La révélation poétique de soi : penser l’éducation avec Jean Onimus

Baptiste Jacomino*

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Résumé : Dans l’œuvre de Jean Onimus, deux livres (L’enseignement des lettres et la vie et Qu’est-ce que le poétique?) articulent une réflexion philosophique qui relève de l’esthétique et de la métaphysique à des propositions pédagogiques. A travers la littérature et l’expérience du poétique, nous dit Onimus, l’élève peut découvrir les profondeurs de son humanité et le souffle divin qui l’habite. Pour l’y aider, le maître est appelé à jouer un rôle paradoxal. Il lui faut s’effacer pour faire place aux œuvres, mais aussi préparer les élèves et les accompagner pour que cet effacement du professeur puisse donner du fruit. Il doit, par ailleurs, être suffisamment poète pour pouvoir transmettre à ceux qui lui sont confiés la conscience poétique par laquelle il veut les révéler à eux-mêmes et, dans le même temps, prendre ses distances avec le poétique pour s’inscrire dans une logique pédagogique inévitablement plus prosaïque et instrumentale.

Un ouvrage inédit de Jean Onimus est paru en 2017, peu de temps après la mort de l’auteur. Il s’intitule Qu’est-ce que le poétique ?. Ce qui y est dit de l’enseignement du poétique apparaît à la fois comme un approfondissement et une réorientation des réflexions sur l’enseignement des lettres qu’Onimus exposait, au début des années 1960, dans L’enseignement des lettres et la vie. Ce livre s’inscrivait dans la tradition humaniste. La littérature, disait alors Onimus, permet aux élèves d’explorer l’humanité qui les lie aux autres et, par là même, de se découvrir eux-mêmes. Dans Qu’est-ce que le poétique ? la littérature est toujours présentée comme une médiation possible et précieuse entre le sujet et lui-même. Mais ce qu’il est amené à découvrir, grâce à l’expérience poétique, ce n’est pas seulement son humanité : c’est aussi le souffle divin qui l’habite.

Il y a là une voie originale pour penser l’orientation des élèves, à distance des logiques de sélection et de professionnalisation qui y président si souvent. Il n’est pas question de négliger l’importance de ces problématiques qui s’imposent légitimement aux élèves, aux familles, aux écoles et à la société toute entière. Il s’agit plutôt de faire vivre la dimension poétique du réel et du sujet, que le prosaïsme du travail d’orientation masque souvent.

Si le propos d’Onimus est original, c’est aussi parce qu’il attire notre attention sur cette ouverture au divin que favorise l’expérience poétique. Voilà un chemin d’éducation spirituelle peu emprunté. Il permet de donner un sens nouveau et approfondi à la formation esthétique des élèves et à l’enseignement de la littérature. Il rappelle à tous ceux qui aspirent à transmettre une spiritualité qu’ils disposent d’outils accessibles : des œuvres qui sont souvent déjà inscrites dans les programmes d’enseignement. Grâce à ces textes et à la conscience poétique qu’ils permettent de développer, les élèves peuvent vivre des expériences intimes de l’illimité qu’ils portent en eux.

Onimus s’appuie sur son expérience de critique littéraire, de philosophe et de professeur. Ce spécialiste de Teilhard de Chardin, de Jaccottet et de Camus, après avoir été le camarade de classe de Senghor et de Pompidou dans la khâgne de Louis-Le-Grand, fut reçu à l’agrégation de lettres classiques, soutint une thèse sur Péguy, enseigna au lycée, en khâgne et à l’université, en particulier à Nice, Aix, Yale et Stanford, et publia notamment Teilhard de Chardin ou la foi au monde[1], Essai sur l’émerveillement[2], Camus face au mystère[3], Expérience de la poésie[4] et Béance du divin[5] – des titres dans lesquels on entend l’écho de cette attention poétique, d’inspiration chrétienne, à la transcendance qui habite l’être. Nous nous référerons essentiellement aux deux ouvrages cités plus haut : L’enseignement des lettres et la vie, paru en 1965 chez Desclée de Brouwer, et Qu’est-ce que le poétique ?, son testament spirituel, paru en 2017, de façon posthume, aux éditions Poesis. Dans ces deux livres, la problématique éducative est clairement thématisée et l’enseignement du poétique apparaît comme une piste privilégiée pour révéler au sujet sa vocation profonde à l’heure où la logique instrumentale, qu’Onimus appelle « prosaïque », ne cesse d’envahir l’école et la société toute entière.

De l’exploration de la littérature à l’exploration de soi

Dans L’enseignement des lettres et la vie, Onimus dresse un diagnostic préoccupant : l’école en général et l’enseignement des lettres en particulier sont gagnés par une technicisation et une idolâtrie qui la dévitalisent.

N’avons-nous pas eu le tort, écrit-il, de prendre la littérature pour une fin en soi ? Qu’importe de connaître les œuvres ou plutôt quelques jugements tout faits sur les œuvres et leurs auteurs si ces œuvres n’ouvrent sur rien de vivant, si l’on ne vous a pas appris à vous en servir ?[6]

C’est la problématique centrale du livre : l’enseignement de la littérature s’est figé dans des usages qui coupent les œuvres littéraires de la réalité à laquelle pourtant elles renvoient et qu’elles peuvent donner à aimer et à comprendre.

On coupe dans le même mouvement la littérature de la philosophie. Si la littérature n’a rien à nous dire du monde, elle ne saurait donner à penser l’homme, la société, la vie… Onimus propose, au contraire, d’« ouvrir la littérature sur la vie » et de « rejoindre à chaque instant le domaine de la philosophie »[7]. Il construit un personnage fictif de professeur de lettres auquel tout l’ouvrage est directement adressé. Il lui dit en particulier ceci :

Tout serait sauvé et vous seriez rendu à l’amour de votre métier si vos élèves sentaient qu’en travaillant avec vous ils progressent dans la connaissance d’eux-mêmes et de leur temps, que vous les aidez à mieux vivre et à se prendre en mains, bref que la classe de français reste vraiment une classe d’humanité.[8]

Rompre avec l’enseignement dévitalisé permettrait de renouer avec le sens profond des humanités. La littérature deviendrait alors la voie d’une découverte du monde et de soi-même.

Ces réalités mortes que vous manipulez tout au long de votre vie, écrit encore Onimus, ont une étrange vertu : elles donnent plus d’existence aux vivants ! Elles leur donnent des modèles ou des repères à partir desquels ils peuvent s’explorer eux-mêmes et déchiffrer autrui. La mort, le passage du temps ont effacé les détails, accusé l’essentiel et donné à ces réalités un relief définitif.[9]

Si la littérature peut contribuer à révéler le sujet à lui-même, c’est précisément parce qu’elle lui parvient de loin, par-delà le temps et la mort. Purifiée ainsi des caractéristiques secondaires qui ont pu retenir et divertir les contemporains de chaque œuvre, elle laisse mieux percevoir l’essentiel, des problématiques humaines qui sont, sinon universelles, du moins communes au lecteur et à ce qu’il lit. Elles peuvent dès lors l’aider à s’explorer lui-même.

Cette exploration passe par une émancipation. La littérature dans sa diversité offre des modèles très différents, expose à des problématiques diverses et permet de découvrir en soi des singularités que le conformisme masquait. Il peut s’agir d’entendre un appel, des potentialités, des inquiétudes, des aspirations, par le jeu complexe des projections, des identifications, des distanciations, des émerveillements et des problématisations que le lecteur opère avec l’aide du professeur et la médiation des textes. La variété des œuvres étudiées est essentielle dans cette perspective.

Il est bon, note Onimus, d’avoir plusieurs maîtres, différents d’esprits et de goûts. C’est le contraste, ici comme partout, qui fait penser, c’est le jeu complexe des influences qui libère : l’homme d’un seul livre est un esclave.[10]

Par cette confrontation avec des différences, un déniaisement s’opère qui peut contribuer à libérer des idées reçues sur les autres et sur soi. « Déniaiser, ajoute Onimus, c’est ébranler les conformismes familiaux, attaquer les idées toutes faites, détruire les illusions et les candeurs. »[11] Car la famille, comme l’école, transmet par habitude, par mimétisme, par facilité, des conformismes qui font obstacle à l’exploration authentique de soi et que les études de lettres peuvent aider à corroder.

L’auteur se fait à lui-même une objection majeure et récurrente dans L’enseignement des lettres et la vie : le professeur qui prétend conduire les élèves à la découverte d’eux-mêmes et du monde ne risque-t-il pas de les influencer dangereusement en sortant du cadre plus neutre de l’analyse technique des textes et du bachotage ? Plutôt que de leur permettre de se découvrir eux-mêmes, ne va-t-il pas, même sans le vouloir, leur faire découvrir ce qu’il voudrait qu’ils soient, ce qu’il aimerait qu’ils deviennent, ce à quoi lui croit qu’ils sont appelés ?

Cette objection ne cesse de ressurgir dans le livre sans jamais être définitivement surmontée. Onimus ne prétend pas résoudre la tension entre le devoir de libérer les élèves de toute emprise et l’influence inévitable que l’on exerce sur eux dès lors qu’on refuse de s’en tenir à une instruction instrumentale.

Sans doute, écrit-il, des milliers de consciences probes ont résolu le problème en le vivant : tant de problèmes insolubles dans l’abstrait trouvent tous les jours leur solution dans le concret ! Sans doute. Mais enfin pour un esprit lucide et exigeant, il y a là une antinomie fondamentale : si vous vous absentez de votre métier vous n’êtes plus digne du titre de professeur ; mais si vous y êtes trop présent ne risquez-vous pas de devenir l’indiscret apôtre de votre vérité ?[12]

Après avoir exploré les deux pans de cette antinomie, l’auteur ne peut que conclure, à la fin de l’ouvrage, que « le professeur de littérature doit jouer un rôle ambigu »[13]. Cette conclusion ne marque pas un échec du travail d’élucidation conduit dans le livre, mais la reconnaissance d’une tension persistante et d’un souci permanent qui contribuent à structurer le travail du professeur, son discours et sa posture, dès lors qu’il cherche à revitaliser l’enseignement des lettres pour le mettre au service d’une découverte d’autrui et de soi.

Du prosaïque au poétique : se révéler à soi-même

Nous l’avons vu, dans L’enseignement des lettres et la vie, le discours se déploie autour d’une opposition entre dévitalisation et revitalisation. Qu’est-ce que le poétique ?, rédigé quelques dizaines d’années plus tard, porte la trace d’un changement. Onimus lutte toujours contre les approches esthétiques, critiques et pédagogiques qui tendent à clore la littérature sur elle-même. Mais plutôt que de vouloir maintenir les œuvres littéraires ouvertes sur la vie, il veut souligner ce qui en elles porte la marque d’une attention au réel, à la présence, au sacré qui habitent l’être et dont chaque sujet participe. Le couple conceptuel qui structure l’ouvrage oppose cette fois le prosaïque et le poétique, qu’Onimus définit de façon nouvelle.

C’est dans la première partie du livre, intitulée « La Prose », qu’il opère une distinction entre deux pans opposés de la conscience : un adret et un ubac, le prosaïque et le poétique. La conscience prosaïque est celle qui oriente notre activité. Elle calcule, utilise et catégorise. Au contraire, la conscience poétique accède directement au réel dans son étrangeté, son incongruité, son unicité – ce que l’auteur appelle « le concret ». En somme, tandis que la prose masque le réel sous un voile de pragmatisme visant à toujours intégrer l’expérience dans l’activité, le poétique relève d’une contemplation gratuite qui ouvre sur le réel.

Nous sommes, ajoute Onimus, les héritiers d’une longue augmentation de la part du prosaïque dans notre société. La technicisation et l’industrialisation ont marginalisé le poétique. En réponse, un désir de rupture s’est manifesté. Onimus en voit l’avènement au XVIIIe siècle chez Rousseau et chez les partisans du « bon sauvage », qui appellent à un retour à la nature. Les romantiques allemands en sont les héritiers. Par des moyens tout différents, bien des poètes de la modernité peuvent eux aussi apparaître comme les contempteurs du prosaïque quand ils s’adressent à la société de leur temps en ricanant, en se révoltant, en s’en évadant. « Face à une prose établie et triomphante, le poétique a dû se faire barbare et démolisseur, cherchant dans sa révolte radicale une expérience de l’extrême »[14].

La deuxième partie de l’ouvrage, « Le poétique », est consacrée au second versant de la conscience, l’ubac. Le poétique y est présenté comme une attention portée au réel, antérieure à toute prise sur lui, à toute utilisation, à tout arraisonnement – Onimus se réfère explicitement à Heidegger. Tandis que la conscience prosaïque se tient à distance du réel pour s’y orienter, le poétique s’unit à lui amoureusement révélant ainsi ce qu’il a de miraculeux. Le poétique a en ce sens une portée « ontologique », note l’auteur : « […] c’est aussi la révélation de l’être à travers l’inaperçu et de l’étrange à travers le quotidien, d’une étrangeté fondamentale, celle d’exister »[15]. Onimus cite longuement un passage de L’Improbable de Bonnefoy, qui va tout à fait dans ce sens :

Il y a dans l’homme conceptuel un délaissement, une apostasie sans fin de ce qui est. Cet abandon est ennui, angoisse, désespoir. Mais parfois le monde se dresse, quelque sortilège est rompu, voici que comme par grâce tout le vif et le pur de l’être dans un instant est donné. De telles joies sont une percée que l’esprit a faite, vers le difficile réel.[16]

Une phrase de Mandelstam citée par Onimus suffirait sans doute à faire entendre les principales caractéristiques de l’expérience poétique : « Je me suis lavé, de nuit, dans la cour… »[17] Ni la nuit ni la cour ne sont la nuit et la cour que nous croyions connaître. Le monde n’est plus saisi comme ce dans quoi et par quoi je peux déployer mon activité, ce que je peux instrumentaliser pour atteindre des objectifs ou résoudre des problèmes. Le réel se donne à deviner dans son être même, rendu à sa simple présence, à son étrangeté et à sa beauté mystérieuse.

Le poétique ainsi conçu n’est pas un spectacle charmant auquel le sujet assisterait de l’extérieur. Il suppose une véritable expérience dans laquelle le sujet est pris, qui le modifie, ne serait-ce que très provisoirement, et qui peut contribuer à le révéler à lui-même. Cette part qui revient au sujet dans la conscience poétique, Onimus la nomme « participation ».

De telles expériences [poétiques], note-t-il, font frissonner des sympathies secrètes dont nous étions inconscients, notre être s’épanouit comme un hélianthème tout blanc au soleil. Quand un rêveur parle, demande Bachelard, qui parle, lui ou le monde ? Eh bien, les deux à la fois ! L’un fait parler le monde, le fait sortir de son silence ; et le monde, réciproquement, le révèle à lui-même, l’aide à exister plus.[18]

C’est ce qu’Onimus appelle « l’effet retour » de l’expérience poétique. Le sujet entre en communion avec le réel et tire de l’effroi mêlé d’admiration qu’il éprouve alors la conscience d’être bien davantage que la conscience instrumentale à laquelle il est accoutumé. Onimus cite Guillevic disant « J’ai logé dans le merle »[19]. Il y reconnaît la marque de cette communion par laquelle le sujet poétique se reconnaît lui-même comme réel, opaque et mystérieux. Il tire de cette expérience nouvelle une puissance d’être ou du moins la conscience d’une puissance d’être toujours déjà présente que le prosaïsme nous masque et qui nous met en relation avec la transcendance.

« J’appelle transcendance, écrit-il, ce qui, en tout domaine, ouvre sur de l’illimité et attire vers quelque horizon qui s’éloigne toujours. »[20]

La conscience poétique donne accès à l’illimité et met le sujet en contact avec le divin. L’effet retour par lequel je me découvre moi-même en me rendant attentif au réel et en communiant avec lui me révèle que je participe moi-même de la transcendance, qu’elle m’habite, que le divin souffle aussi en moi.

Dans son introduction à la poésie de Jaccottet, Onimus souligne que, du moins chez ce poète, l’un des effets retour de l’expérience poétique consiste à n’être plus seul. Le monde se révèle habité de divin jusque dans ce qu’il avait d’apparemment insignifiant et cette vie découverte m’accompagne, m’appelle, me révèle ma « participation ».

Cela suffit, note Onimus. On n’est plus seul. Le monde est habité, donc habitable. […] De Hölderlin, Jaccottet dit qu’il a passé toute une vie à éprouver la proximité insaisissable du divin. C’est à peu près son propre cas.[21]

Les paradoxes du professeur

L’itinéraire que nous avons parcouru jusqu’ici dans l’œuvre de Jean Onimus nous amène à deux conclusions. D’une part, l’enseignement des lettres, si on accepte de le revitaliser, est de nature à révéler aux élèves certaines profondeurs de l’humanité qui sont aussi leurs profondeurs propres. D’autre part, l’expérience poétique est par elle-même éducative en ce qu’elle révèle le sujet à lui-même en le faisant entrer en communion avec le souffle divin. Dans les deux cas, la tâche qui revient au pédagogue peut paraître bien modeste. « A vrai dire, écrit Onimus, tout ce qu’on vous demande c’est de vous effacer et de laisser parler les chefs-d’œuvre. »[22] Cette phrase mérite discussion. Certes, on comprend bien, à la lecture d’Onimus, en quoi les œuvres peuvent avoir une vertu éducative propre. Un poème de Jaccottet, par exemple, est susceptible de révéler le lecteur à lui-même. Toutefois, il ne s’agit pas de n’importe quel lecteur. Pour lire Jaccottet, il faut une certaine maîtrise de la langue, de la lecture, sans doute quelques références culturelles… S’effacer et laisser parler les chefs-d’œuvre n’est donc pas seulement un geste négatif de retrait, mais aussi un geste positif d’accompagnement, de préparation, de choix du moment et de la posture adaptés…

Onimus fait référence à des séances de lettres qui reposent sur un fréquent recours à la discussion, au cours dialogué. Cette méthode permet, dit-il, de donner vie au cours, d’interpeller les élèves et de les amener à se laisser interpellés par les textes. La piste ne manque pas d’intérêt, mais elle laisse en suspens bien des questions pédagogiques complémentaires. Comment préparer les élèves à ces lectures ? Comment conduire ce cours dialogué de façon équilibrée sans enfermer les élèves, ou du moins certains d’entre eux, dans la passivité ? Comment présenter les textes de façon propice à une lecture enrichissante ? Comment évaluer ce que les élèves vivent grâce à ces textes et comment en tirer des leçons pour la suite ? Comment choisir les œuvres à présenter ? Ce sont là quelques-unes des questions qu’Onimus n’aborde pas, se concentrant plutôt sur l’objection principale qu’il s’oppose à lui-même et dont nous avons déjà parlé : quelle place faire à l’influence personnelle que le professeur exerce inévitablement sur ses élèves dès lors qu’il veut les amener à se révéler à eux-mêmes ? Il lui est impossible de s’effacer complètement pour laisser parler les œuvres, mais il lui faut pourtant rechercher cet effacement.

Qu’est-ce que le poétique ? amène à poser le problème pédagogique quelque peu différemment. Dès lors que la question n’est plus tant la revitalisation de l’enseignement de la littérature que la possibilité de mettre les élèves en position de vivre une expérience authentiquement poétique, le geste pédagogique le plus adapté ne semble plus être, pour Onimus, de s’effacer pour faire place aux œuvres. Il propose désormais, en particulier, de faire écrire les élèves. Il invite à les placer dans une position d’attention au réel dont les travaux ritualisés d’écriture libre pourraient être l’occasion et la trace. Son projet rappelle alors celui d’un autre pédagogue poète du pays niçois, à peine plus âgé qu’Onimus, Célestin Freinet, sans qu’il nous soit possible de dire si cette convergence ponctuelle témoigne d’un hasard, d’un éventuel intérêt d’Onimus pour Freinet ou d’un esprit du temps.

A l’école, il faudrait aussi, dit Onimus, « saisir au vol les occasions où la lecture des textes, l’étude des poèmes permettent d’ouvrir un peu les cœurs : retentissement intime d’un chant d’amour, éveil que suscite une admiration, dévoilement de la poésie des choses à travers une description… »[23]. Le rôle du maître n’est donc pas seulement de s’effacer, de dialoguer ou de faire écrire pour rendre attentif au réel. Il lui faut aussi discerner des moments favorables lors des activités de lecture et d’étude pour susciter de l’émerveillement. Cet émerveillement porte, non pas sur les textes étudiés eux-mêmes, mais sur le réel auquel les textes renvoient et dont ils contribuent à manifester le mystère et la beauté. Le moment opportun se caractérise en somme par un alignement entre plusieurs médiations fécondes : d’une part, la médiation qu’opère le professeur entre l’œuvre lue et l’élève, d’autre part, la médiation permise par l’œuvre lue entre une expérience poétique et le lecteur auquel elle est communiquée, et enfin sans doute la médiation opérée par la conscience d’un sujet (l’auteur de l’œuvre) entre le réel (qui peut aussi bien être imaginaire) et le texte auquel il donne forme.

L’appel à saisir ce kairos renvoie la pédagogie à sa dimension prudentielle. Le pédagogue n’est ni un poète attentif au mystère sacré du monde ni un scientifique appelé à établir des vérités. Il est, comme l’homme politique ou le stratège militaire, par exemple, un homme d’action qui poursuit une visée, plongé dans le flot opaque et perpétuel du temps. C’est cette logique de l’action qui impose de guetter le moment opportun pour le rendre fécond.

Toutefois, quand l’action vise, comme c’est le cas chez Onimus, à révéler l’élève à lui-même en lui permettant de vivre une expérience poétique, le professeur ne peut méconnaître la puissance, la valeur et les conditions de la conscience poétique qu’il prétend transmettre. Il lui faut donc être à la fois poète et pédagogue et inscrire son action dans deux logiques différentes : l’une qui relève du poétique et l’autre qui relève davantage du prosaïque. On ne saurait envisager d’éduquer sans recourir à des programmations, des stratégies, ou des instruments pédagogiques, comme l’écriture libre à laquelle Onimus invite. Le pédagogue ne peut se contenter d’habiter le monde en poète sans chercher à saisir les moments favorables pour atteindre la visée qu’il poursuit. Mais s’en tenir à cette logique pédagogique risque sans cesse de masquer la dimension poétique à laquelle on veut précisément ouvrir l’élève pour qu’il découvre ce qui en lui-même excède tous les cadres prosaïques. En somme, même s’il ne formule pas cette thèse clairement, il nous paraît possible de soutenir, à la lecture d’Onimus, que le professeur est appelé à articuler sans cesse deux logiques contradictoires s’il veut révéler l’élève à lui-même. Cette contradiction vient s’ajouter aux multiples autres tensions qui structurent le travail pédagogique et qui contribuent à le rendre inévitablement « ambigu », pour reprendre le mot d’Onimus cité plus haut.

Ouverture de la littérature

Qu’il propose de revitaliser les lettres en les ouvrant sur la vie ou qu’il veuille développer la conscience poétique en recourant à la médiation de la lecture et de l’écriture, Onimus défend une conception de la littérature radicalement différente de celles qui se sont diffusées sous l’influence de Roland Barthes, de Julia Kristeva ou de Michel Foucault, par exemple. Bien qu’il ne soit jamais polémique et qu’il désigne très rarement un adversaire, Onimus suggère, dans la dernière partie de Qu’est-ce que le poétique ?, ce qui le différencie de certains discours qui ont été dominants, pendant un temps du moins, au sein du paysage intellectuel français. « La poésie, écrit-il, n’est pas cachée dans je ne sais quel excès des mots sur le sens, dans une sorte d’autonomie que prendrait le langage (où, dit-on, les mots « font l’amour » en toute licence). Non ! La poésie cherche à traverser les mots parce qu’elle a autre chose à exprimer et que les mots sont incapables de le dire. Elle fait appel à toutes les ressources sémantiques du langage en le brisant, en le dépassant, en le mettant presque à la torture, afin de transcender les sens toujours trop abstraits qu’il ne peut s’empêcher de transmettre. »[24]

La première phrase fait allusion à une position critique, celle qui fut défendue, en particulier, par Roland Barthes, dans certains de ses textes. Elle supposait que le texte littéraire ne renvoyait pas tant à une réalité extérieure à lui qu’à d’autres textes auxquels il répondait, qu’il reprenait, qu’il transformait, avec lesquels il jouait. Le discours structuraliste accordait lui aussi une autonomie au langage. Il s’agissait de l’analyser à partir des schémas qui le structuraient plutôt qu’en le référant au réel.

Jean Onimus prend radicalement le contre-pied de ces conceptions du texte. La poésie, dit-il, non seulement se réfère au réel, mais elle se constitue précisément sur le fond d’une percée amoureuse en direction du réel. Dès lors, le travail créatif sur les mots qui la caractérise ne s’explique pas par le désir de créer une langue autonome, délivrée de toute attache au monde extérieur, occupée seulement à faire l’amour avec elle-même, mais, au contraire, par un effort, toujours inachevé, pour saisir la singularité, l’étrangeté et le miraculeux de l’être, tel qu’il se présente à elle dans la contemplation. Tandis que Foucault, par exemple, parle d’une littérature dont la langue, comme celle du fou, renvoie à elle-même, Onimus pense la poésie comme ouverture sur le réel et, dans le même temps, ouverture sur le sacré.

Ce positionnement critique d’Onimus a sans doute contribué à le marginaliser dans le champ intellectuel français des années 1960 jusqu’à la fin du siècle. Mais il le rend aujourd’hui plus actuel, à l’heure où, sans nécessairement rompre avec le riche héritage théorique de Barthes ou de Foucault, nombre de critiques semblent se pencher davantage sur la relation toujours complexe et parfois paradoxale qui unit la littérature au monde et au sujet. Dans le champ de la réflexion sur l’enseignement des lettres, le petit livre de Tzvetan Todorov intitulé La littérature en péril a fait évènement en 2007[25]. L’auteur y soutenait qu’une conception étroite de la littérature, qui la coupait du monde, s’était dangereusement imposée dans l’enseignement comme dans la critique littéraire et qu’il était urgent d’en sortir. Le propos différait certes de celui d’Onimus, mais l’adversaire était globalement le même. Dans ce contexte, la réflexion esthétique, spirituelle et pédagogique d’Onimus apparaît comme un outil pertinent pour affronter la réapparition de certaines problématiques que le structuralisme avait un temps masquées.

Conclusion

Il y a chez Onimus des ressources fécondes et toujours actuelles pour penser une éducation à la fois humaine, esthétique et spirituelle, dans laquelle la relation aux œuvres littéraires est directement mise au service d’une ouverture du cœur et de l’âme et d’une révélation du sujet à lui-même. Grâce à la littérature et à la conscience poétique que celle-ci permet de développer, l’élève peut découvrir les profondeurs de son humanité, le souffle divin qui l’habite et la relation essentielle qui l’unit à toute la Création. S’il veut l’y aider, le maître est appelé à jouer un rôle paradoxal. Il lui faut s’effacer pour faire place aux œuvres, mais aussi préparer les élèves et les accompagner pour que son effacement puisse donner du fruit. Il doit, par ailleurs, être suffisamment poète pour pouvoir transmettre à ceux qui lui sont confiés la conscience poétique par laquelle il veut les révéler à eux-mêmes et, dans le même temps, prendre ses distances avec le poétique et s’inscrire dans une logique pédagogique inévitablement plus prosaïque et instrumentale.

Notons qu’en se découvrant lui-même par l’expérience d’une communion avec le réel qui l’entoure, le sujet peut entendre l’appel à prendre soin de la Création qui lui est adressé. La conscience poétique est inextricablement une conscience écologique qui révèle à chacun sa vocation de gardien et de jardinier. Comme le souligne brièvement Onimus au détour d’un paragraphe, dans Qu’est-ce que le poétique ?[26], développer une attention au « concret » favorise inévitablement le souci de toutes les autres créatures auxquelles on se découvre profondément lié. L’expérience poétique est celle d’une communion révélatrice à la fois de la beauté mystérieuse qui m’environne, de ma participation à ce réel et de l’engagement auquel je me sens alors appelé pour préserver et faire fructifier ce trésor sacré.

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Pour citer cet article
Référence électronique : Baptiste Jacomino, « La révélation poétique de soi : penser l’éducation avec Jean Onimus », Educatio [En ligne], 9 | 2019. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

* Insieme – CAM (Centre Angèle Merici)

[1] Onimus, J., Teilhard de Chardin ou la foi au monde, Paris, Plon, 1963.

[2] Onimus, J., Essai sur l’émerveillement, Paris, PUF, 1990.

[3] Onimus, J., Camus face au mystère, Paris, Desclée de Brouwer, Paris, 1979.

[4] Onimus, J., Expérience de la poésie, Paris Desclée de Brouwer, 1973.

[5] Onimus, J., Béance du divin, Paris, Paris, PUF, 1994.

[6] Onimus, J., L’enseignement de la littérature et la vie, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p.28.

[7] Ibid., p.30.

[8] Ibid., p.35.

[9] Ibid., p.71.

[10] Ibid., p.80.

[11] Ibid., p.81.

[12] Ibid., p.59.

[13] Ibid., p.135.

[14] Onimus, J., Qu’est-ce que le poétique ?, Paris, Poesis, 2017, p.37.

[15] Ibid., p.60.

[16] Ibid., p.63.

[17] Onimus, J., Qu’est-ce que le poétique ?, Paris, Poesis, 2017, p.62.

[18] Ibid., p.96.

[19] Ibid., p.93.

[20] Ibid., p.97.

[21] Onimus, J., Philippe Jaccottet, une poétique de l’insaisissable, Paris, Champ Vallon, 1993, pp.153-154.

[22] Onimus, J., L’enseignement des lettres et la vie, op.cit., p.72.

[23] Onimus, J., Qu’est-ce que le poétique ?, op.cit., p.28.

[24] Ibid., p.160.

[25] Todorov, T., La littérature en péril, Paris, Flammarion, 2007.

[26] Qu’est-ce que le poétique ?, op.cit., p.152.