, de la maternelle au lycée. L’objectif est de traduire la pédagogie vincentienne en expériences éducatives concrètes, en articulation avec les programmes et les projets d’établissement.
- Un conte illustré pour les enfants de maternelle, accompagné d’une activité sensorielle (« Le Grand cœur de Vincent ») visant à exprimer les émotions, le soin et l’entraide.
- Un carnet individuel pour les enfants de 6 à 12 ans, structuré en 22 fiches, chacune comprenant un récit et une illustration inspiré de la vie de Vincent, un savoir-être expliqué, une activité (bricolage, saynète, débat, jeu…). Plusieurs formats de valorisation et de partage de ces activités sont proposés : présentations orales, affiches ou frise murale, partage numérique, etc.
- Une série de podcasts à destination des élèves de lycée général et professionnel, proposant une mise en résonance entre la figure de Vincent de Paul et les métiers, les valeurs du vivre-ensemble, la persévérance ou encore la lutte contre le harcèlement. Ces podcasts seront diffusés sous forme d’affiche dans les Lycées.
Exemple d’un podcast sur le harcèlement :
Enfin, deux trousses pédagogiques seront mises en place :
- La trousse Vincent, centrée sur les savoirs disciplinaires, proposera au démarrage, des séquences d’enseignement ou d’accompagnement intégrant une posture vincentienne Cette trousse pourra contenir : Des démarches pédagogiques disciplinaires fondées sur la clarté, la rigueur, la progressivité, mais aussi la finalité éthique des apprentissages. Par exemple, pour une séance de mathématique, l’ajout d’un enjeu éthique concret à l’objectif d’apprentissage, des grilles de préparation de séquences intégrant la question : « A quoi ce savoir peut-il servir pour les autres ?», des exemples d’évaluations de compétences à visée solidaire, des rituels de début ou fin de séance inspirés des attitudes de Vincent de Paul (attention, concentration, engagement).
A titre d’exemple, pour une séance sur les fractions en cycle 3 ou 4, une situation de partage pourrait être proposée avec un objectif disciplinaire : Comprendre et manipuler les fractions. Et un objectif éthique : Relier la notion de fraction à une situation de vie concrète : partager des ressources de manière équitable. Il s’agirait dès lors de ne pas seulement résoudre le problème, mais d’interroger, par la situation mathématique, la notion de partage.
- La trousse Louise, consacrée à l’interdisciplinarité, aux projets coopératifs et aux pratiques de tutorat entre élèves intégrera aussi les recherches-actions qui seront menées par les enseignants (ex. : co-intervention, ateliers philo en lycée pro, “éducations à…”).
Cela pourrait se traduire par exemple par un projet interdisciplinaire entre le français, l’EMC et les arts visuels afin d’élaborer collectivement une charte du vivre-ensemble dans l’établissement avec comme objectif éducatif de permettre aux élèves d’identifier et d’exprimer leurs émotions pour améliorer le climat de classe.
L’ensemble de ces dispositifs se veut ouvert, évolutif et adaptable, à la manière des REL[14]: ils ne prescrivent pas une méthode unique mais proposent des entrées concrètes dans une posture éducative fondée sur le service, la relation, la transformation du regard. Ces deux trousses seront présentées au cours des rencontres avec les équipes scolaires qui seront invitées à créer d’autres activités et séances à partager dans les trousses. Ici, il ne s’agit pas seulement de rendre le contenu vincentien, mais que la démarche de création et de partage des ressources le soit aussi.
4. Perspectives
4.1 Un calendrier progressif de mise en œuvre
La création des outils décrits ci-haut s’inscrit dans un déploiement progressif, amorcé en 2025 avec les premières activités de formation proposées aux équipes éducatives. L’année 2025-2026 verra l’expérimentation des dispositifs dans quelques établissements volontaires, en vue d’un premier retour d’usage et d’ajustements collectifs. À terme, une plateforme collaborative permettra de mutualiser les ressources créées, d’animer une veille pédagogique inspirée du charisme vincentien, et de soutenir les démarches de formation interne dans chaque établissement du réseau.
4.2 Recherches-actions en cours d’élaboration
Parallèlement à la production des outils, plusieurs recherches-actions collaboratives pourront être menées avec des enseignants et des formateurs. Elles visent à documenter et à faire évoluer les pratiques éducatives à la lumière des valeurs vincentiennes, sur des thématiques identifiées comme prioritaires par les équipes. Il pourrait s’agir par exemple de :
- La co-intervention et l’interdisciplinarité dans les lycées professionnels
- Les ateliers philosophiques pour développer le jugement et l’intériorité
- Les formes de tutorat et d’entraide entre élèves
- Les “éducations à…” (éducation au vivre-ensemble, à l’écologie, à la fraternité…)
- L’analyse des postures professionnelles dans des contextes de fragilité (accueil d’élèves allophones, harcèlement, absentéisme)
Ces recherches-actions auront également pour but de structurer un corpus de références pédagogiques vincentiennes, ancrées dans les réalités de terrain.
4.3 Une visée de transférabilité et d’internationalisation
Si la démarche prend appui sur la tradition vincentienne, elle ne se veut ni réservée aux établissements congréganistes, ni confinée à un contexte culturel particulier. En mettant l’accent sur des valeurs universelles (attention à l’autre, service, éducation intégrale, fraternité), la pédagogie vincentienne rejoint les grandes orientations du Pacte éducatif global et peut inspirer d’autres réseaux éducatifs, notamment dans des contextes où l’éducation est un levier de transformation sociale.
Un travail d’adaptation culturel pourrait par ailleurs être envisagé à partir de 2026, afin de faciliter la diffusion et l’adaptation des ressources à l’échelle internationale, en particulier dans les pays du Sud où le charisme vincentien est historiquement implanté. Ce travail s’accompagnerait d’une réflexion sur la transférabilité des dispositifs, dans des contextes scolaires, sociaux ou religieux différenciés.
Conclusion : une pédagogie du service, une pédagogie de l’espérance
L’accompagnement à la mise en œuvre de la pédagogie vincentienne ou pédagogie du service, en cours d’élaboration dans L’accompagnement à la mise en œuvre de la pédagogie vincentienne, n’a pas vocation à imposer un modèle. Elle propose un chemin : un chemin éducatif ancré dans le réel, ouvert à la complexité, fondé sur la relation. En s’appuyant sur les ressources de la tradition vincentienne, elle cherche à construire des dispositifs simples, adaptables et porteurs de sens, qui articulent valeurs, pratiques et savoirs.
Ce chemin est aussi une réponse concrète à l’appel du Pacte éducatif global : réenchanter l’acte éducatif en lui redonnant sa force de transformation individuelle et collective. À travers des gestes, des postures, des récits et des dispositifs, il devient possible de faire émerger, dans les établissements catholiques, une culture éducative du service, capable de tenir ensemble l’exigence et la bienveillance, l’attention au plus fragile et la rigueur pédagogique.
Ce que ce projet dessine, c’est peut-être un acte d’espérance. Non pas une espérance abstraite, détachée du quotidien, mais une espérance qui se construit pas à pas, dans l’acte même d’enseigner, d’accompagner, de prendre soin. Une espérance contagieuse, enracinée dans la conviction que chaque élève peut grandir, chaque éducateur peut se renouveler, chaque communauté peut devenir un lieu de fraternité vivante.
En cela, la pédagogie vincentienne invite à un engagement éducatif plus vaste que l’application de consignes : elle propose de servir, avec professionnalisme et cœur, l’humanité en devenir.
_____________________________
Pour citer cet article
Référence électronique : Lucie Roger « La pédagogie vincentienne au service de tous : vers une mise en œuvre contextualisée du Pacte éducatif global. », Educatio [En ligne], 16 bis | 2026. URL : https://revue-educatio.eu
Droits d’auteurs
Tous droits réservés
[1] Gestionnaire de formation – Vincent de Paul Réseaux & Formation
[2] Pape François, Un pacte éducatif global : reconstruire le tissu des relations pour une humanité fraternelle, Cité du Vatican, Dicastère pour la Culture et l’Éducation, 2020.
[3] Papa Francisco, Un pacto educativo global: reconstruir el tejido de las relaciones para una humanidad fraternal, Ciudad del Vaticano, Dicasterio para la Cultura y la Educación, 2020
[4] Pope Francis, A Global Educational Pact: Rebuilding the Fabric of Relationships for a Fraternal Humanity, Vatican City, Dicastery for Culture and Education, 2020.
[5] Il n’existe pas de définition du Caractère propre. Le Secrétariat général de l’Enseignement catholique (SGEC) précise cependant qu « ‘ll peut être défini, d’une façon générale, comme liant dans un tout, enseignement et éducation, orientée de façon chrétienne ». Site internet du SGEC. Consulté le 21 juillet 2025.
[6] Loi n°59-1557 du 31 décembre 1959, Loi Debré relative aux rapports entre l’État et les établissements d’enseignement privés, Journal officiel de la République française, 2 janvier 1960.
[7] Conseil constitutionnel, Décision n°77-87 DC du 23 novembre 1977, relative à la loi Royer sur l’enseignement.
[8] Conseil constitutionnel, Décision n°85-200 DC du 23 janvier 1985, relative à la loi sur l’enseignement privé.
[9] Conseil d’État, Arrêt n°116504 du 6 janvier 1990, relatif à la liberté pédagogique dans les établissements privés sous contrat.
[10] Loi n°2005-5 du 5 janvier 2005, Loi Censi relative au statut des maîtres de l’enseignement privé sous contrat, article L.442-5 du Code de l’éducation, Journal officiel de la République française, 6 janvier 2005.
[11] Bachelard, Gaston, La philosophie du non, Paris, PUF, 1940
[12] Ce travail a été réalisé à partir de l’analyse de divers documents de formation internes et inédits, élaborés par les Filles de la Charité
[13] Morin, Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990.
[14] Ressources éducatives libre

