L’école Chevreul 1915-2015 : ou comment un groupe d’enseignants développa un projet pédagogique original

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Résumé : Fêter le centenaire de l’Ecole Chevreul de Lyon, est une occasion privilégiée de revenir aux racines de sa fondation et aux sources de sa vitalité. C’est ressentir le désir de vérifier la fidélité d’un établissement scolaire à ses origines à travers des évolutions certaines. C’est éprouver le désir de revisiter ses valeurs fondatrices pour les actualiser toujours davantage et, surtout, de confirmer la volonté de poursuivre ensemble, parents, professeurs et élèves, l’aventure éducative… C’est tout le propos de cet article.

Le contexte culturel et social de la fondation de l’Ecole en 1915

Nous sommes au début du 20ème siècle en France, après la promulgation des lois de 1880 sur l’enseignement laïc, de 1903, qui interdisait aux religieux d’enseigner, et de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est une période très particulière où, sous la pression des évènements, certains secteurs de vie vont connaître une évolution caractérisée. Elle est marquée principalement par une lutte pour la liberté, tant du côté des « Politiques », qui mènent leur combat contre la domination ecclésiastique et religieuse, que de celui des « Catholiques », qui s’efforcent de défendre leurs acquis, leur manière de penser liée à l’Evangile, leur droit d’enseigner, chez eux, en France, à égalité avec les non-chrétiens : ils militent pour une école « libre ». Cette période est marquée aussi par une aspiration forte, ressentie par tous : l’aspiration à une égalité reconnue entre hommes et femmes, obtenue par l’accès du monde féminin à un niveau supérieur de culture et, par conséquent, à une formation secondaire et universitaire. Mais, alors que l’Enseignement Public connaît déjà une réelle évolution, on note au contraire une certaine stagnation de l’Enseignement Libre : les congrégations enseignantes, n’ayant plus le droit d’enseigner, sont parties à l’étranger ou se sont sécularisées, et l’opposition va jusqu’à exclure le latin de l’enseignement secondaire parce que « langue ecclésiastique ».

Une des conséquences de cette situation apparaît fortement : lorsque des jeunes filles chrétiennes arrivent en milieu anti-chrétien sans y avoir été préparées, les connaissances proposées viennent heurter leur vision chrétienne du monde. Vision chrétienne, certes, mais insuffisamment étayée par une ouverture culturelle effective ; dans ces conditions, l’acquisition d’une culture, le développement de la personne, la formation d’un jugement critique, l’invitation à engager une réflexion personnelle, tout cela n’allait-il pas miner les fondements de la foi, si celle-ci ne bénéficiait pas d’un approfondissement théologique de même niveau ?

A l’origine de la création de l’Ecole Chevreul, l’action conjointe d’une jeune femme, Jane Rousset et d’un grand pédagogue : le Père François Giraud, jésuite

Comme pour toute grande réalisation, ce sont la conjonction des évènements, la rencontre des personnes et la force de la foi en Dieu et en l’homme qui vont faire naître le projet de l’Ecole Chevreul. En cette période difficile de la 1ère guerre mondiale, Jane Rousset et le Père François Giraud en seront les instruments principaux.

Jane Rousset, née à Lyon le 26 Septembre 1885, d’une famille chrétienne, est marquée lors de sa première Communion par une expérience spirituelle forte. Sa foi et sa générosité sont grandes, mais son caractère énergique, trop sensible sous une apparente froideur, ne facilite pas ses relations familiales. Des difficultés financières l’obligent à gagner sa vie : à 18 ans, munie du Brevet, elle est institutrice dans une famille. Se produit alors une rencontre décisive avec le Père François Giraud, jésuite ; sous sa direction, elle prend confiance en elle et s’offre à Dieu pour ce qu’Il voudra.

Le Père François Giraud, lui, a 52 ans. Privé de la chaire de rhétorique qu’il occupait brillamment à l’Externat St Joseph de Lyon, il se met au service de l’Enseignement Catholique comme Directeur de l’Association des Institutrices, pour préparer celles qui remplaceront les religieuses expulsées : « Il y a trop d’âmes gémissantes, trop de saules pleureurs au bord de nos deux fleuves, n’en augmentez pas le nombre ! » leur dit-il, « il s’agit des gloires de Dieu ! ».

De ces jeunes femmes, il veut faire des enseignantes qualifiées. C’est ainsi que Jane Rousset prépare Brevet supérieur, baccalauréat latin-grec, licence de philosophie, et diplôme supérieur d’Enseignement ménager obtenu à Fribourg, selon l’idéal de « la femme complète ». Etudiante à Grenoble, elle découvre « de grandes misères morales chez les jeunes filles qui fréquentaient les lycées ou les universités. Peu à peu, écrit-elle, la pensée me vint de lutter directement contre le mal causé par l’enseignement laïc secondaire et supérieur, mais je ne voyais aucun moyen pratique de réaliser cette pensée. »

Dans ces dispositions, en 1913, elle exprime à Dieu « le désir de faire une grande chose pour sa gloire ». Elle reçoit alors la certitude d’avoir à fonder « une société religieuse comme les Jésuites » s’inspirant « dans toute la mesure du possible de la règle de St Ignace ». Mais elle n’ose en parler au Père Giraud, craignant qu’il se moque d’elle.

Car le Jésuite, lui, est tout entier à la réalisation de son idéal pédagogique : un enseignement secondaire féminin catholique de même qualité que l’enseignement public, offrant une formation religieuse capable d’éclairer la Foi au-delà de la seule piété. Il fonde la revue « Comment enseigner ? » et se fait connaître dans les milieux intellectuels lyonnais, catholiques ou non. Directeur spirituel apprécié, il compte de nombreux appuis parmi ses dirigées.

L’une d’elles, Sophie Chevreul de Champ, petite fille de l’illustre savant, accepte même qu’une future école porte son nom : « Le nom de Chevreul est une devise et tout un programme…unissant la science et la Foi sans jamais renier la raison [1]». Fondatrice et directrice, Jane Rousset va réaliser ce programme, sous le contrôle exigeant du Père François Giraud. Avec l’appui de plusieurs de ses amies professeurs comme elle, Jane Rousset s’efforce donc de faire face à la situation culturelle qui marque son temps. Non pas en se dérobant au développement de la culture, non pas en préservant les jeunes, ou en protégeant leur foi chrétienne des « atteintes » possibles de cette culture mais, au contraire, en leur assurant une formation solide, vigoureuse, complète, qui les invite à accueillir sans peur et la culture de leur temps, et les exigences de l’Evangile : une perspective indissociablement humaine et chrétienne. C’est ainsi que le 16 Octobre 1915, en pleine guerre, en pleine crise de l’Eglise de France due à l’expulsion des religieux privés du droit d’enseigner et à la confiscation de leurs biens, s’ouvre à Lyon, rue Boissac, « l’Ecole Chevreul ».

La dynamique du projet initial

Qui anime l’Ecole Chevreul en ses débuts ? Un petit groupe d’amies, très liées entre elles par la même foi, le même « projet éducatif », la même certitude : c’est par l’éducation qu’elles vont vraiment « aider les jeunes ».

Précisons ce projet qui les mobilise :

Ayant l’intuition que la femme est appelée à prendre sa juste place dans la société, elles veulent correspondre au mouvement d’émancipation féminine qui travaille toute l’Europe, en formant des femmes « ouvertes et cultivées », c’est-à-dire capables de réfléchir et de choisir pour discerner la paille et le grain dans la masse des idées et des influences.

D’où ces points d’insistance pour la formation des jeunes :

  • le travail bien fait, le consentement à l’effort et la responsabilité personnelle.
  • le sens des autres – très vite, à l’ouverture de l’Ecole, des activités concrètes sont proposées dans ce sens : patronage, catéchismes paroissiaux, colonies de vacances…
  • l’enseignement ménager : savoir tenir sa maison, recevoir, éduquer…
  • la formation chrétienne, pour développer une foi éclairée et fervente.

Et ces exigences claires pour être professeur :

  • un engagement chrétien authentique
  • une formation pédagogique solide
  • la volonté de se tenir très au fait de l’évolution des idées, des courants de pensée, des méthodes pédagogiques ; il s’agit de « se tenir en sentinelle avancée ».
    « Chaque maison constituerait comme un poste d’écoute, lit-on dans les documents des débuts. Chaque maîtresse, pour la matière qu’elle aurait à enseigner, ferait fonction d’observateur » – « Elles suivraient, dans leur ensemble et de très près, le mouvement scientifique, littéraire, artistique, social, pédagogique, non seulement pour vivifier leur enseignement et le tenir perpétuellement au courant, mais encore pour permettre à d’autres professeurs qui le voudraient de renouveler par elles leur propre enseignement » 
  • enfin, exigence nouvelle : se tenir en lien avec d’autres enseignants, professeurs de lycée public ou de l’Enseignement libre ; ce lien s’est concrétisé par le bulletin « Comment enseigner ? » Plus tard, des sessions de formation seront proposées qui permettront au corps professoral une « formation continue » avant la lettre : ainsi les « cours du Jeudi » assuraient pour des enseignantes la préparation au brevet supérieur, puis au baccalauréat, préparation du diplôme mais aussi à l’art d’enseigner.

Plusieurs de ces professeurs connaîtront, chacune de façon originale, un appel à la vie consacrée. Elles vont se regrouper dès 1923, avec l’appui du Père Giraud, pour créer une nouvelle congrégation religieuse, de spiritualité ignatienne. Etabli dans une réelle discrétion puisque la vie religieuse enseignante est interdite en France, cet Institut animera et soutiendra l’œuvre éducative de l’Ecole et verra sa mission se déployer peu à peu dans des secteurs où la vie religieuse n’a pas le droit d’apparaître : dans l’Enseignement Public, dans des quartiers réputés « difficiles » où la dimension sociale de l’éducation sera intensifiée, dans des pays musulmans pour le service de la Femme. Les activités apostoliques se diversifient : écoles d’infirmières, foyers d’étudiantes, centres sociaux ; mais « l’éducation de la personne » demeure l’orientation fondamentale de ces engagements, comme elle l’était pour l’Ecole Chevreul à son origine.

Les principales étapes de l’évolution de l’Ecole Chevreul et son adaptation

L’histoire de l’Ecole Chevreul a commencé en 1915… En un siècle, que d’évolutions se seront produites ! Que de changements, forts ou légers, auront exigé une authentique adaptation à la diversité des contextes, des mentalités, des attentes…

D’abord la création d’autres Ecoles Chevreul, établissements de même inspiration sous des noms divers ou identiques, dans les villes où la communauté religieuse qui soutient le projet éducatif de l’Ecole est appelée par l’Eglise : à Marseille, à St Etienne, à Besançon, puis à Tunis, à Douala au Cameroun, à l’Ecole Normale Catholique à Paris … Un véritable réseau scolaire s’est ainsi établi, alimenté par des rencontres, des concours généraux, des pèlerinages en commun, créant à la fois émulation et belles amitiés.

Faut-il évoquer la loi Debré et la mise en œuvre des « contrats » ? Chacun garde présent à l’esprit la situation de l’Enseignement libre jusque vers les années 1956 ! L’étranglement financier avait des conséquences lourdes. Avec la prise en charge par l’Etat d’un certain nombre de postes d’enseignants, grâce à la Loi Debré, les établissements scolaires, désormais « associés » au service public de l’Enseignement, trouvent un nouveau souffle, et cela d’autant plus que les niveaux de formation requis pour enseigner sont désormais vérifiés, et la formation universitaire encouragée. L’Ecole tirera profit de ces nouvelles dispositions même si, il faut le souligner, une certaine liberté pédagogique s’en trouve diminuée.

Bien plus tard, à la suite des évolutions suscitées par Mai 68, la mixité sera introduite, amenant avec elle d’autres modifications, dans le recrutement du corps professoral, dans la structure des locaux – malgré l’exiguïté de la cour de récréation ! – et plus globalement, dans les mentalités. De même, des questions relativement secondaires mais non négligeables sont abordées à cette époque : faut-il maintenir « l’uniforme » ? Faut-il assouplir la participation à la catéchèse, aux messes, aux retraites spirituelles ? Des décisions sont à prendre qui supposent que soient bien pesées les conséquences à court et moyen terme !

Une autre étape importante est à rappeler durant laquelle une nouvelle page de l’Ecole s’est écrite : celle de la collaboration avec les laïcs. Celle-ci s’est beaucoup intensifiée, à cause de la raréfaction des vocations religieuses certes, mais aussi grâce au renouveau que le Concile a instauré au niveau apostolique : auxiliaires, puis collaborateurs, maintenant partenaires, les laïcs – directeurs ou professeurs – prennent à juste titre une place de plus en plus grande dans les établissements. Car bien des professeurs laïcs sont eux-mêmes désireux de vivre leur service comme une authentique mission, et les congrégations ont à cœur de leur communiquer quelque chose de leur charisme, dont tous, religieux et laïcs, se sentent en quelque façon cohéritiers : grand mouvement qui anime toute l’Eglise de France.

C’est pourquoi, en ce qui concerne les Ecoles Chevreul, vers les années 80, « la Commission des Ecoles » sera créée avec une tâche bien spécifique : aider à constituer dans les divers établissements des équipes d’enseignants, partageant l’intuition apostolique initiale et approfondissant la spiritualité ignatienne qui inspire la pédagogie[2]. Une véritable communion s’est souvent établie entre bien des membres laïcs et religieux du corps professoral ; la confiance a grandi et, peu à peu, ce sont les laïcs qui ont « hérité » de la responsabilité de faire vivre les établissements scolaires, avec une large autonomie d’action, selon la mission confiée par l’Eglise, et avec l’appui et le soutien de la Congrégation qui conserve ce qu’on a coutume d’appeler la Tutelle, c’est-à-dire l’instance ultime de responsabilité. C’est pourquoi, en 1986, prend naissance « l’Union Générale des Ecoles Chevreul » (U.G.E.C.). Elle a pour but de renforcer les liens entre les diverses Associations responsables du Projet d’établissement, créées dans chacune des Ecoles, avec une ligne d’action bien déterminée en vue de l’éducation intégrale de la personne, explicitée de la manière suivante dans les statuts : Il s’agit de s’engager dans le service éducatif

« – Avec le désir que les jeunes deviennent progressivement capables de juger et de choisir, de prendre des responsabilités, de s’ouvrir à l’autre, de servir.

Dans la conviction que l’action éducative s’effectue à travers toutes les relations et activités pédagogiques quand elles favorisent le goût de l’effort, l’assimilation des connaissances, l’acquisition des méthodes de travail, la maîtrise de soi, l’aptitude à créer et à s’adapter.

Avec la certitude que, dans ces réalités de la vie quotidienne, prendra corps une formation chrétienne qui vise l’éducation de la Foi, dans le respect du cheminement de chacun. »

Par manière d’illustration de l’engagement des professeurs et directeurs laïcs, qu’on nous permette de citer un extrait du beau témoignage donné par Mme Françoise Missir, directrice de l’Ecole Chevreul ces trois dernières années :

« L’arrivée dans un nouvel établissement dans notre diocèse de Lyon est marquée par cette belle cérémonie de la remise solennelle de la lettre de mission au chef d’établissement. Qu’est-ce donc que cette mission si particulière qui replace l’action éducative et sociale du chef d’établissement au cœur de la mission ecclésiale ? Etre chef d’établissement, c’est devenir le promoteur d’un nouveau projet qu’il faut s’approprier au mieux afin de le faire vivre par tous les partenaires de la communauté éducative.

Ayant eu la chance d’être appelée à Chevreul, je voudrais par ces quelques lignes témoigner de façon très personnelle et donc subjective de ma façon d’envisager cette mission, non comme un exemple, car cela n’a rien d’exemplaire, mais comme une expérience singulière dans laquelle des collègues peuvent se retrouver. »

La première question que l’on peut se poser : comment dans sa carrière entrer dans un nouveau projet éducatif issu de parcours spirituels à découvrir ? Comment s’approprier ce projet sans faire soi-même des choix issus de son histoire, de sa formation ou de sa propre sensibilité spirituelle ?

J’ai eu dans mon parcours la chance de découvrir Ignace et la pédagogie Ignatienne qui a été pour moi un fil conducteur qui m’aura guidée pendant toute ma carrière. Chevreul étant un établissement Ignatien, je ne devais pas être dépaysée : j’allais y retrouver un esprit de recherche constante, un a priori de bienveillance, la pratique de la relecture et les formations du CEPI (Centre d’Etudes pédagogiques ignatien)… »

Mais d’autres évolutions surviendront qui conduiront à des passations d’établissements, à des fermetures, à des regroupements : ainsi, en 2003, la fusion de la Société de Jésus Christ, congrégation initiale fondée par Jane Rousset, avec un autre institut, la Compagnie de Marie Notre-Dame, fondée il y a un peu plus de quatre siècles par Ste Jeanne de Lestonnac, nièce de Montaigne, a permis à l’Ecole Chevreul et aux établissements de Lestonnac de se conjoindre pour continuer ensemble à servir le mieux possible. Au-delà des différences certaines entre les deux Instituts, les points communs sont forts : tous deux ancrés dans la tradition ignatienne, à dimension internationale, ayant pour mission l’éducation de la personne, et travaillant en collaboration délibérée avec des laïcs. La fusion a certainement suscité un soutien et un enrichissement mutuels ; en France, actuellement, quatorze établissements sont au service de la jeunesse, unis à un assez grand nombre d’autres institutions scolaires dans les différents continents.

S’efforçant ainsi de s’adapter aux pays, aux cultures et aux évènements, les équipes éducatives ont toujours cherché, parfois avec succès, parfois avec difficultés, à maintenir le projet pédagogique de départ, l’améliorant et l’assouplissant, mais avec la même foi dans leur mission, dans la ligne de la tradition ignatienne.

Quelques réalisations pédagogiques

Il est intéressant de souligner que, dès le départ, des réalisations pédagogiques précieuses pour les jeunes ont été pensées et conduites au fil des ans par des équipes de professeurs.

= Ainsi des études spécifiques appelées « studios ». Rappelons en effet quelle était la structure pédagogique d’une journée scolaire à L’Ecole Chevreul. Les cours étaient assurés seulement le matin. L’après-midi, une séance de travail personnel et approfondi, avec l’aide d’un professeur qualifié, était organisée, dénommée « studio » : pendant une longue tranche horaire de l’après-midi, les élèves pouvaient étudier leurs cours, faire leur dissertation, approfondir un thème de leur choix, travailler une question en demandant conseil sur un point mal compris, ou sur la manière de rédiger. Bien des Anciennes gardent une reconnaissance profonde à tel ou tel de leurs professeurs qui, avec patience et continuité, leur ont appris à rédiger une introduction, à équilibrer un plan, à travailler un document de géographie, d’histoire ou de sciences, à maîtriser un problème mathématique, bref, à « s’intéresser » au travail intellectuel, à s’approprier des connaissances, et à oser une réflexion personnelle.

= Donnons aussi l’exemple des fiches de latin. Véritable trouvaille pédagogique, ces fiches conçues pour les classes de 6èmeet 5ème en vue de l’enseignement collectif et du travail individuel, permettaient d’allier la rigueur de la formation initiale avec le sens du jeu chez l’enfant. Ainsi l’un des livrets comporte trois contes en latin, accompagnés de leur vocabulaire et suivis de thème d’imitation. Et l’on découvre ainsi l’histoire en quelques lignes du jeune cerf Bambi-Bambicus avec cette introduction à l’adresse du professeur : « ce texte, adaptation de l’histoire de Bambi, suppose la connaissance des déclinaisons – des conjugaisons régulières et du verbe être aux présent, imparfait, futur, parfait de l’indicatif – des compléments prépositionnels – des compléments de lieu. Il permet l’acquisition de 150 mots nouveaux. » Et l’historiette se déroule : « Per umbrosas pulchrae silvae vias Bambicus, tener cervus, arrabat… ».

Ces fiches constituèrent à la fois un régal pour les élèves et un réconfort pour les professeurs !

= Mentionnons également toute la série des « Catéchismes », pensés, priés, rédigés, d’abord par Melle Jeanne Monestier, puis par Melle Lucie Dupré La Tour, avec le concours et sous le contrôle théologique du Père Charles Baumgartner, jésuite qui enseignait alors à la Faculté de théologie de Fourvière : ces ouvrages soutiendront la formation chrétienne des élèves, classe par classe, de la 6ème à la Terminale, dans la perspective ainsi explicitée dans l’introduction d’un des manuels[3] « Il s’agit toujours de présenter sous ses divers aspects le Mystère chrétien, mystère de la communication de la vie de la Très sainte Trinité à nos âmes par l’Esprit du Christ Jésus » ». Et devant l’ambition de la tâche, les auteurs précisaient dans le même passage :

« Si tant de chrétiens de nos jours ont une foi inerte, si certains sont même tentés d’abandonner l’Eglise, pour chercher ailleurs des paroles de vie, c’est bien souvent que personne ne s’est trouvé pour leur faire connaître en temps voulu les richesses et les exigences du christianisme. Ce qu’on leur a présenté de la Religion dans leur jeunesse était souvent exsangue. Le chrétien devenu homme, prenant cette pâle caricature pour le christianisme véritable, estime ne plus pouvoir s’en contenter. Il n’est peut-être rien de plus dangereux pour la Foi que cette ignorance religieuse qui se croit savante. »

« L’ignorance religieuse », n’est-ce pas ce que, aujourd’hui, nous sommes désolés de constater chez tant et tant de personnes en désarroi spirituel ?

Cette formation catéchétique donnée à l’Ecole s’accompagnait aussi de belles célébrations liturgiques rassemblant les élèves de tout l’établissement pour des « messes générales » qui ponctuaient les étapes diverses de l’année liturgique. Et comme une formation au chant grégorien était assurée par l’Abbé Bonnel, puis par l’Abbé Bouillé, ami du Père Godard, et par Mme Schneider qui s’investit à l’Ecole durant des années, la participation de tous était effective, à la fois belle et unanime.

Et, afin d’ « incarner la foi dans les actes… car les vérités chrétiennes ne sont pas seulement des vérités à contempler, mais des vérités à vivre » comme le spécifiaient les auteurs des Catéchismes, un petit engagement apostolique était proposé aux élèves qui le souhaitaient à travers le service des patronages, des colonies de vacances, des visites à des familles déshéritées, ou par la participation au club missionnaire qui, avec l’aide de la revue jésuite Missi, alors en plein essor, permettait de découvrir les « pays de mission » et les messagers de la Parole.

Avec le recul, on prend conscience à nouveau du caractère « moderne » de cette formation conçue pourtant bien avant Vatican II, comme de son équilibre unissant dans une synthèse harmonieuse l’intellectuel et le spirituel, le dogme et la liturgie, la conduite morale et l’engagement apostolique, véritable chemin vers le Christ.

Quelques autres accents marquants de la pédagogie

= L’émulation était également un élément fort de la pédagogie : les concours généraux entre les diverses Ecoles Chevreul de France jalonnaient l’année ; il n’y avait d’ailleurs pas que des avantages à développer ces tournois, un risque de suffisance ou de triomphalisme était sûrement à surveiller ! Mais la fierté d’être gagnant d’un concours d’orthographe ou de latin avait aussi toute sa valeur ! Dans la même ligne, pour valoriser le sérieux d’un travail régulier, les élèves recevaient avec la note d’excellence, indice de réussite aux concours, une note de « diligence », indice de l’application au travail, indépendamment des résultats. Ce dernier point était d’une grande importance pédagogique.

= Les fêtes enfin marquaient tout l’établissement de leur préparation et de leur célébration : la « fête des Nouvelles » à la rentrée accueillait les nouvelles élèves et facilitait leur intégration ; puis « la Ste Catherine », en novembre, avec un thème spécifique pour chaque année, rassemblait élèves actuels ou Anciens, parents, corps professoral, personnel administratif, dans une kermesse joyeuse qui durait toute la journée ! Et la « fête de Jeux » où les tournois sportifs se succédaient sur les terrasses, dans la cour, sous le préau… Et aussi la « fête des philosophes » : au terme de leur dernière année de présence, avant leur départ en Juin, les élèves de philosophie passaient de classe en classe pour recevoir les salutations festives de leurs compagnes qui considéraient « les grandes » avec le respect et l’admiration que l’on devine, et « les grandes » étaient bien touchées par ce témoignage simple et fraternel des plus jeunes qui leur souhaitaient bonne route !

L’enracinement dans la pédagogie ignatienne

Dès le début de l’Ecole et au fur et à mesure que le temps passait – mais en particulier au moment du renouveau de la spiritualité dont les Pères Jésuites firent bénéficier les congrégations féminines qui s’en réclamaient – le corps professoral de l’Ecole Chevreul prit de plus en plus conscience de la richesse de la pédagogie ignatienne et de son savoir-faire qui prend sa source dans les Exercices Spirituels.

Rappelons-en quelques traits essentiels[4], avec joie et gratitude, car c’est dans cette tradition que la pédagogie mise en œuvre par l’Ecole va chercher à se déployer. Un effort délibéré, consenti par tous, permettra de se l’approprier de manière efficace, tout en l’adaptant.

Au moment de la fondation des collèges dans la Compagnie de Jésus – le premier à Messine en 1548 – Ignace donnera quelques orientations-clefs. Il appartiendra aux éducateurs travaillant à des époques ou dans des pays très divers de mettre en œuvre selon leur génie propre. Retenons-en telle ou telle.

  • – Il s’agit d’ « éduquer efficacement» c’est-à-dire de permettre à des jeunes de déployer toutes leurs possibilités humaines : physiques, intellectuelles, relationnelles, artistiques, spirituelles. Ce qu’on appelle aujourd’hui « une éducation intégrale de la personne », et qui implique la transmission des valeurs évangéliques et l’éducation de la liberté, comme éléments structurants, lignes de force du développement de la personnalité. Dans ce but, l’éducateur doit à la fois se référer aux idéaux les plus hauts et utiliser les moyens de développement les plus concrets. C’est ce que nous traduisons aujourd’hui à travers ces réalités très dynamisantes que sont « l’ambition » et « l’excellence », à condition de les comprendre dans leur sens évangélique et non pas mondain.
  • – Or le « sens évangélique » primordial de cette ambition est immense : il s’agit de permettre au jeune de rencontrer le Christ pour Le connaître et Le suivre, lui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie. Il s’agit d’aider le jeune à percevoir l’invitation personnelle à centrer toute sa vie sur la personne du Christ, à L’imiter, pour faire réussir le projet de Dieu sur lui et sur le monde : d’où l’urgence pédagogique essentielle qui est « d’humaniser tout ce que l’Esprit Saint voudra diviniser», selon la belle formule du P.Varillon. Dans cette mesure, l’éducation atteindra son vrai but : que le jeune, devenu adulte, soit en mesure de « transformer le monde », se faisant agent efficace de citoyenneté, de justice, d’humanité.
  • Il est très éclairant de le rappeler : la pédagogie ignatienne trouve sa véritable source, dans les Exercices Spirituels, et plus précisément dans les Annotations, si précieuses pour celui qui accompagne ou celui qui éduque. Car pour Ignace, l’éducation d’un jeune est comparable – toutes choses égales, évidemment – à l’expérience d’un exercitant ; la manière d’agir de l’éducateur est comparable à celle de l’accompagnateur ; et les tâches éducatives elles-mêmes, sont comparables aux Exercices spirituels, en leur variété comme en leur rigueur, exigeant la même qualité d’engagement personnel du maître et de l’élève pour que tous deux en tirent le profit escompté. Essayons-nous donc à transposer quelques-uns des passages ou des annotations des Exercices sur le terrain pédagogique comme ont tenu à le faire les professeurs eux-mêmes pour les comprendre et les mettre en pratique.

= Notons-le en priorité : l’attitude fondamentale que doit adopter l’éducateur est indiquée par ce que l’on appelle le « praesupponendum », placée en tête des Exercices, au n°22 « … il faut poser comme préalable que tout bon chrétien doit être plus prompt à interpréter en bonne part qu’à condamner une opinion ou une déclaration obscure d’autrui etc… » Ce qui suppose qu’on interroge son interlocuteur pour que lui-même explicite ce qu’il pense et cherche à exprimer. On entrevoit quelle qualité de relations personnelles doit s’établir entre le professeur et le jeune, comme entre les adultes dans leur collaboration quotidienne, entre eux, avec la direction, avec les familles.

= Retenons ensuite certaines Annotations dont la force pédagogique est manifeste :

  • L’annotation 4ème. De même que l’accompagnateur doit s’adapter avec souplesse à la situation et au rythme de l’exercitant pour le faire avancer dans les Exercices, de même l’éducateur doit s’efforcer de rejoindre l’élève « au point où il en est» et non pas au point où l’éducateur voudrait qu’il soit !
  • L’annotation 5ème. De même qu’on attend du retraitant qu’il se livre aux Exercices « avec un cœur large et grande générosité », de même est-il requis de l’élève, (comme de son éducateur, d’ailleurs !) qu’il s’ouvre à la formation de toute son attention, de tout son vouloir. Il faudra donc lui faire prendre conscience de sa responsabilité propre en ce domaine puisque nul ne peut s’engager à sa place dans cette entreprise. Cela se vérifiera de manière bien concrète, par exemple dans la gestion du temps, la qualité de l’écoute, le sérieux du travail personnel, etc… Ce que cherchait à signifier la « diligence » dont il était parlé plus haut.
  • L’annotation 6ème. De même que l’accompagnateur, s’il se rend compte que « rien ne se passe» chez l’exercitant doit s’enquérir avec soin auprès de lui de la manière dont il fait les Exercices, de même l’éducateur, s’il voit que l’élève ne réagit à aucune proposition ou se désintéresse de son travail, doit-il lui poser des questions, lui demander quand et comment il étudie, comment il gère son temps ou quels sont ses vrais intérêts. Tant d’échecs scolaires, ou simplement de souffrances scolaires, ont été évités grâce à cette attention personnalisée qu’un éducateur a su apporter à son élève !

Et ainsi de la plupart des annotations. Mais il semble important de souligner l’annotation 2ème qui constitue comme la clef de toute la pédagogie, et de l’accompagnateur, et de l’éducateur : « si l’exercitant avance et réfléchit par lui-même, et s’il trouve de quoi expliquer et sentir mieux l’histoire… il trouve plus de goût et de fruit spirituel que si l’accompagnateur avait abondamment développé et expliqué … » De même, si c’est par sa propre réflexion, sa propre recherche, que l’élève comprend davantage une réalité, il y trouvera beaucoup plus de goût et de signification que dans toutes les explications données par le professeur. (On retrouve là le rôle des « studios », mentionnés précédemment). Car dans l’un et l’autre cas : « ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement ».

Précieuse recommandation faite là par Ignace, valable pour éclairer notre vie personnelle comme notre manière d’enseigner !

Cela nous conduit à préciser en quoi consiste le « Projet Pédagogique Ignatien », base de tous nos projets éducatifs et que les divers documents jésuites se plaisent à présenter ! Il explicite la manière de procéder qu’Ignace avait lui-même expérimentée et qui constitue la dynamique même des Exercices. Cinq étapes sont déterminées qui jalonnent la manière d’agir, et de l’élève qui apprend, et du maître qui enseigne :

  1. partir du contexte de l’élève.
  2. privilégier absolument « l’expérience ».
  3. réfléchir sur l’expérience.
  4. s’engager à nouveau dans une action éclairée par l’expérience et mettre en œuvre ce qui a été repéré et compris.
  5. accepter de faire une véritable évaluation. Evaluer, c’est-à-dire reconnaître la « valeur » de ce qui a été fourni. Non pas d’abord ou seulement en comparaison, voire en compétition avec d’autres, mais en fonction des goûts, des talents, comme des déficiences de la personne qu’aura révélés l’action. (Nécessité donc pour l’éducateur de réfléchir à la signification des « notes », des bulletins scolaires, des « appréciations »…) Evaluation qui permet de voir ce que l’on a mené à bien, et pourquoi ; ce qui a été un échec et pourquoi, sachant que l’échec s’annule puisque il va devenir le point de départ d’une autre manière d’agir plus efficace. D’où l’importance non pas du jugement, mais de l’encouragement, signe de la confiance faite à ce que l’autre porte en lui parfois sans s’en douter !

Ce modèle pédagogique se révèle fondamental. Il est source de progrès, et d’une véritable « formation ». Mais, pour conduire ce processus et en tirer vraiment profit, l’élève doit être aidé, guidé : au-delà de l’enseignement, une forme d’accompagnement est requise ! De plus, ce modèle demeure valable pour tout adulte qui plus tard voudra conduire son action avec lucidité et maîtrise. Il permet donc de former maintenant des élèves, et d’éclairer plus tard des citoyens responsables.

= « Partir du contexte de l’élève » notions-nous plus haut. Peut-on esquisser quelques réflexions pour notre époque ?

En Occident aujourd’hui, il est superflu de faire une description des jeunes confiés à nos établissements, comme de la situation familiale de beaucoup d’entre eux, et du personnel enseignant avec ses forces et ses limites : nous avons à la fois l’impression de bien connaître ces réalités, et de sentir que ces sujets importants et délicats ne peuvent être traités dans les limites d’un article ! Notons seulement que, tous, nous sommes marqués par l’influence des média, l’insécurité, la pression sociale, la nécessité de la performance, la publicité, la consommation, l’indifférence religieuse…. En outre, même si beaucoup de parents souhaitent que leurs enfants reçoivent une forte éducation chrétienne et humaine, beaucoup aussi réduisent l’éducation à la préparation de l’avenir, à la réussite intellectuelle et sociale ! Comment proposer aux jeunes et à leur famille « l’ambition » dont il était parlé plus haut ?

= Dans certains pays très éprouvés par le sous-développement ou par la violence, les problèmes sont probablement encore plus ardus. Un extrait de la conférence du P.Kolvenbach ancien Père Général de la Compagnie de Jésus, illustrera parfaitement cela :

« Qu’est-ce qu’un humanisme chrétien face aux millions d’hommes, de femmes et d’enfants mourant de faim en Afrique ? Qu’est-ce qu’un humanisme chrétien lorsque nous voyons des millions d’êtres déracinés de leur pays par la persécution et la terreur, et contraints de rechercher une nouvelle vie sur une terre étrangère ? Qu’est-ce qu’un humanisme chrétien lorsque nous voyons des sans-domicile-fixe errer dans nos villes, et le nombre croissant d’exclus qui sont réduits à un permanent désespoir ? Qu’est-ce qu’une  » éducation humaniste » dans un tel contexte ? »

Question choc ! …

En toutes ces situations si diverses culturellement et économiquement, défis redoutables pour une éducation authentique, il nous semble que l’Educateur doit chercher à mettre délibérément l’accent sur quelques points fondamentaux :

  • d’abord la prise de conscience par le jeune de la réalité de sa situation et la réflexion sur les éléments de fond qui en sont la cause ;
  • en même temps, l’éducation de la liberté comme capacité de discernement, de choix, de décision et d’engagement en faveur de valeurs reconnues et accueillies comme telles ;
  • enfin la formation à la promotion de la Justice :

Et le Père Kolvenbach de répondre à sa question : « le but de l’éducation … est la formation d’hommes et de femmes pour les autres, ayant compétence, conscience et engagement passionné ! » « Former un homme-pour-les-autres », célèbre formule du Père Arrupe ! L’humanisme de notre époque doit donc être un humanisme à dimension sociale. Cela requiert de la part des éducateurs beaucoup de créativité pédagogique qui trouvera son dynamisme, continuait le P. Kolvenbach, dans « une recherche et une réflexion sur la pleine signification du message chrétien et de ses exigences pour notre temps ».

Parler de « la pleine signification du message chrétien » peut alors nous amener à quelques interrogations sur la manière dont les éducateurs se situent aujourd’hui par rapport à la personne du Christ et à l’Evangile. De plus en plus de laïcs en effet collaborent avec nous, comme enseignants ou éducateurs, mais aussi comme membres de la Tutelle (du moins en France) et des instances décisionnaires. C’est à Vatican II que nous devons cette belle évolution, comme nous le mentionnions précédemment. Mais dans le recrutement des personnels (comme dans celui des élèves), l’Ecole est tenue à éviter toute « discrimination » en fonction de la religion, de la nationalité, du milieu social. Demeure donc une seule exigence incontournable : la capacité à adhérer authentiquement à un projet pédagogique, jusques et y compris dans son inspiration évangélique, et à le mettre en œuvre en collaboration avec tous les membres de l’équipe éducative. Dans cette perspective, trois orientations concrètes éclaireront l’action pédagogique de l’éducateur, qu’il fasse explicitement profession de foi chrétienne, ou non :

  • croire en ses élèves, en leurs potentialités, en leur désir de vie, comme au travail de l’Esprit qui travaille en eux et précède aussi son agir.
  • Inviter les jeunes, au-delà de l’enseignement proprement dit, à dialoguer sur les « choses » qui comptent pour eux, qui comptent dans leur environnement, qui donnent sens et justification.
  • Avoir soi-même une vision de la vie fortement attirante, et un comportement en cohérence qui devienne un témoignage. Il n’est pas inutile de se rappeler que la vision chrétienne de l’existence n’implique pas qu’on parle de l’Evangile à tout propos, mais plutôt qu’on parle évangéliquement de tout !

Faut-il ajouter que ces orientations concernent non seulement les enseignants, mais l’ensemble de la communauté éducative sans laquelle il n’est pas possible de penser la vie de nos établissements. Tous doivent être préparés non seulement à l’enseignement mais à l’art d’éduquer, sachant que le vrai test d’une éducation « réussie » ne sera pas seulement le diplôme et les mentions obtenus, mais un authentique développement humain qui comporte connaissances, ouverture, compréhension et engagement : « le vrai test réside dans les actions, non dans les paroles : que vont-ils faire, nos élèves, de la capacité que leur aura fournie notre éducation ? » interrogeait le P.Kolvenbach…

C’est toute cette force de la pédagogie ignatienne qui inspira dès le début l’engagement des premiers professeurs de l’Ecole Chevreul de Lyon. Cette année, l’Ecole fête son centenaire ! Pour le nouveau siècle qui s’ouvre aujourd’hui devant elle, c’est bien cette responsabilité de la transmission qui incombe maintenant à la communauté éducative. Il nous faut comprendre la nature de la transmission selon la belle analyse présentée par P.Gire[5] :

« La transmission, écrit-il, n’est nullement la répétition d’un passé, mais un dynamisme d’inspiration pour une créativité toujours renouvelée dans l’existence. Elle affranchit de la tyrannie de l’actualité et de l’événementiel, de l’absolutisation du moment et de la situation ».

Cette formulation paraît toucher à l’essentiel : « …Non point la répétition d’un passé, mais un dynamisme d’inspiration » : la vraie transmission ouvre à la nouveauté permanente de la vie ! C’est dans cette réalité que l’on trouvera peut-être le levier qui permettra à la transmission de fructifier en création, de s’adapter sans dégénérescence, et sans favoriser un pouvoir autoritaire qui ferait peser indûment « l’héritage », ressenti alors comme fardeau improductif et paralysant.

Pour clore ce pèlerinage de la mémoire et de la reconnaissance, regardons le blason créé dès l’origine qui garde encore aujourd’hui toute sa signification et éclaire la façade des bâtiments de l’Ecole Chevreul. On y découvre, orientés vers le Nom de Jésus, un chêne en pleine croissance, un cerf dans tout son élan et, illuminant l’ensemble, les trois étoiles du Beau, du Bien, du Vrai, dont Michel Chevreul, le croyant converti au terme de sa quête intellectuelle, avait découvert que c’était le chemin qui l’avait conduit au Christ :

« La Vérité, écrivait-il, est pour tout homme de bien ce qu’il y a de plus précieux en ce monde… On l’appelle le Beau dans les arts, le Bon dans la vie des individus et le Juste dans les relations sociales de tout genre. Là où règne la vérité, il n’est plus de disputes, ni de discussions possibles. »

Comment ne pas se réjouir de trouver également aujourd’hui, sous la plume de Mme Françoise Missir dans le témoignage déjà évoqué plus haut, sans qu’une concertation préalable n’ait eu lieu, cette même référence aux grand idéaux qui éclairent notre vie :

D’emblée, note-t-elle, ce qui m’a marquée dans le projet de Chevreul, c’est sa concision et sa profondeur : Enseigner le Beau, le Vrai, le Bien. Les trois petites étoiles du blason nous le rappellent et je comprends qu’à Chevreul, on soit si attaché à cette représentation du sens que chacun donne à son travail éducatif et pédagogique.

Enseigner le Vrai, n’est autre que l’exigence intellectuelle dans la recherche de Dieu. Il m’a semblé que seule cette recherche, dans une école catholique, devait orienter notre projet éducatif. Reste alors à la pédagogie à mettre en œuvre concrètement cette mission plus encore que ce projet.

Ignace nous parle de la  » manière de procéder  » qui donne à chacun le moyen de se disposer à la rencontre de Dieu. Alors comment procéder ? A Chevreul, l’exigence intellectuelle est une volonté. La mise en place de la catéchèse pour tous ainsi que l’enseignement du fait religieux sont des fondamentaux qui tendent à ouvrir l’élève sur la connaissance de la dimension spirituelle de l’homme et sur la foi.

Notre projet n’enseigne pas la vérité mais le sens du Vrai. Le Vrai intègre certes la recherche de la vérité, mais il nous réfère à la relation de chacun avec cette vérité. Nous sommes donc d’abord invités à vivre en vérité. Les structures de l’établissement nous en donnent de multiples occasions : transparence des réflexions et des décisions par une communication ouverte et sincère, règlement des conflits par l’écoute, expression des élèves dans les conseils de vie lycéenne par exemple, intervention des parents en conseil de classe … Le vrai c’est la cohérence, et c’est sans doute pour cela que notre projet nous confronte à nous-mêmes, à nos insuffisances que nous devons affronter, et surtout diminuer, grâce à des temps de ressourcement et des formations nombreuses. Le Vrai, l’exigence du vrai, ne peut être possible sans le principe de bienveillance que nous enseigne Ignace.

Faire aimer le Beau, faire découvrir le Beau, est à Chevreul une des bases du projet. Ainsi la chorale est le pilier central qui rythme la semaine du collégien et autour duquel est bâti l’emploi du temps de façon à ce que chaque élève, de la sixième à la troisième, puisse participer à cette expérience. Au lycée, la proposition de l’option « arts plastique et histoire des arts », en est aussi l’illustration. La pédagogie à Chevreul fait confiance à l’enfant en qui il reconnaît une capacité créatrice. La mise en œuvre de « la semaine autrement » en est une vivante illustration.

Enfin ce qui me semble essentiel aujourd’hui, c’est la proposition d’un projet ambitieux pour nos élèves, et quoi de plus ambitieux que de vouloir leur faire découvrir le Beau, le Vrai, le Bien ? N’est-ce pas la traduction du respect immense que l’on doit avoir pour chaque enfant qui nous est confié, un élève certes, mais d’abord un enfant en devenir, porteur d’éternité. »

La devise de l’Ecole est extraite de l’Evangile de Jean (3,21) : « qui fecit veritatem, venit ad lucem ! » : « Celui qui fait la vérité, vient à la lumière ». Puisse-t-elle continuer à faire vivre toute la communauté éducative, parents, enseignants et jeunes !

 blason chevreul

 

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Pour citer cet article
Référence électronique : « L’école Chevreul 1915-2015 : ou comment un groupe d’enseignants développa un projet pédagogique original », Educatio [En ligne], 5 | 2016. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

[1] Discours d’inauguration. Père Chanteur, 18 Novembre 1915, portant en exergue la citation de Bossuet : « Aimer Dieu et la Vérité, c’est la même chose. »

[2] On peut se référer au livret rédigé par un groupe de Professeurs de la Commission des Ecoles : « Une pédagogie éclairée par les Exercices Spirituels ».

[3] La Vie de la Grâce et les Sacrements : cours d’Instruction religieuse des Ecoles Chevreul – Ed. P.Lethielleux1949 Introduction p.9

[4] Ces notes s’inspirent beaucoup de la réflexion conduite il y a quelques années par les jésuites et équipes éducatives de la Compagnie de Jésus, ainsi que des conférences du P. Arrupe et du P.Kolvenbach .

[5] Revue de l’Université Catholique de Lyon n°27 p .5