Penser la vocation aujourd’hui : l’apport du synode des évêques sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel »

Nathalie Becquart*

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La vocation, une notion floue et mal comprise par beaucoup

Pour avoir eu la joie d’intervenir à plusieurs occasions sur la question de la vocation auprès de responsables et professeurs de l’enseignement catholique français ces dernières années, j’ai pu constater à quel point cette notion de vocation est perçue et reçue de manière très diverse. Celui qui a l’occasion d’écouter les jeunes, mais aussi les éducateurs, sur ce sujet sait à quel point ce mot « vocation » a des connotations variées, généralement négatives et parfois positives. D’une manière générale, ce mot de vocation reste flou pour beaucoup. Il est même souvent un mot qui fait peur ! Dans notre contexte français, mais aussi en bien des pays, ce mot-phare de la religion chrétienne s’est sécularisé et est devenu polysémique. Si vous tapez vocation sur Google vous verrez ainsi apparaître des articles comme « crise de vocation chez les pompiers », « nous n’avons pas vocation à jouer les pirates ! », « une équipe de foot avec des joueurs à vocation offensive ! » « G7, la France a retrouvé le rôle clé qui est sa vocation »… Pour certains la vocation fait d’abord référence au choix d’un métier. On parle ainsi de vocation de professeur, de vocation de médecin ou encore de vocation artistique. Pour d’autres, en particulier pour de nombreux chrétiens, la vocation ne concernerait que les prêtres et les consacrés. Pour la majorité des personnes, ce mot peu clair est donc appréhendé,  sans qu’elles en aient conscience, d’une manière très réductrice. Tel est d’ailleurs le constat dressé lors de la consultation préparatoire au synode des évêques sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel »[1] et résumé ainsi dans la synthèse nationale des réponses françaises[2] : « « le mot vocation – souvent reçu avec des connotations négatives – est parfois synonyme d’enfermement, de recrutement ou d’embrigadement ». Y est aussi relevé « la méfiance de la majorité des familles par rapport aux vocations entendues comme restreintes à la vie consacrée et presbytérale car elles redoutent cette vie pour leurs enfants. »[3]

D’où l’enjeu de faire redécouvrir aujourd’hui la signification profonde de ce concept de « vocation » à la lumière de sa source biblique et de la réflexion anthropologique et théologique contemporaine afin de préciser et expliciter son acception d’une manière recevable dans le contexte actuel.

Dans cette perspective, la réflexion et les documents[4] fruits du synode des évêques sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » nous offrent des ressources bienvenues à même  de nourrir la réflexion et la pratique éducative et pastorale des acteurs de l’Enseignement Catholique. Sur ce chemin synodal centré sur les jeunes et les vocations, la réunion pré-synodale réunissant 300 jeunes du monde entier à Rome en mars 2018 a représenté une étape clé. Ils ont alors affirmé clairement : « « Il faut une compréhension simple et claire de la vocation, qui souligne le sens de l’appel et la mission, des désirs et des aspirations, pour en faire un concept plus identifiable pour les jeunes à ce stade de leurs vies. La vocation a souvent été présentée comme un concept abstrait, perçu comme trop éloigné des préoccupations de beaucoup. En général, ils comprennent l’importance de donner du sens et un but à sa vie, mais beaucoup ne savent pas comment connecter cela à la vocation comme un cadeau et un appel de Dieu. »[5]

Il est heureux que ce processus synodal ait abouti en Avril 2019 à la publication de l’exhortation post-synodale Christus Vivit du Pape François dans laquelle tout un chapitre est consacré à la vocation. Celui-ci vient donc en quelque sorte « stabiliser » le sens du mot « vocation ». Dans ce chapitre 8 destiné à présenter ce qu’est la vocation aux jeunes qui se questionnent sur le sens à donner à leur vie, le Pape François invite à comprendre « le mot « vocation » au sens large comme appel de Dieu. La vocation inclut l’appel à la vie, l’appel à l’amitié avec lui, l’appel à la sainteté… »[6]. Mais il fait aussi le choix de mettre un zoom plus particulier « sur la vocation entendue dans le sens précis d’un appel au service missionnaire des autres »[7] en rappelant que la vocation est constitutive de l’être humain qui est fondamentalement un « être pour les autres ». Par là il souligne combien la vocation a une dimension d’abord existentielle : « Je suis une mission sur cette terre, et c’est pour cela que je suis dans ce monde »[8]. En prendre conscience et vivre selon sa vocation est une affaire de vie ou de mort, au sens où la vocation est ce qui me permet de vivre vraiment, pleinement. Oser présenter la vocation aux jeunes, leur faire découvrir le vrai sens de la vocation, leur donner clés et repères pour leur permettre de vivre leur vie comme vocation, est donc une urgence éducative majeure. Cela suppose de faire en premier lieu ce travail de sensibilisation, clarification et formation autour de la vocation auprès des acteurs éducatifs et pastoraux eux-mêmes afin qu’il puisse déployer auprès des jeunes une pédagogie de la vocation adaptée et ajustée. A la suite du Pape François qui nous dit « Par conséquent, il faut penser que toute pastorale est vocationnelle, toute formation est vocationnelle et toute spiritualité est vocationnelle. »[9], la réflexion qui suit visera donc à faire prendre conscience que toute éducation doit être vocationnelle.

Un regard sur la vocation porté par le Pape François

En octobre 2016, le Pape François annonce la tenue en Octobre 2018 d’un synode sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel ». Celui-ci fait ainsi suite aux deux synodes sur le thème de la famille précédemment convoqués : une Assemblée générale extraordinaire du Synode des évêques, sur le thème « Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation » en  octobre 2014 et une Assemblée Générale ordinaire sur le thème « La vocation et la mission de la famille dans l’Eglise et le monde contemporain » en octobre 2015. Il est intéressant de voir apparaitre ici déjà ce mot de vocation pour évoquer « la vocation de la famille », ce qui donnera lieu plus précisément à une réflexion importante sur la « vocation au mariage ». Le synode des jeunes s’inscrit en fait dans la continuité de ces deux synodes sur la famille qui ont conduit à la publication par le Pape François d’un texte important « Amoris Laetitia » ou « La joie de l’amour » venant approfondir ce qu’est la vocation au mariage et la vocation de la famille. En proposant à l’Eglise de regarder plus précisément la réalité actuelle des familles, ce premier long parcours synodal du Pontificat du Pape François a cherché des voies renouvelées pour continuer à faire percevoir au monde que « l’annonce chrétienne qui concerne la famille est vraiment une bonne nouvelle ». Mais il a aussi permis d’affirmer plus fortement que le mariage est vraiment une vocation chrétienne authentique à part entière, un chemin d’amour, une manière de suivre le Christ en réponse à un appel. Une conviction que le Pape François affirmait dès ses premiers discours : « Le mariage est une vraie vocation, comme le sont le sacerdoce et la vie religieuse. Deux chrétiens qui se marient ont reconnu dans leur histoire d’amour l’appel du Seigneur, la vocation à faire de deux, homme et femme, une seule chair, une seule vie. Et le Sacrement du mariage enveloppe cet amour avec la grâce de Dieu, il l’enracine en Dieu même. Avec ce don, avec la certitude de cet appel, on peut partir en sécurité, on n’a peur de rien, on peut tout affronter, ensemble. »[10]. Ce point est important car pendant longtemps nombre de théologiens récusaient à employer le terme de vocation pour parle du mariage considérant que celui-ci est un état de vie naturel, un chemin humain spontané, même si Vatican II avait ouvert la voie pour qualifier le mariage de vocation. Voici par exemple le constat que posait l’exégète Anne-Marie Pelletier dans un article de 2001 intitulé « Le mariage est-il une vocation ? » : « Introduire la question du mariage dans une problématique théologique de la vocation peut a priori surprendre. Le sentiment spontané associe l’idée de vocation au sacerdoce ministériel ou aux états de vie qui pratiquent les conseils évangéliques, rejoignant en cela les usages habituels du discours théologique. Certes, une évolution récente, plus attentive que naguère à la réalité du sacerdoce baptismal et ouverte à une appréciation positive du laïcat, peut réintroduire une dimension d’appel et de mission dans des états de vie non consacrés et, partant, rapprocher le mariage de la sphère vocationnelle. (…) Il reste que l’usage du mot « vocation » en fonction de prédicat associé au « mariage » continue à être très rare dans les textes contemporains qui, d’ailleurs, rétablissent bien vite un écart en spécifiant sacerdoce ministériel et vie religieuse comme « vocations sacrées ». Y a-t-il donc un sens à donner au mot de « vocation », une extension qui lui fasse englober le mariage ? Un sens qui enrichisse la compréhension du mariage ? Un sens qui enrichisse la compréhension de la vocation ?[11] »

Avec Amoris Laetitia, les chrétiens sont donc invités à regarder et vivre le sacrement de mariage comme une vocation, c’est-à-dire un appel du Christ qui se découvre à travers une démarche de discernement.  Ceci est bien explicité au numéro 72 : « Le sacrement de mariage n’est pas une convention sociale, un rite vide ni le simple signe extérieur d’un engagement. Le sacrement est un don pour la sanctification et le salut des époux, car « s’appartenant l’un à l’autre, ils représentent réellement, par le signe sacramentel, le rapport du Christ à son Église. Les époux sont donc pour l’Église le rappel permanent de ce qui est advenu sur la croix. Ils sont l’un pour l’autre et pour leurs enfants des témoins du salut dont le sacrement les rend participants ». Le mariage est une vocation, en tant qu’il constitue une réponse à l’appel spécifique à vivre l’amour conjugal comme signe imparfait de l’amour entre le Christ et l’Église. Par conséquent, la décision de se marier et de fonder une famille doit être le fruit d’un discernement vocationnel. »[12]

L’apport du synode des jeunes sur la vocation

Dans cette dynamique et dans cette optique mise davantage en lumière dans le Magistère du Pape François qui décentre la question des vocations des seules vocations presbytérales et consacrées dites « vocations spécifiques », la démarche du synode sur les jeunes a clairement appréhendé la vocation dans son sens le plus large en lui redonnant une profondeur et une richesse à même de parler aux nouvelles générations dans le contexte d’aujourd’hui. Ainsi le Document préparatoire en son introduction présente-t-il ce nouveau parcours synodal en continuité avec le précédent sur la famille en ces termes : « l’Église a décidé de s’interroger sur la façon d’accompagner les jeunes à reconnaître et à accueillir l’appel à l’amour et à la vie en plénitude. ».  Par-là, elle met au centre de toute vocation l’appel fondamental à l’amour et à la vie. Cette conception de la vocation la pose d’emblée comme reliée anthropologiquement à l’expérience de tout être : chacun a été appelé à la vie, a reçue la vie par sa naissance de ses parents – d’un Autre – comme un don qui le dépasse. Personne ne peut se donner lui-même la vie. Cette vie reçue est un appel à vivre, une dynamique, une invitation à grandir. Mais plus encore, chacun peut percevoir qu’il est appelé à vivre d’une manière singulière en posant jours après jour des décisions, actes et engagements petits ou grands.  « La vocation à l’amour revêt pour chacun une forme concrète dans la vie quotidienne à travers une série de choix, qui allient état de vie (mariage, ministère ordonné, vie consacrée, etc.), profession, modalité d’engagement social et politique, style de vie, gestion du temps et de l’argent, etc. Assumés ou subis, conscients ou inconscients, il s’agit de choix auxquels personne ne peut échapper. L’objectif du discernement des vocations consiste à découvrir comment les transformer, à la lumière de la foi, en autant de pas vers la plénitude de la joie à laquelle nous sommes tous appelés. »[13] L’approche du synode des jeunes qui relie à la notion de vocation la vie concrète et quotidienne de chacun faite d’une série de choix, invite donc clairement à transformer un imaginaire autour des vocations trop souvent restrictif quand il se limite à considérer uniquement les vocations de prêtres et de religieux. Toute l’approche du pape François enracinée dans son expérience de l’Eglise en Amérique latine marquée par une théologie du Peuple de Dieu dans la lumière du Concile Vatican II qui affirme que « toute vie est vocation », consiste donc à faire déplacer le regard en priorité sur la vocation commune à tous les chrétiens, c’est-à-dire la vocation baptismale enracinée dans la vocation humaine qui est vocation à vivre, aimer et servir. Parler de vocation aujourd’hui à des jeunes, c’est donc d’abord leur faire découvrir ce qu’est vraiment la vocation humaine et souligner d’abord cette vocation première, commune à tous les baptisés qu’est la vocation à la sainteté[14].

 

En outre, au long des rencontres et textes qui vont baliser le parcours du synode des jeunes va s’approfondir la réflexion sur la vocation et le discernement vocationnel à partir d’une profonde écoute des jeunes et de leurs questions. En effet, l’enjeu, à travers cette proposition de synode sur les jeunes de 16 à 29 ans était d’aider l’Eglise à se centrer sur cette génération pour mieux la comprendre, la rejoindre et l’accompagner. Ainsi était rappelé que : « « Prendre soin » des jeunes n’est pas une tâche facultative pour l’Eglise, c’est une part substantielle de sa vocation et de sa mission dans l’histoire. »[15] Mais en désignant la question du discernement vocationnel comme l’angle principal de la réflexion à mener sur la jeunesse, le Pape François a posé un signe fort en réponse à ce qui a été dès le départ considéré comme une des questions les plus prégnantes auxquelles les jeunes sont confrontés aujourd’hui : la question des choix.

En effet, la formulation de ce thème pour le synode « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » propose la perspective vocationnelle comme centrale dans la réponse que l’Eglise peut apporter aux jeunes. Pour le Pape François on ne peut appréhender les jeunes « hors-sol » de manière théorique mais seulement en considérant et prenant en compte les dynamiques sociales dans lesquelles ils grandissent. Ainsi l’énonçait-il dès sa première rencontre avec eux pour les JMJ de Rio : «Ce premier voyage est justement pour rencontrer les jeunes, mais les rencontrer non pas isolés de leur vie, je voudrais les rencontrer dans leur tissu social, en société.»[16] Aborder la question de la vocation aujourd’hui dans une perspective d’éducation ne peut donc se faire sans une analyse du contexte social dans lequel nous sommes, celui d’un monde en pleine mutation, d’un « changement d’époque »[17]. Cette époque de transformations culturelles profondes, marquée entre autres par la mondialisation, la révolution numérique, l’essor des migrations et de la mobilité, la pluralité croissante des modèles et options possibles… confronte les jeunes à une multiplicité de choix, une difficulté à s’orienter et à prendre des décisions. Cette génération peut être prise d’une forme de « paralysie » et d’anxiété devant le vertige du choix comme le révèlent ces remarques de jeunes : « J’ai trop de choix, je n’y arrive plus ». « Je ne sais pas comment faire les bons choix », « Cela me stresse de choisir, j’ai peur de me tromper »… Ces expressions sont significatives de ce que les jeunes vivent dans un époque qui met devant eux de multiples possibilités et modèles, leur donnant le sentiment, notamment à travers les médias et internet, qu’on peut toujours accéder à des opportunités nouvelles. Beaucoup de jeunes en recherche du « bon plan » attendent du coup le dernier moment pour se décider, ne voulant pas fermer d’avance la porte aux nouvelles options qui pourraient se présenter. Et ils ont bien du mal à poser des engagements longs et durables. Le Document préparatoire du Synode a bien mis cela en lumière en soulignant dans son analyse du monde des jeunes la question majeure des choix[18], pointant cette difficulté majeure à poser des choix définitifs dans une « culture du provisoire ». Au fond, les jeunes adultes sont traversés et habités par cette interrogation fondamentale : « Quel cap pour ma vie ? ». Dans ce monde instable « liquide » où ils ont l’impression que le sol se dérobe devant eux et que l’avenir est incertain, imprévisible, se creusent chez beaucoup d’entre eux une forte quête de sens, des interrogations existentielles. En arrière-fonds se pose en fait la question de la recherche du bonheur. Comment trouver le bonheur durable, comment découvrir son désir profond quand on est souvent tiraillé par de multiples désirs ? Comment sortir d’une forme d’indétermination provoquée par la société de consommation et d’hyper-connexion qui rend plus difficile l’accès à l’intériorité, l’engagement dans la durée et la persévérance ?   Qu’est-ce que veut dire « réussir sa vie » dans un monde en crise[19] qui provoque la marginalisation et l’exclusion d’un grand nombre de jeunes ? En marchant avec les jeunes, jour après jour, j’ai finalement entendu leur grande soif de vie et cette grande quête : qu’est-ce que vivre ? Qu’est-ce que la vraie vie ? Comment faire les bons choix ? Comment trouver son chemin ?

 

C’est sur ce terreau de la vie concrète des jeunes que s’est placée toute la réflexion du synode concernant la vocation/les vocations à partir d’un processus mettant au centre l’écoute des jeunes. En effet, Au cœur de la synodalité, se place l’écoute, l’écoute réciproque à travers laquelle se fait l’écoute de l’Esprit-Saint : « Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter « est plus qu’entendre »[12]. C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre. Le peuple fidèle, le Collège épiscopal, l’Évêque de Rome, chacun à l’écoute des autres ; et tous à l’écoute de l’Esprit Saint, l’« Esprit de Vérité » (Jn 14, 17), pour savoir ce qu’il dit aux Églises (Ap 2, 7). Le Synode des Évêques est le point de convergence de ce dynamisme d’écoute mené à tous les niveaux de la vie de l’Église »[20]. Cette affirmation centrale de ce discours clé du Pape François sur la synodalité a réellement pris corps dans la démarche du synode 2018 dont la phase de préparation a fondamentalement visé à écouter les jeunes de multiples manières. La phase de consultation du « peuple de Dieu » a ainsi pris une ampleur inédite – quoique parfois contrastée selon les pays et diocèses – de par les innovations apportées, notamment la création d’un questionnaire multilingues en ligne permettant de consulter directement les jeunes du monde entier et surtout la convocation d’un pré-synode à Rome en mars 2018 réunissant 300 jeunes venus de tous les pays. De bien des manières directes ou indirectes par le biais de rencontres, questionnaires, réunions, consultations… les jeunes ont été écoutés et entendus. Ils se sont d’ailleurs bien reconnus dans l’Instrumentum Laboris citant abondamment le document final du pré-synode écrit par leurs représentants. Mais plus encore, durant le synode j’ai été particulièrement frappée et touchée d’entendre la voix des jeunes dans la voix des évêques quand ils parlaient. Ainsi ce synode a-t-il vraiment été cet « instrument privilégié d’écoute du Peuple de Dieu »[21] car il a permis une véritable écoute des jeunes qui ont largement « fait entendre leur cri » comme le Pape le leur avait demandé[22]. Cela a été particulièrement notable en France[23] où il existe un terreau synodal fort de par le nombre important de synodes diocésains[24] ou démarches synodales passées ou en cours. Mais aussi en bien d’autres pays qui ont lancé de multiples initiatives pour associer les jeunes à la préparation de ce synode et jusque dans la Aula synodale où les 35 jeunes participants comme auditeurs n’ont pas manqué de s’exprimer et ont été écoutés avec grande attention. On peut même dire qu’ils ont joué un rôle majeur dans ce synode ne manquant pas de réagir, donner leur avis et proposer des amendements. On peut ainsi reconnaître que les formulations successives concernant la question de la vocation sont le fruit de toute une démarche d’écoute déployée à travers tout un processus de consultation et de discernement. Une écoute de l’Esprit-Saint à travers l’écoute des jeunes et de leurs pasteurs qui a fait émerger une compréhension plus approfondie de ce qu’est le mystère de la vocation et surtout des pistes pour en parler aujourd’hui aux jeunes dans un langage et des catégories adaptées à ce qu’ils sont.

Pistes pour une pédagogie de la vocation dans l’Enseignement catholique

La vocation dans les textes du synode des jeunes[25] est présentée comme un mystère, le mystère de l’appel singulier de Dieu pour chacun qui donne de recevoir sa vie comme un don à donner. La vocation est ainsi à vivre comme une aventure, un chemin de transformation, une création continue, une identité dynamique. L’enjeu ici est vraiment de revenir au sens biblique de la vocation en sortant d’une approche figée qui réduirait la vocation à l’état de vie afin de « lire le mystère de la vocation comme une réalité qui caractérise la création de Dieu ». Toute vocation est incarnation, création et recréation, mission qui fait vivre en même temps qu’elle aide d’autres à vivre. J’aime cette définition de la vocation d’un théologien américain qui présente la vocation comme un appel personnel intérieur et extérieur « « Là où Dieu vous appelle est l’endroit où votre joie profonde répond aux besoins les plus criants du monde »[26]

Une vocation ne se comprend et ne se reçoit qu’à l’intérieur de la vocation même de l’Eglise, communauté d’appelés, constituée d’une grande variété de charismes. On ne peut découvrir sa vocation seul mais seulement dans l’interaction avec la communauté, l’écoute des autres, l’écoute des besoins et cris du monde, en particulier des plus souffrants. Il est donc important de donner aux jeunes des espaces de relecture et de nomination de ce qu’ils vivent afin de leur permettre de reconnaître et exprimer comment les évènements, les expériences, les rencontres les touchent et affectent, quelles paroles et situations les interpellent, quels appels ils entendent à travers le quotidien de leur vie.

Par ailleurs, dans le contexte actuel qui met un accent très fort sur la valeur de la liberté, il sera en particulier important de présenter la vocation aux jeunes comme un vrai chemin de liberté, et le discernement vocationnel comme un processus qui permet d’être toujours plus libre de cette vraie liberté intérieure qui fait sortir des pressions sociales, parentales, de la fausse image de soi et des faux schémas intériorisés pour entrer dans une écoute réelle de ce que l’on porte en soi, de ses désirs profonds qui permet d’accéder à la liberté authentique. Alors que beaucoup voient parfois la vocation au mariage, au sacerdoce ou à la vie religieuse comme une forme de « prison » qui entrave la liberté – combien de fois ai-je entendu des jeunes m’interroger « comme religieuse, avez-vous le droit de sortir, de voir votre famille, de partir en vacances, de faire du sport…. » – nous avons à témoigner avec force que le Christ nous appelle à la liberté comme cela est bien rappelé dans le n°73 du DF intitulé L’évangile de la liberté : « La liberté est une condition essentielle pour un authentique choix de vie. Elle risque toutefois d’être mal comprise, notamment parce qu’elle n’est pas toujours correctement présentée. (…) Une telle perspective atteste clairement que la vraie liberté n’est compréhensible et possible qu’en relation à la vérité (cf. Jn 8, 31-32) et surtout à la charité (cf. 1 Co 13, 1-13 ; Ga 5, 13) : la liberté, c’est être soi-même dans le cœur d’un autre. » Liberté à conjuguer avec la responsabilité. L’apport du synode des jeunes souligne avec force que La vocation est un chemin de liberté et de libération et que la vocation est mission et engagement social. On pourra donc s’appuyer sur ces deux leviers pour la présenter aux jeunes en réponse à leur soif de liberté et d’engagement, leur besoin de se sentir utile et leur désir de solidarité.

Finalement on pourra présenter aux jeunes la bonne nouvelle de la vocation en leur montrant comment elle est une réponse à leur recherche d’identité, une manière de répondre à ces questions fondamentales qui les travaillent : Qui suis-je? Pour quoi suis-je fait ? Comment faire des choix? Quel cap pour ma vie? Quel est le sens de la vie ? Comment être utile ? Comment être heureux ? Nous avons donc la grande responsabilité de proclamer cette bonne nouvelle de la vocation! Elle est vraiment un cadeau à offrir à tous pour servir sa vocation humaine et l’aider à vivre dans notre société contemporaine complexe et « liquide ». En réponse à ces questionnements propres au temps de la jeunesse dans le contexte de nos sociétés sécularisées et plurielles, il y a un enjeu éducatif majeur à proposer et faire découvrir à tous les jeunes que la vie est vocation[27], que « chaque vie est vocation » (Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio, 15). Il nous faut donc développer une pédagogie de la vocation pour faire (re)découvrir le sens biblique de ce mot devenu polysémique aux connotations variées, souvent perçu négativement par beaucoup. Dans cette ligne issue du synode soulignant que « la vocation inclut l’appel à la vie, l’appel à l’amitié avec lui (le Christ), l’appel à la sainteté, etc. », je suggère de présenter la vocation en articulant les quatre dimensions suivantes :

– La première dimension, fondamentale, est la vocation humaine : l’appel à la vie et à l’amour qui concerne tout être humain.

– La seconde dimension, première pour tout chrétien, est la vocation baptismale qui est l’appel universel à la sainteté, appel à être disciple missionnaire.

– Puis, à partir de ces deux racines précédentes, nous pouvons considérer la troisième dimension de la vocation qui est l’appel à un mode de vie particulier (ou choix de vie) : mariage et parentalité, sacerdoce, vie consacrée, célibat…

– Enfin, la quatrième dimension est l’appel au travail qui invite à voir la profession comme une vocation. Car dans une perspective chrétienne, le travail est une partie essentielle de la vie humaine.

La manière spécifique dont quelqu’un discerne et articule ces quatre dimensions de la vocation traduit sa vocation personnelle, singulière et unique qui se discerne tout au long de la vie : la réponse à l’appel unique que Jésus a pour tous. La vocation singulière de chaque personne est, in fine, une expression concrète de la vocation générale de l’humanité : aimer et servir.  Cette manière de penser et de présenter la vie humaine sous l’horizon vocationnel  parce que « seule une anthropologie vocationnelle peut me permettre de comprendre l’humain dans toute sa vérité et sa plénitude »[28],  est riche de perspectives et ressources pour repenser la pastorale des vocations.  Elle invite ainsi à passer d’une pastorale du recrutement à une pastorale du discernement, d’une pastorale centrée sur le petit nombre (ceux qui se sentent appelés à une « vocation spécifique » de prêtres ou consacrés) à une pastorale proposée à tous, pour aider chacun à discerner son chemin, trouver sa place dans la société et dans l’Eglise, s’engager pleinement à aimer et servir les autres. Cela requiert de promouvoir ensemble toutes les vocations dans une église synodale qui se vit comme communauté de personnes qui s’accompagnent mutuellement et tissent la communion en découvrant toujours davantage leur vocation propre dans l’interaction et la réciprocité avec les personnes d’autres vocations.

Dans cette perspective, on pourra en particulier dans l’Enseignement catholique articuler la question de la vocation à celle bien présente de l’orientation scolaire et professionnelle. Elargir l’horizon des jeunes qui ont à réfléchir à leurs questions d’orientation me semble une bonne porte d’entrée dans la réflexion vocationnelle. Cela leur permettra d’appréhender des questions très concrètes d’orientation sous un horizon plus large en situant leur vie dans ce grand horizon vocationnel, pour lequel on pourra leur donner des outils et repères très concrets de discernement. La vocation est aventure, chemin de vie qui rend heureux en rendant les autres heureux. La vocation peut ainsi être présentée aujourd’hui comme une clé d’intégration de toutes les dimensions de la vie. Elle est cette dynamique de construction de soi qui unit toutes les facettes de ces nouvelles identités ouvertes. Principe d’unification qui relie le passé, le présent et l’avenir, la vocation est ce qui donne ultimement sens à la vie en nommant la source, le cap et le chemin.

 

L’Eglise est fondamentalement une communauté d’appelés pour appeler. « La vocation constitue en un sens l’être profond de l’Eglise, avant même son action. Le nom de l’Eglise, Ecclesia, indique que sa nature est liée en profondeur à la vocation, parce que l’Eglise est vraiment « convocation », « assemblée des appelés »[29]. L’Evangile de la vocation témoigne de l’expérience de l’appel gratuit, mystérieux et singulier que Dieu adresse à chacun comme un appel à vivre pleinement, aimer généreusement et servir toujours davantage. Nous savons aussi que toute vocation se conjugue avec la dimension communautaire, elle se discerne toujours en Eglise par et à travers les autres. La communauté éducative de chaque établissement de l’Enseignement catholique a donc une responsabilité importante pour faire découvrir combien la vocation est une Bonne Nouvelle qui fait vivre et peut aider des jeunes à grandir et avancer sur un chemin de vie en plénitude. Mais toute éducation ne pourra réellement devenir vocationnelle que si chaque éducateur trouve lui-même les moyens pour approfondir sa propre vocation. Vivre et penser la mission d’éducation comme service du discernement vocationnel des plus jeunes[30] – les responsables et animateurs en pastorale des vocations le savent bien – fait travailler sur sa propre identité, sa propre vocation. Servir les vocations transforme et invite à approfondir et discerner toujours davantage sa propre vocation. Cela requiert aujourd’hui de mettre l’accent sur la formation d’éducateurs-accompagnateurs de qualité à même de pratiquer et transmettre à d’autres l’art du discernement. Les jeunes ont d’ailleurs décrit très clairement les qualités et caractéristiques qu’ils désirent trouver chez un accompagnateur, soulignant aussi que « le rôle d’accompagnateur ne doit pas être limité aux prêtres et aux consacrés, mais les laïcs doivent être encouragés à prendre aussi part à cette mission »[31]. Vivre l’Eglise comme une communauté de personnes qui s’accompagnent mutuellement – et donc former et accompagner en prenant en compte l’intégralité de la personne et la diversité des parcours – est un grand défi pour déployer cette approche éducative vocationnelle. Sans doute l’Enseignement catholique avec toutes ses recherches actuelles, ressources, outils et réflexions est-il un bon laboratoire pour inventer comment mettre en œuvre cette pédagogie de la vocation proposée à tous.

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Pour citer cet article
Référence électronique : Nathalie Becquart, « Penser la vocation aujourd’hui : l’apport du synode des évêques sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel », Educatio [En ligne], 9 | 2019. URL http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
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* Nathalie Becquart est religieuse Xavière, consulteur pour le Secrétariat général du Synode des Evêques. Ancienne Directrice du Service national pour l’Evangélisation des Jeunes et pour les Vocations, elle a été coordinatrice générale du pré-synode des jeunes et auditrice au synode des évêques sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel »

 

[1] Ce synode qui s’est déroulé à Rome en octobre 2018 a été précédé de deux années de préparation rythmées par plusieurs démarches de consultations lancée par la publication du Document préparatoire en janvier 2017 : questionnaire adressé aux différentes conférences épiscopales, questionnaire en ligne adressé aux jeunes du monde entier, séminaire international d’étude sur la situation des jeunes, pré-synode des jeunes. On pourra retrouver tous les documents liés au synode des jeunes sur le site officiel du Vatican http://www.synod.va/content/synod2018.html et pour la France sur le site des acteurs de la Pastorale des jeunes et des vocations https://jeunes-vocations.catholique.fr/synode/

[2] Les jeunes, la foi et le discernement des vocations. Textes de références pour le synode. Conférence des Evêques de France, Bayard-Cerf-Mame 2018. P. 94

[3] Ibid p. 95

[4]  DP : Document préparatoire au synode Janvier 2017 – DFRP : Document final de la réunion pré-synodale Mars 2018 – IL : Instrumentum Laboris Juin 2018 – DF : Document final du synode Octobre 2018 – CV : Christus Vivit, exhortation post-synodale du pape François Avril 2019. A retrouver sur http://www.synod.va/content/synod2018/fr.html

[5] DFRP n°8

[6] CV n°248

[7] CV n° 253

[8] Exhortation apostolique Evangelii Gaudium (24 novembre 2013) n° 273.

[9] CV n° 254

[10] En réponse à une question posée au Pape François par des jeunes de l’Ombrie sur le mariage lors de son pèlerinage à Assise le 4 octobre 2013.

[11] Anne-Marie Pelletier  « le mariage est-il une vocation ? » Revue Eglise et Vocations n°102, 2001 https://archivesweb.cef.fr/public/archive.revue-egliseetvocations.cef.fr/article389.html

[12] Amoris Laetitia n°72

[13] DP Introduction

[14] Sur cet appel commun à la sainteté on pourra en particulier se référer à l’exhortation apostolique Gaudete et Exsultate du Pape François sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel publiée le 9 avril 2018.

[15] IL n°1

[16] Rencontre du pape François avec les journalistes durant le vol papal vers les JMJ au Brésil 22 juillet 2013.

[17] Pour reprendre l’expression du Pape François « Aujourd’hui nous entrons dans une période nouvelle. […] Ce n’est pas une époque de changement, mais c’est un changement d’époque. Alors, aujourd’hui il est toujours urgent de nous demander: qu’est-ce que Dieu nous demande ? » Discours du pape François aux évêques du Brésil, Rio, 27 juillet 2013.

[18] Cf DP

[19] Cf. CV §72-77

[20] Discours du Pape François pour le 50ème anniversaire de l’Institution du synode, du17 octobre 2015.

[21] Tel qu’indiqué au paragraphe 6 de la Constitution apostolique Episcopalis Communio sur le synode des évêques du Pape François « Le Synode des Évêques doit aussi devenir toujours plus un instrument privilégié d’écoute du Peuple de Dieu: «Nous demandons, tout d’abord, à l’Esprit Saint, le don de l’écoute pour les Pères synodaux: écoute de Dieu, jusqu’à entendre avec Lui le cri du Peuple ; écoute du Peuple, jusqu’à y respirer la volonté à laquelle Dieu nous appelle»[23]. »

[22] Cf. lettre du Pape aux jeunes du 16 janvier 2017 : « L’Église même désire se mettre à l’écoute de votre voix, de votre sensibilité, de votre foi; voire de vos doutes et de vos critiques. Faites entendre votre cri, laissez-le résonner dans les communautés et faites-le arriver aux pasteurs. » et Discours du Pape François pour la Veillée de prière en préparation de la Journée Mondiale de la Jeunesse en la Basilique Sainte-Marie-Majeure le Samedi 8 avril 2017 : « Oui ! C’est le Synode des jeunes, nous voulons tous nous écouter. Chaque jeune a quelque chose à dire aux autres, a quelque chose à dire aux adultes, a quelque chose à dire aux prêtres, aux sœurs, aux évêques, au Pape. Nous avons tous besoin de vous écouter ! »

[23] Voir le chapitre Réponse française au questionnaire du Document préparatoire in « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel – Textes de référence du synode- Bayard, Cerf, Mame Juillet 2018

[24] Voir Documents épiscopat N°5 de 2016 « Synodes et concile en France : Bilan et perspectives », Arnaud Join-Lambert.

[25] On pourra notamment se référer au chapitre 2 de la Partie II du DF

[26] Frederick Buechner, Wishful Thinking: A Theological ABC

[27] Cf. IL 87.  Le Concile Vatican II a clairement mis en lumière la dimension vocationnelle de toute vie humaine quand il a employé ce terme « vocation » pour exprimer que tous les hommes sont appelés à la communion avec le Christ (cf. LG 3.13 ; GS 19.32) et qu’ils sont tous appelés à la sainteté (cf. LG 39-42). À partir de cette vision interprétative, il a ensuite défini chaque vocation : la vocation de ministère ordonné et la vocation à la vie consacrée aussi bien que la vocation au laïcat (cf. LG 31), en particulier dans sa forme conjugale (cf. LG 35 ; GS 48.49.52). Le magistère postérieur a suivi cette ligne et reconnu le caractère analogique du terme « vocation » et les nombreuses dimensions qui caractérisent la réalité qu’il désigne quant à la mission personnelle de chacun et en vue de la communion entre toutes les personnes.

[28] cf. IL n° 87-90

[29] Pastore dabo vobis n°34

[30] Ce que Philippe Bordeyne, théologien et expert au synode, interprète comme « la thèse centrale de l’IL, à savoir que l’Église est une communauté orientée vers le discernement vocationnel, où l’on s’épaule mutuellement à rester fidèle au kérygme et à la volonté de Dieu dans le concret de nos vies. »

[31] CV 246