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Jacques Maritain
Pour une philosophie de l’éducation

Paris – Ed Parole et silence – 2012 – 222p.

Pourquoi une troisième réédition ? Ce livre, paru pour la première fois en France en 1959, peut-il encore intéresser ? Aussi bien, Maritain n’est pas un spécialiste de l’éducation. Cependant, si son ouvrage s’est durablement et profondément inscrit dans le débat pédagogique, c’est sans doute parce que, à partir des événements contemporains, il porte sur l’essentiel : il part de l’idée que l’éducation est inséparable de principes, d’idéaux, de valeurs. Il travaille donc à un renouveau de la philosophie de l’éducation, et cela à un moment où l’essor des sciences de l’éducation tendait plutôt à en détourner. Pour lui, la crise en cours tient au défaut de finalités. Il importe donc de rappeler qu’elles sont prioritaires. Non qu’il néglige les sciences, spécialement la psychologie, mais il faut les resituer à leur vraie place, celle de la connaissance des sujets et des contextes. Fidèle à l’inspiration de St Thomas et à la tradition de la pédagogie dominicaine, il discerne chez l’enfant un élan, un désir d’apprendre, le souhait d’appréhender la vérité. C’est à ce mouvement spontané que les finalités de l’éducation doivent répondre.

Sans doute est-ce parce que son propos traite de l’essentiel, le permanent, qu’il est aussi éminemment actuel. Il vaut pour le présent comme pour tout temps. C’est pourquoi il s’applique à la situation de l’Ecole après 1968. En particulier, il propose avec force de passer de la pluralité des référentiels philosophiques et religieux de notre société à un pluralisme qui, prenant appui sur une « charte démocratique », permettrait le respect de la diversité des courants de pensée.

C’est la raison pour laquelle, malgré les apparences, le christianisme lui paraît une force de proposition pour susciter et rénover l’éducation. Au moment où l’Ecole subit une certaine perte de confiance qui la démoralise, il est, pour Maritain, susceptible d’énoncer une signification de la vie et de la destinée. A cet égard, ce livre participe efficacement à un renouveau de la pédagogie chrétienne, ce qui est bien la fonction de cette revue.

Dans une éclairante préface, Guy Avanzini s’interroge sur les raisons du succès des précédentes éditions. C’est, pense-t-il, parce que, dans un contexte de trouble et de déconvenue, Maritain répond exactement au problème qui les provoque, fournit des pistes et ouvre des perspectives, précisément celles du christianisme. C’est la permanence de cette pertinence qui justifie de se réjouir de cette 3ème édition, à laquelle on souhaite un plein succès.

Alain Mougniotte

Documents Épiscopat
Le handicap et sa perception dans l’Église

Publié par le Secrétariat Général de la Conférence des Évêques de France
n° 5 – 2013 – 46 p.

Nous avons déjà présenté ici des ouvrages consacrés à la pédagogie catéchétique spécialisée[1]. Sans s’y référer explicitement, ce numéro de la publication mensuelle de l’Épiscopat porte sur une thématique voisine. Sous la direction de Père Dominique Foyer, professeur de théologie à l’Université Catholique de Lille, et avec le concours de divers responsables pastoraux du même Diocèse, il propose, sous une forme brève mais précise, une réflexion en cinq chapitres sur la manière dont est posé dans l’Église le problème du handicap.

On signalera particulièrement le texte de M. Pollez, sur la définition de la notion, et l’excellente étude du Père Foyer, qui identifie différents « regards théologiques » sur le handicap et la dépendance. Les « propositions pastorales » de Christine Bockaert évoquent l’œuvre du Père Bissonnier et, au sein du Centre National de l’Enseignement Religieux, l’action spécifique du service de Pédagogie Catéchétique Spécialisée et du S.C.E.J.I. L’ensemble de ces contributions met bien en évidence d’abord la finalité de ces actions, c’est-à-dire la volonté explicite de permettre à chacun de vivre et de développer sa foi, ensuite l’anthropologie requise, c’est-à-dire le postulat de l’éducabilité spirituelle du porteur de handicap, enfin les moyens à mobiliser qui, par voie de conséquence, sont à la source d’une pédagogie spécialisée.

Jean-Paul II, on le sait, aimait à dire que, au-delà de proclamations oratoires vaines, vaniteuses et fugaces, la qualité morale d’une société se juge à la manière dont elle se comporte vis-à-vis des handicapés ; on pourrait ajouter les détenus, les vieillards et les minorités. Que dire, alors, de la nôtre, de ses négligences en la matière ? Ne serait-ce pas un indice de déclin ? Quoi qu’il en soit, la pédagogie chrétienne rencontre ici un chantier qui sollicite son inventivité, à l’exemple et à la suite de ceux qui, comme d’Henri Bissonnier, en ont déjà décisivement et noblement marqué, voire infléchi, l’histoire.

Guy AVANZINI,

 


[1] Voir notamment le compte-rendu dans ce même numéro (Educatio n° 2) du livre : La pédagogie catéchétique spécialisée

Catherine Fino, f.m.a., et Anne Herbinet (sous la direction de)
La pédagogie catéchétique spécialisée : quand la catéchèse s’intéresse aux personnes en situation de handicap.

Paris – Ed. Le Senevé et SSPC – 2011 – 154 p.

La pédagogie chrétienne se préoccupe de tous, puisque c’est à tous que sont destinés la Parole de Dieu et le Salut qu’elle promet. A ce titre, elle doit être adressée aussi à ceux à qui un handicap, notamment mental, pourrait en gêner l’accès ou en compromettre la réception. C’est pourquoi une pédagogie appropriée s’est peu à peu mise en place à leur intention. Il ne s’agit évidemment pas, comme certaines formules ambigües ou maladroites ont pu dommageablement le faire supposer, de leur transmettre un message amoindri, voire simpliste, qu’on croirait plus assimilable, mais exclusivement d’une pédagogie spécialisée, dans la pleine authenticité doctrinale de la transmission. Cela est dû, précisément, à un progrès anthropologique, c’est-à-dire à une meilleure connaissance de la personnalité du porteur de handicap, qui facilite aujourd’hui ce renouvellement du regard ; or ce sont plusieurs milliers d’enfants.

L’objectif de cet ouvrage paru, avec l’Imprimatur de l’Archevêché de Paris, à la suite du séminaire en 2007 de l’I.S.P.C., est précisément de proposer, sinon un bilan, du moins une analyse d’une évolution qui s’inscrit elle-même dans l’immense transformation de la catéchétique au cours du XXème siècle[1] le livre s’ouvre par une étude de Marc Broudeur, théologien de l’université Laval, qui décrit le contexte global de ce renouveau et le rôle majeur de l’Abbé Henri Bissonnier. Guy Avanzini présente ensuite l’apport décisif de celui-ci : en lien avec l’essor de la pédagogie spécialisée et l’avènement de l’Education Nouvelle, il élabore une approche théologique originale, explicitée dans son ouvrage de 1959 : Pédagogie de Résurrection ; et le sillon qu’il a ainsi tracé s’est largement creusé aussi à l’étranger[2].

Globalement, il s’agissait de comprendre que l’accès à la foi et à l’espérance chrétiennes n’est ni exclusivement, ni nécessairement d’ordre conceptuel et doctrinal, mais que la rencontre de Dieu peut aussi s’effectuer par une expérience affective originale, qui est authentiquement spirituelle. Pour Henri Bissonnier, comme le montre Guy Avanzini, « le handicapé est pleinement et à part entière une personne » (p. 43) à qui il faut proposer « un modèle non intellectualiste de l’initiation chrétienne » (p 39).

Sœur Catherine Fino, et Anne Herbinet ont interrogé huit responsables diocésains, dont elles analysent remarquablement les propos sur la réaction de leurs destinataires à cette catéchétique novatrice ; et elles en établissent clairement la pertinence ; elles soulignent spécialement la joie de croire qui anime les porteurs de handicap, mais aussi les bienfaits que, par voie de réciprocité, en reçoivent leurs catéchétistes eux-mêmes, qui en éprouvent le besoin d’une formation appropriée.

Au total, comme le dit Anne Herbinet, on leur permet ainsi de devenir chrétiens « selon un modèle non cognitif, mais relationnel » (pp. 2-3) et l’on étend au registre religieux l’attitude « inclusive » qui caractérise désormais l’attitude à l’égard des porteurs de handicap, grâce à une postulation toujours plus audacieuse de l’éducabilité, par laquelle n’a cessé, à travers le temps, de progresser la pratique éducative. Et c’est bien pourquoi, dépassant un sectarisme primaire, l’histoire de leur éducation chrétienne et l’œuvre de l’Abbé Bissonnier doivent, elles aussi, être pleinement reconnues par la pédagogie et prises en compte dans l’écriture de son histoire.

Alain Mougniotte

 


[1] Sur ce point, cf. particulièrement Joël. Molinario – Joseph Colomb et l’affaire du Catéchisme progressif ; un tournant pour la catéchèse – Paris – Edition DDB – 2010 – 434 p.

[2] Cf. Henri Bissonnier – une pédagogie de Résurrection – Paris – Edition Don Bosco – 2007 – 434 p.
Et Col. Henri Bissonnier, pionnier de la pédagogie catéchétique spécialisée pour les personnes handicapées – Paris – Edition Don Bosco – 2011 – 250 p.

Sainte Edith Stein, Sr Thérèse Bénédicte de la Croix, o.c.d.
De la personne humaine – Cours à Munster – 1932-1933

Ed. Ad Solem, Cerf et Carmel, Paris – 2012 – 280 p.

Outre pour la vénération qui entoure évidemment son auteur, cet ouvrage mérite d’être ici présenté, dans ce n° 2, parce qu’il traite à la fois de la personne et de son éducation ; il veut montrer pourquoi la première appelle la seconde et est capable d’en profiter, donc, en quoi, tout à la fois, elle a besoin d’éducation et est éducable.

Publié en français le 14 septembre 2012, en la fête liturgique de la Croix Glorieuse, il se situe d’emblée dans la radicalité de la problématique du fondement ; il est organisé autour d’une anthropologie qui, initialement philosophique, devient finalement théologique, c’est-à-dire dans le registre qui seul permet d’envisager adéquatement l’ampleur et l’enjeu des pratiques éducatives.

Excellemment traduit et introduit par Flurin M Spescha, c’est le texte du cours d’anthropologie philosophique que Sainte Edith Stein professa, en 1932-33, à l’Université de Munster, le dernier qu’elle ait pu y dispenser avant que les évènements que l’on sait lui interdisent de le poursuivre. Fidèle à son Maître, Husserl, c’est une approche phénoménologique qu’elle adopte pour répondre à la question première : « qu’est-ce que l’homme ? », et qui l’amène à mobiliser aussi Thomas d’Aquin, dont elle reprend l’idée majeure selon laquelle il est « une substance individuelle de nature rationnelle, et non un accident de la matière ou le produit de structures sociales » (p.11). Par là, elle rejoint aussi Jacques Maritain. Elle s’attache à établir comment l’homme est naturellement chercheur de Dieu, dont sa raison suffit à lui permettre de postuler l’existence et de poser à son propos des questions, auxquelles c’est la Révélation qui fournit les réponses sollicitées. Et c’est bien cela, ce cheminement, à la fois intellectuel et spirituel, que l’éducation doit l’amener à accomplir. Ainsi, il n’y a de fondement à la pédagogie que dans l’anthropologie et la théologie. Aussi bien, toute pratique éducative met en œuvre, explicitement ou de facto, une « une vision globale du monde » (p. 22) dont la théorisation constitue l’objet de « la science de l’éducation » (id.). Le lien entre pratique éducative et métaphysique va de soi, même si l’éducateur ne s’en doute pas. C’est pourquoi la tâche primordiale de cette discipline est d’élucider l’idée de l’homme à retenir.

Tel est précisément l’objet de cet ouvrage, qui l’élabore et la dégage, notamment par confrontation avec les divers courants philosophiques de la pensée allemande, pour élucider l’idéal humaniste qui provient de l’anthropologie chrétienne. C’est de lui que procède particulièrement une préoccupation proprement personnaliste, sur laquelle le texte présente une série d’observations très concrètes et pertinentes, concernant les attitudes que l’éducateur doit adopter ou éviter à l’égard de l’enfant, sans jamais oublier qu’il « n’est, en définitive, que le ministre de Dieu », car « l’éducation est, en fin de compte, l’affaire de Dieu » (p.42).

On sent, en lisant ces pages, combien la pensée pédagogique française contemporaine est, à quelques exceptions, étrangère à cette conception, et aussi combien cet écart aide à saisir à quoi tiennent, aujourd‘hui, tant la crise de l’Ecole que le désarroi des éducateurs. C’est que, affirme Ste Edith Stein avec fermeté, « il n’y a rien de plus urgent que de chercher à savoir ce que la vérité révélée dit de l’homme » (p. 269). Cela est indispensable à toute pratique éducative éclairée : « Eduquer signifie conduire d’autres êtres humains de sorte qu’ils deviennent ce qu’ils doivent être » (p. 270). Exprimé avec cette sublime simplicité, l’objectif de l’éducation est d’initier à « atteindre ce qui est le but de l’existence en apprenant à vivre en s’appuyant sur la foi » (p.278).

Telle est sans doute, grâce à cette toute récente parution, la plus actuelle proclamation de la pédagogie chrétienne, tragiquement authentifié par une jeune philosophe juive, devenue Carmélite avant de mourir en déportation.

Guy AVANZINI,

M. H. Mathieu, avec J. Vanier
Plus jamais seuls : l’aventure de « Foi et Lumière »

Paris – Presses de la Renaissance – 2011 – 360 p.

Au premier regard, ce n’est pas un livre de pédagogie. Et cependant, c’en est bien un, et même à double titre : d’abord, parce qu’il s’agit de l’éducation spirituelle et religieuse, c’est-à-dire de son objectif majeur, ensuite parce qu’il porte sur celle des personnes atteintes d’un handicap mental.

Fondatrice de l’O.C.H.[1] en 1963, Marie-Hélène Mathieu l’a écrit à l’occasion du 40ème anniversaire de Foi et Lumière, le mouvement qu’elle a créé avec Jean Vanier, en organisant, en 1971, un pèlerinage à Lourdes, qui a rassemblé 17 000 fidèles, dont 4 000 porteurs de handicap. Avec autant de minutie que de délicatesse, elle raconte les difficultés de tous ordres qu’il lui a fallu gérer et surmonter pour réussir ce qui était vraiment un pari, une entreprise aléatoire, mais qui fut un succès et suscita, même chez beaucoup de ceux qui s’étaient d’abord montrés craintifs, voire réservés, une véritable découverte. A Lourdes, ceux que volontiers l’on supposait inaccessibles à l’expérience religieuse s’y montraient au contraire ouverts : ils se sentirent aimés de Dieu, susceptibles d’aimer, capables de fraternité, heureux de ce qu’ils vivaient, donc « plus jamais seuls ».

Avec la même précision et la même finesse, Marie-Hélène Mathieu analyse les débats et péripéties qui s’en suivirent, à propos de la poursuite du Mouvement ainsi inauguré ; en particulier, fallait-il continuer à organiser des pèlerinages spécifiques, ou les associer à ceux des Diocèses ? Quoi qu’il en soit, et largement grâce à sa dynamique et courageuse ténacité, l’œuvre se poursuit, se structure, se mondialise, jusqu’à réunir aujourd’hui plus de 50 000 membres de plus de 80 pays ; elle a organisé d’autres pèlerinages, notamment à Rome. Mais ces épisodes réfractent un début de fond, qui porte sur la manière de considérer les personnes affectées de handicap mental : faut-il les réduire à celui-ci ou, au contraire, pour inaperçu qu’il puisse être, croire en leur potentiel ?

C’est bien par là que, débutant son objet propre, cet ouvrage intéresse au plus haut point la pédagogie et que l’avènement de Foi et Lumière s’inscrit pleinement dans son histoire. Bien que, sans doute par discrétion, Marie-Hélène Mathieu ne le thématise pas, c’est un véritable renversement anthropologique que, comme l’œuvre du Père Bissonnier[2], elle a effectué : c’est la perception du handicapé mental comme personne, donc unique et singulière, mais aussi capable et désireuse d’ouverture à autrui, et à Dieu même. Ainsi disparaît une représentation erronée et s’en révèle une autre, qui prolonge et ouvre l’exploration de l’éducabilité, dont est explicitée une nouvelle dimension : cela approfondit l’effort que naguère inaugura Itard et que, dans un autre contexte et un autre langage, prolongèrent Seguin, Binet et aussi plusieurs Congrégations[3]. Ainsi se confirme le rôle moteur du christianisme, source ininterrompue d’initiatives pédagogiques mais marginalisé par le laïcisme de l’histoire officielle ; il importe donc de dire et de souligner son rôle. L’œuvre de Foi et Lumière s’inscrit décisivement et fortement dans cette trajectoire[4].

Guy AVANZINI


[1] Office chrétien des personnes handicapées.

[2] cf. C. Fino et H Herbinet – Réflexions sur l’œuvre catéchétique du Père Bissonnier, Paris, Ed. du Senevé, 2012, 156 p.

[3] cf. notamment L. Bauvineau – Libérer sourds et aveugles, Paris, Ed. Don Bosco, 2000, 190 p.

[4] sur l’ensemble de ces problématiques, cf. G. Avanzini, A.M. Audic, R. Cailleau et P. Penisson – Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française, Ed. Don Bosco et IFD, 2010, 854 p.

 

Origine et avenir de la pédagogie personnaliste

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Guy Avanzini

On parle volontiers, aujourd’hui, de « pédagogies personnalistes » et de « pédagogies personnalisées ». Sans que le sens de ces expressions soit vraiment stabilisé, on peut estimer que les premières désignent plutôt celles qui valorisent philosophiquement une éducation centrée sur la personne, et les deuxièmes celles qui proposent des pratiques didactiques différenciées en fonction de chacun. Quoi qu’il en soit, elles sont toutes deux à distinguer de « l’enseignement individuel », qui implique un travail accompli par l’élève seul, alors que la personnalisation, entendant s’adapter à chacun, comporte diverses modalités et n’exclut donc pas, par exemple, le travail en groupe. Sans que ces conceptions procèdent toutes de Mounier, étant donné que certaines l’ont précédé, d’autres s’y réfèrent plus au moins explicitement, pour en éclairer la signification. Quoi qu’il en soit nous proposerons trois séries de remarques : sur leurs facteurs d’émergence ; sur leurs principes; enfin, sur leur avenir.

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Editorial

La personne, en éducation

Guy Avanzini

L’être humain est inachevé. C’est pourquoi la personne est toujours « en éducation », c’est-à-dire en cours d’éducation ; tout à la fois, car elle en a besoin, et elle y est réceptive ; éducativité et éducabilité. Mais cette spécificité est inégalement discernée et honorée ; la diversité de ses positionnements dans les systèmes éducatifs sera l’objet du deuxième numéro de notre revue.

Le premier entendait mettre en évidence la permanence, dans la variété des modalités et l’unité de la conviction, de l’activité éducative des chrétiens. Cette constance n’est pas fortuite, mais issue d’une foi qui veut se transmettre et sait qu’elle le doit, tant pour prévenir les fragilités humaines que pour offrir à chacun la joie de croire et l’espoir du salut.

Encore cela suppose-t-il la réceptivité de celui à qui le message est annoncé, ce qui requiert, de sa part, capacité de comprendre et liberté de refuser / ou d’accepter. Or telles sont bien les caractéristiques de la personne humaine, en tant que telle. L’éducation, étant intrinsèquement le contraire du « dressage », suppose, selon le mot de J.M. Petitclerc, de « s’adresser » à une personne. A vrai dire, toute pédagogie chrétienne est personnaliste, mais implicitement ou explicitement, et avec toutes les positions intermédiaires entre ces deux limites.

Leur analyse s’organise ici autour de diverses approches, à la fois distinctes et solidaires. La première rappelle comment, en distinguant entre « individu » et « personne », Saint Thomas a ouvert une voie féconde. Auteur d’un ouvrage désormais classique sur « Maritain et l’éducation », Alain Mougniotte montre que, en fondant sur la doctrine de la Somme sa conception socio-politique de « l’humanisme intégral », Jacques Maritain en suspend la réalisation à une volonté du développement de la personne. Cela amène à étudier les facteurs de l’émergence actuelle de pédagogies personnalistes, en soulignant à la fois leur pertinence et les obstacles qui compromettent leur essor. C‘est pourquoi Marguerite Léna, s.f.x., scrute les divers sens et enjeux qui s’attachent à ce concept mystérieux de « personne », dont Michel Soëtard établit que sa formation est précisément la fin de l’éducation, dont cependant la liberté même du sujet exclut de garantir l’aboutissement. Ces illustrations d’une vision explicitement personnaliste de l’éducation le confirment : Blandine Berger, s.f.x., en étudiant la vie et l’œuvre de Madeleine Danielou, Jean-Pierre Gaté, en exposant la thématique d’Antoine de la Garanderie. Ces « classes nouvelles » du Collège Saint-Martin de Pontoise, sont analysées par Laurent Gutierrez, comme une initiative originale d’aide à des « décrocheurs », décrite par Gabriel Tardy.

Après ces « fondamentaux », « l’éducation en acte » se manifeste par plusieurs exemples de pratiques : l’Airap, que présente Jean-Marie Diem, et sa réalisation à Orsay, commentée par Anne-Marie Audic, Blandine Panhart et Anne Lachèze ; puis l’éducation de la personne porteur de handicap, élucidée par Marie-Christine de kerrangat-Toussaint. Enfin, quelques recensions d’ouvrages centrés sur la personne achèvent ce numéro.

Puissent les pédagogies d’inspiration personnaliste s’avérer inventives de pratiques suffisamment personnalisées pour devenir vraiment personnalisantes.

Éditorial

Voici donc le premier numéro de la revue, œcuménique et internationale, de pédagogie chrétienne, dont le S.G.E.C. a confié à l’A.I.R.P.C. la responsabilité.

Son objectif est, à la fois et indissociablement, de faire connaître et de promouvoir le rôle des chrétiens en éducation. C’est dire que la thématique de sa livraison initiale, dont ces lignes voudraient montrer l’homogénéité, s’impose d’elle-même : elle est dans la logique de l’intention fondatrice. Comme le montre bien le Dictionnaire d’éducation chrétienne d’expression française[1], les chrétiens, en effet, dès l’origine, ont été à la source de pratiques éducatives et de doctrines pédagogiques. Quoique son intensité ait été inégale selon les périodes, leur action se déploie dans ce champ de manière permanente. Mais elle présente d’innombrables modalités institutionnelles, scolaires, péri- ou post- scolaires, qui tiennent à des données historico-géographiques, au contexte ecclésio-théologique, aux situations politiques, à tous les paramètres de l’environnement socio-culturel.

Selon la structure que notre revue s’est donnée, et s’agissant de la connaissance de ce phénomène objectif que constitue le pédagogie chrétienne, sa première partie – les fondamentaux – présente une série de contributions qui mettent en évidence ses deux traits : constance et variété ; continuité et diversité.

C’est pourquoi il revenait à l’historien – Gérard Cholvy – d’analyser l’ampleur, la complexité et la finesse de l’inventivité des chrétiens face à des besoins éducatifs eux-mêmes sans cesse renouvelés. Cela a notamment suscité la fondation de congrégations qui y ont donné tout ou partie de leurs forces[2], quoique l’actuelle crise de leur recrutement signifie à sa manière une évolution culturelle.

Puis en étroite continuité avec lui, frère André Pierre Gauthier, f.e.c., montre comment l’Eglise présente l’éducation comme une obligation pour les parents chrétiens, qui doivent travailler au salut de leurs enfants, sauf à compromettre le leur. Et cela devait aboutir aux grandes initiatives prise par Charles Démia ou par Jean-Baptiste de La Salle à l’intention des enfants pauvres.

L’éducation du sujet n’est cependant pas réductible à la fabrication d’un objet. C’est une tâche difficile, intrinsèquement aléatoire, dont Michel Soëtard, le philosophe, identifie et analyse les tensions constitutives, qu’accuse et intensifie toute crise globale de la société, qui en égare les finalités et compromet la confiance même dans l’éducation. Mais « la foi du pédagogue », dont le même auteur a naguère réactivé l’analyse[3], pousse à ne jamais abandonner une fonction qu’elle ne cesse de motiver et d’animer. Quoi qu’il en soit, entre la foi du pédagogue et la foi du chrétien, il ne faut pas, même dans une situation contraire, même dans une conjoncture défavorable, laisser se rompre les ponts.

C’est ce qu’illustre l’étude de Laurent Gutierrez sur les efforts du Père Chatelain pour ouvrir la pédagogie chrétienne aux idées de l’Ecole Nouvelle grâce à une collection d’ouvrages dont la réception fut problématique. C’est un exemple du lent processus de pénétration des idées neuves et des résistances auxquelles elles se heurtent.

Encore ce souci implique-t-il un lien entre registre doctrinal et registre institutionnel. En introduisant ici la dimension internationale, Giuseppe Mari rappelle comment la pédagogie chrétienne, en Italie, a été impulsée par des institutions qui, comme l’Université Pontificale de Milan ou diverses revues catholiques, procèdent de l’encyclique Divini Illius Magistri, écrite en 1929 par le Pape Pie XI.

Néanmoins, la richesse de la pédagogie chrétienne au fil des siècles, confrontée à l’affaiblissement religieux de beaucoup de pays européens, pourrait faire craindre qu’elle n’appartînt qu’à un passé constitutif d’un musée à admirer. Or, si glorieuse que fût son histoire, elle n’est ni désuète, ni périmée. Elle demeure actuelle, bien vivante et pertinente, si sérieuses qu’en soient les difficultés ; Et l’objet de la 2ème partie de notre publication, l’éducation en actes, est précisément d’en porter témoignage. Les débats mêmes qui se déroulent entre chrétiens, qui conçoivent diversement la manière d’être « en éducation », en est le signe.

Cette revue étant simultanément œcuménique, il importait que ce fût d’emblée manifesté. D’où l’article de Jean-Marie Meyer, qui présente le cours de culture religieuse conçu par l’Union des Eglises Protestantes d’Alsace et de Lorraine (U.E.P.A.L.) au sein du régime concordataire de ces trois départements. Cependant, cet enseignement est-il reçu dans une perspective d’ordre seulement culturel, ou dans le registre de la proposition de la foi ? Au-delà du cas particulier d’un régime juridique, c’est tout le problème de la transmission du message.

Un problème également préoccupant, que soulève Jean-Paul Graeff à propos des trois Ecoles protestantes sous contrat d’association, c’est celui de la réceptivité des élèves à l’enseignement de culture religieuse qu’ils y reçoivent dans une société sécularisée. Dans quelle mesure leur liberté les ouvre-t-elle à la transcendance ? Et ce n’est pas le problème des seules écoles protestantes.

Bienvenue est alors l’étude d’Elisabeth Terrier sur « les jeunes » d’aujourd’hui ; après avoir analysé leur posture contestataire et leur sensibilité aux médias, elle voudrait les inciter au « dialogue » et à l’actualité du message biblique, source de raisons de vivre, c’est-à-dire de cela même qu’ils cherchent, mais trop souvent sans le savoir.

Enfin, ces divers positionnements trouvent une sorte de synthèse dans l’éducation interculturelle que préconise vigoureusement Milena Santerini, pour faire découvrir à chacun « l’humanité commune » qui, à partir de sa propre culture, l’ouvre à l’universel en le situant au sein d’une diversité dont la perception installe dans l’inter-culturalité.

Telles sont, trop brièvement résumées, les lignes de force de ce numéro inaugural d’Educatio. Ce n’est sans doute pas solliciter abusivement ces textes que, à travers mais au-delà de leur évidence diversité, d’y voir l’incessante fidélité des chrétiens en éducation à la volonté d’une éducation chrétienne que le respect de la liberté personnelle et de la volonté Divine expose à l’incertitude et simultanément, contraint à la persévérance dans la créativité pédagogico-pastorale.

 

Guy Avanzini

 


[1] G. Avanzini, R. Cailleau, A.M. Audic, P. Penisson – Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française, Paris, Ed. Don Bosco, 2010, 854 p.

[2] G. Cholv, Le XIXème, Grand siècle des religions françaises, Perpignan, Ed. Artege, 2012, 136 p.

[3] M. Soëtard , G. Le Bouëdec (sous la direction de),  La foi du pédagogue, Paris, Ed. Don Bosco, 2011, 212 p.