La vulnérabilité : une question pour l’éducation
Jean-Louis Barbon[1]
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Pourquoi faire de la vulnérabilité un objet de réflexion pour une revue consacrée à l’éducation ?
La question pourrait sembler paradoxale. L’éducation n’a-t-elle pas pour ambition de permettre à chacun de grandir, de développer ses capacités et de devenir acteur de son existence ? Parler de vulnérabilité pourrait donner l’impression de déplacer le regard vers ce qui manque, ce qui fragilise ou ce qui empêche.
C’est pourtant une autre perspective que nous souhaitons ouvrir dans ce numéro d’Educatio. Prendre la vulnérabilité au sérieux, c’est d’abord interroger notre conception de la personne, de la relation et de l’éducation. Car la vulnérabilité n’est pas seulement une situation qui concernerait certains : elle appartient à la condition humaine. Nous sommes des êtres exposés, dépendants, appelés à recevoir autant qu’à donner. Nous devenons nous-mêmes grâce aux relations qui nous précèdent et nous accompagnent.
Cette conviction rejoint l’une des intuitions fondamentales du personnalisme. La personne ne peut être réduite à un individu autonome, défini par ses performances ou sa capacité à se suffire à lui-même. Elle est un être de relation, de responsabilité et d’engagement. Chez Emmanuel Mounier, la personne se construit dans l’ouverture à autrui et dans la participation à une communauté humaine.
La tradition chrétienne donne à cette réflexion une profondeur particulière. L’Incarnation manifeste un Dieu qui rejoint l’humanité dans sa condition, jusque dans sa fragilité. Elle nous invite ainsi à déplacer nos représentations spontanées de la puissance et de la réussite : la vulnérabilité peut devenir un lieu de présence, de relation et de don.
Cette perspective conduit à distinguer vulnérabilité et vulnérabilisation. Être vulnérable appartient à notre condition ; être vulnérabilisé peut résulter de mécanismes sociaux, institutionnels ou relationnels. Certaines pratiques peuvent fragiliser, humilier, disqualifier ou assigner. D’autres peuvent restaurer la confiance, soutenir l’autonomie et permettre à chacun de retrouver une capacité d’agir.
L’éducation se trouve ainsi devant une responsabilité essentielle : que faisons-nous de la vulnérabilité de ceux qui nous sont confiés ?
Cette question concerne particulièrement l’école. Elle peut être un lieu de comparaison, de classement et parfois d’exclusion ; elle peut aussi devenir un espace de reconnaissance et de dévulnérabilisation. Elle peut apprendre à chacun qu’il n’est pas défini par ses difficultés ou ses résultats, mais qu’il demeure capable d’apprendre, de progresser, de contribuer et d’entrer en relation.
La question de la vulnérabilité conduit alors naturellement à celle de la liberté. Être libre ne signifie pas être seul. La liberté se développe dans des relations qui rendent possible son exercice. Accompagner une personne vulnérable ne consiste donc pas à agir à sa place, mais à lui permettre de développer sa capacité d’agir.
Cette réflexion ouvre sur la fraternité. Dans Fratelli tutti, le pape François rappelle que personne ne se construit seul et que la fraternité devient responsabilité lorsque la vulnérabilité de l’autre nous concerne. L’éducation peut alors devenir apprentissage d’une interdépendance assumée : découvrir que l’autre n’est pas un obstacle à ma liberté, mais qu’il participe aux conditions de mon humanité.
C’est dans cette perspective qu’Educatio entend faire dialoguer le patrimoine éducatif chrétien avec les questions contemporaines des systèmes éducatifs. Il ne s’agit ni de répéter un héritage ni de le conserver comme une mémoire immobile, mais de le mettre à l’épreuve des réalités présentes pour discerner ce qu’il peut apporter à l’éducation de demain.
Le défi est double : hériter et inventer. Hériter d’une conception de la personne qui reconnaît en chacun une dignité irréductible ; inventer des pratiques éducatives capables de traduire cette conviction dans les réalités concrètes de l’école, de l’université et de la formation.
Une question peut ainsi traverser ce dossier : nos pratiques éducatives augmentent-elles ou diminuent-elles les capacités de l’autre ?
La vulnérabilité ne nous invite donc pas à rêver d’une humanité invulnérable. Elle nous rappelle plutôt notre interdépendance et notre responsabilité. Elle nous apprend que l’éducation n’a pas pour tâche de supprimer toute fragilité, mais de créer les conditions dans lesquelles chacun peut grandir, prendre sa place et contribuer au monde commun.
Construisez votre parcours de lecture !
Présentation du n° 17
Ce dossier, s’attache à présenter, dans une première partie, « La vulnérabilité : un chemin de fraternité ?», des réflexions de portée générale, propres à approfondir les propositions de l’appel à contribution. Une seconde partie, « Education en actes » fait état de réalisations ou propositions éducatives ou pédagogiques, en lien avec l’appel à contribution.
Une section « Varia » accueille des textes liés indirectement à l’appel à contribution ou abordant d’autres thèmes.
Enfin, deux sections « En ligne » et « Recensions », partagent des lectures et des ressources Internet, plus ou moins nombreuses selon les parutions, du Comité de rédaction ou d’amis de notre revue.
Ce dossier s’ouvre, cette fois-ci, sur un « Prologue » présentant des textes-ressources propres à placer nos lectures dans des perspectives théologiques et anthropologiques plus vastes.
Nous ouvrons ce numéro avec un article montrant comment les établissements d’enseignement supérieur catholiques indiens peuvent transformer les expériences de vulnérabilité en parcours structurés de solidarité et de responsabilité civique.
Une équipe de l’Institut Catholique de Paris s’est attachée plus particulièrement au processus de vulnérabilisation dans les institutions sanitaires et éducatives et à leur prise en charge par les institutions.
Géraldine Maugars s’attache à une réception ajustée de la vulnérabilité qui ne réduise pas la personne à ses faiblesses. Ce faisant elle s’attache à alimenter le débat sur le sens et la signification de la fraternité.
Frère André Pierre Gauthier, lassalien, procède à une relecture de la tradition éducative lassalienne dans sa capacité à permettre à l’élève d’actualiser ses capacités et ses possibles.
Cristophe Lemardelé nous introduit à une anthropologie chrétienne de la vulnérabilité à partir d’une exégèse du Notre Père
Jean Louis Barbon, de l’équipe de Educatio, cherche à mettre en évidence les processus de vulnérabilisation et ouvre des pistes pour une école fraternelle.
La section « Education en actes » s’ouvre sur un dialogue franco-québécois conduit par une équipe de l’Institut Catholique de Paris, en interrogeant la notion d’école inclusive et ce qu’elle suppose d’environnement multifactoriel à la situation des élèves.
La pratique du co-enseignement, présentée par une équipe toulousaine (ICT), en révèle les potentialités et la pertinence dans l’adaptation des pratiques pédagogiques.
Agissant dans un contexte lassalien, Fabrice Deroissart interroge les effets parfois négatifs d’une identité affirmée qui interroge la capacité d’hospitalité de l’Enseignement catholique. A partir de sa connaissance du terrain, il nous fait des propositions.
Les enseignants eux aussi peuvent être vulnérables ou vulnérabilisés, ainsi que le montre Eric De Rus, enseignant neuro-divergeant. A partir de la pensée d’Edith Stein, il s’agira d’appréhender les processus d’adaptation professionnelle mis en œuvre.
Izabella Gombkötő-Lombár, du Lycée protestant István Benkő de Budapest, met en perspective des traitements de la vulnérabilité scolaire avec des démarches collaboratives et communautaires.
Eva Gyarmathy, de l’Apor Vilmos Catholic College en Hongrie, établit une corrélation originale entre les fonctionnements cognitifs des élèves neurodivergents et ceux requis ou générés par le numériques. Et si ces élèves « vulnérables, détenaient les clés de l’apprentissage de demain ?
Szilvia Moldován, de Budapest, propose un modèle pédagogique et social, déjà expérimenté, s’appuyant sur les différences sociales comme une opportunité d’engagement et de solidarité dans les apprentissages.
Carmen María Gonzálvez Bermejo, en formation d’enseignante à Murcie en Espagne, formule des propositions pédagogiques et éducatives prenant en compte les dynamiques corporelles et psychologiques des adolescents.
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Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Louis Barbon, « Editorial », Educatio [En ligne], n°17 | 2026. URL : http://revue-educatio.eu
Droits d’auteurs
Tous droits réservés
[1] Educatio
