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José-Luis Wolfs
Sciences, religions et identités culturelles : quels enjeux pour l’éducation ?

Bruxelles, Ed. de Boeck – 2013 – 344 p.

Assurément, le thème ici traité est important et mérite qu’on s’en préoccupe : il s’agit en effet, globalement, de savoir comment, en fin de scolarité secondaire, des élèves situent les unes par rapport aux autres leurs connaissances scientifiques et leurs croyances religieuses. Néanmoins, à mesure que l’on avance dans la lecture, on ressent deux impressions contradictoires : d’une part, l’estime que justifient le sérieux de la recherche, l’abondance des données recueillies, le nombre des auteurs cités, la réflexion exercée sur tout cela, mais aussi, d’autre part, une gêne due à la sinuosité déroutante d’un plan qui dévoile mal sa progressivité, le caractère laborieux et redondant d’un développement obscurci par de multiples renvois, une méthodologie qui ne réussit pas à emporter la conviction de sa démonstrativité, au total une problématique diffuse et éclatée.

L’ouvrage fait écho au 150ème anniversaire de la publication, en 1859, du grand ouvrage de Darwin, l’origine des espèces, et aux débats soulevés de nos jours par un certain renouveau du créationnisme. Professeur de sciences de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles, l’auteur se demande : « comment les élèves positionnent-ils sciences et croyances religieuses ? Quelle est l’influence, sur ces positionnements, de leurs convictions personnelles (religieuses, agnostiques ou autres ? » (p. 157). Or, d’emblée, cette question surprend car elle est mal énoncée ou, plus exactement, s’avère tautologique, de sorte que, malgré une construction conceptuelle très élaborée, le raisonnement paraît « tourner en rond ». Ce qu’il faudrait plutôt se demander, ce sont les facteurs qui suscitent leurs diverses conceptions des relations entre croyances religieuses et adhésion à la science. Sommairement, est-ce la foi qui induit la manière de considérer la science ou, au contraire, celle-ci qui conforte ou menace celle-là ? Quelles sont leurs interactions, dans leurs innombrables nuances ? Sans doute le heurt sera-t-il maximal entre une vision scientiste, qui attend de l’avènement de l’ère positiviste l’effondrement des religions révélées, et un fidéisme lié à un créationnisme primaire, entendu de manière littéraliste.

Vu leur complexité intrinsèque, il est bien difficile d’appréhender et d’identifier toutes les données de ces problèmes. Du moins, pour y parvenir, l’auteur a-t-il soumis un long questionnaire à 638 élèves de l’enseignement secondaire belge francophone, parvenus au terme de la scolarité obligatoire et issus de familles chrétiennes, musulmanes ou sans religion (pp. 307 et sq). Mais comment ceux-ci ont-ils reçu et compris la formulation d’items souvent bien abstraits ? Ne peut-on craindre que la double inculture -scientifique et, surtout, religieuse- et le manque de formation philosophique de certains, voire de beaucoup, même occultée par quelques préjugés dus aux médias, les aient empêchés d’accéder au sens de ce qui leur était demandé. Par ailleurs, est-il pertinent de supposer que « leur niveau de formation scientifique » (p. 213) corrèle avec le nombre d’heures d’enseignement consacrées aux « disciplines scientifiques » ? N’est-ce pas céder à une vision euphorique de l’influence de l’Ecole ? Plus que cet aspect quantitatif, mieux vaudrait, comme le remarque judicieusement Jean-Marie de Ketele dans l’une des trois préfaces, s’interroger sur « la façon d’enseigner les sciences (p. 14) : une vision dogmatique, réfractant un scientisme simpliste ou, à l’opposé, un regard distancé et contextualisé, épargné par un réalisme sommaire. Ces attitudes épistémologiques n’ont-elles pas beaucoup plus d’importance, comme aussi les qualités relationnelles du professeur ? On se souvient, en souriant, de ces  « leçons d’observation » instaurées à l’époque de Jules Ferry, dont les zélateurs s’imaginaient qu’elles convaincraient les élèves de ne croire que ce qu’ils voyaient ! Symétriquement en va-t-il d’une éducation religieuse qu’animerait une lecture puérilement littéraliste de l’Ecriture Sainte. Aussi bien, le scientisme n’est nullement le contraire du fidéisme, mais un fidéisme contraire, tous deux également désuets et mal informés.

Encore faut-il ajouter que l’incroyance ne procède pas seulement, et peut-être pas d’abord, de la rencontre de « la science », mais de toute démarche, notamment philosophique, d’inspiration rationaliste et exclusive d’une dimension transcendante. Et désormais, du moins chez beaucoup, elle se réclame plus volontiers des attitudes de l’Eglise – ou prêtées à celle-ci – en matière socio-économique ou sexuelle. C’est donc à bon droit que, pour combattre ces équivoques ou ces confusions de registres, M. Wolfs préconise une « formation explicite à l’épistémologie » (notamment p. 235 et sq et aussi p.68) en souhaitant seulement qu’il ne la limite pas à la théorie de la réfutabilité de Popper.

Quoi qu’il en soit, cet ouvrage est stimulant pour l’éducateur chrétien et, plus globalement, pour la pédagogie chrétienne. Ce que, peut-être au-delà de son intention déclarée, il met en évidence, c’est que plusieurs de ces malentendus et conflits historiques, qui ont dommageablement affecté et parfois affectent encore des adversaires souvent de bonne foi et préoccupés de « vérité », sont en réalité engagés et entretenus par défaut de culture. En profondeur, et au-delà d’apparences conjoncturelles, foi et raison ne sauraient se contredire : non point – faut-il le préciser ?- par concordisme mais, tout à l’inverse, parce que leurs problématiques respectives sont parallèles, c’est-à-dire, en principe, ne se rencontrent jamais ; elles ne statuent pas sur les mêmes objets. Encore faut-il, pour le bien saisir, une sensibilité épistémologique suffisante. Et c’est ce à quoi l’éducation, tant scientifique que religieuse, devrait s’attacher. On sera reconnaissant à l’ouvrage de M. Wolfs de rendre attentif à cette urgence.

Guy AVANZINI

 

Evangéliser les jeunes adultes, dans le souffle des J.M.J.

Documents épiscopaux – n° 12 – 2013 – 52 p.

Centré sur l’évangélisation des jeunes -étudiants et jeunes adultes- ce texte, dû à Sœur Nathalie Becquart, prolonge et complète en quelque manière le livre de J.M. Peticlerc. Ce qui leur est commun, et est plus marqué encore dans le second, c’est de rompre avec le style de déploration, -voire sa lamentation,- qui prévaut aujourd’hui en la matière et d’y substituer une vision encourageante, qui n’émane pas d’un optimisme simplet mais d’une analyse attentive, allant au-delà des apparences, de la culture post-moderne. Certes, l’auteur rappelle que « moins de 4 % des 18-25 ans vont à la messe régulièrement » (p.16) mais elle observe aussi que le pourcentage de ceux qui se déclarent catholiques serait plus élevé chez les moins de 35 ans que parmi les plus âgés et qu’un quart d’entre eux considèrent la religion comme une dimension de leur identité. S’il faut évidemment se garder de recevoir ces données de manière scientiste, une certaine significativité peut raisonnablement leur être reconnue. Ainsi, ce texte permet de dire que, « contrairement à ce que l’on pourrait parfois penser, ce terreau qu’est la culture actuelle des 18-30 ans est en fait un terrain très favorable pour l’annonce de l’Evangile » (p.16). De même souligne-t-il « le rôle important que peut jouer aujourd’hui l’Enseignement Catholique pour l’évangélisation des Jeunes » (p. 18), d’autant plus que près d’un sur deux y a passé au moins un an pendant ses études secondaires.

Tout  le problème – et il n’est pas simple- est de rejoindre ces générations très différentes des précédentes et marquées aussi bien par l’influence des TICE et des réseaux sociaux qui s’y constituent que par la souffrance souvent due à l’instabilisation familiale, par la crise des valeurs, par la mondialisation des horizons, comme par la décrédibilisation des institutions. Les jeunes, désormais tout à la fois angoissés par l’avenir et sceptiques vis-à-vis du « progrès », désirent être rassurés par les expériences affectives intenses : d’où leur enthousiasme pour des figures éminentes -singulièrement le Pape, voire leur Evêque- à qui leur valeur confère autorité, et pour des situations fortes : les J.M.J., Taizé, Lourdes.

Encore reste-t-il à s’y adapter et à savoir inventer des projets et des propositions dans lesquelles ils se retrouvent et au sein desquelles ils puissent s’investir, en particulier face à la misère, et par là trouver une réponse à leur soif spirituelle, donc au désir de donner un sens à leur vie. « L’Eglise est plus souvent facilement reconnue et accueillie d’abord sur sa crédibilité humaine et sa qualité de service, de relations, d’écoute, plutôt que directement sur une entrée spirituelle explicite » (p. 36). Au total, ils attendent qu’on les aide à inventer la manière de vivre chrétiennement, au sein d’un monde qui ne l’est pas.

La lecture de ce dossier, qui s’inscrit dans une série de qualité, est revigorante parce qu’elle pose que ce n’est pas impossible et que ce n’est pas un pari perdu. C’est pourquoi elle intéresse particulièrement les A.P.S., les aumôniers et tous ceux à qui incombe une responsabilité d’ordre pastoral auprès des adolescents et jeunes adultes.

Guy AVANZINI

 

Jean-Marie Petitclerc
Quand nos ados boudent la foi

Paris – Médiaspaul Éditions – 2013 – 88 p.

En achevant la lecture de ce livre, on échappe difficilement au regret de sa brièveté ; il est trop court, trop bref ; vu, à la fois, la gravité des problèmes qu’il pose et la remarquable pertinence de la façon dont il les traite comme la rigueur de sa formalisation, on souhaiterait à bon droit une étude plus étoffée. Mais sans doute l’auteur répondrait-il qu’il a, ici, voulu se centrer sur l’essentiel et que, au demeurant, ses nombreuses et justement remarquées publications antérieures offrent des développements plus abondants.

Quoi qu’il en soit, chacun a rencontré ce phénomène déroutant d’adolescents qui, rompant avec des convictions antérieures bien affirmées, se détournent de la pratique religieuse, voire de la foi chrétienne, non sans dérouter un entourage familial qui ne sait trop comment réagir et se comporter et, en vient même à se demander s’il n’est pas, de quelque manière, responsable de l’éloignement qu’il déplore.

Le Père Petitclerc analyse excellemment ce phénomène, en rappelant notamment que l’adolescent est aujourd’hui au carrefour de trois univers culturels divergents – ceux de la famille, de l’Ecole et de la rue et que, spécialement dans les milieux populaires, c’est le troisième qui prévaut, « l’entre-pairs » (p.10)  l’emportant sur l’influence du père. Le religieux salésien montre alors à bon droit comment la pédagogie salésienne, l’anthropologie dont elle procède et la conviction de l’éducabilité qui l’anime offrent un moyen de rejoindre les jeunes. Aussi bien, ceux-ci sont beaucoup plus sensibles à l’authenticité du témoignage de chrétiens qu’à l’enseignement des vérités de la foi : c’est elle qui fonde l’autorité reconnue à celui chez qui on la reconnaît, c’est dire que « l’on assiste moins à une crise de l’autorité qu’à une crise de crédibilité des porteurs d’autorité » (p. 49).

On profitera volontiers de la présentation de cet ouvrage, au moment où l’on s’apprête à célébrer le bicentenaire de la naissance de Don Bosco, pour rappeler à nouveau la pertinence et l’actualité d’une pédagogie que la tradition laïciste de l’histoire française de la pédagogie et des sciences de l’éducation s’obstine à marginaliser, qu’il s’agisse de l’éducateur Turinois lui-même ou de ceux qui, comme le Père Thévenet et le Père Petitclerc, sont en France les interprètes autorisés et talentueux de sa pensée. Or, dans le marasme de la conjoncture éducationnelle contemporaine, sans doute est-ce bien la pédagogie salésienne qui, et pas seulement dans le domaine religieux, offre et ouvre une voie d’avenir.

Guy AVANZINI,

Jean-Marie Petitclerc
La pédagogie de Don Bosco, en douze mots clés

Paris – Ed. Don Bosco – 2012 – 214 p.

C’est toujours avec plaisir que l’on entreprend la lecture d’un ouvrage du Père Petitclerc, sûr que l’on est d’y retrouver la forte pertinence de la pensée et la rigoureuse clarté de l’expression. Et tel est bien le cas de cette synthèse de la pédagogie de Don Bosco, déclinée en 12 mots-clés, qui entendent en identifier les traits structuraux. Aussi bien, sa publication est particulièrement opportune, alors que va s’inaugurer la célébration du 2ème centenaire de la naissance du Fondateur et que la mutation sociale actuelle laisse beaucoup d’éducateurs dans le désarroi et le découragement.

Reprenant des thèmes déjà évoqués dans ses ouvrages antérieurs, et en grande union de pensée avec Xavier Thévenot, l’auteur rappelle très utilement que la déroute de l’éducation procède largement d’une opinion commune qui s’obstine dans une représentation erronée de ses causes. Face à cela, il redit notamment que, contrairement à un préjugé tenace, il n’y a pas « crise de l’autorité » mais décrédibilisation de ceux qui, la confondant avec le pouvoir, nourrissent la méfiance à leur endroit, par leurs incohérences et leur propre manque de repères. L’autorité ne procède pas des institutions, elles-mêmes dépourvues de leur prestige d’antan, mais des personnes, en tant que telles, si du moins elles la méritent et l’inspirent. Il souligne aussi le rôle primordial de la confiance, à ne pas confondre naïvement avec le laxisme, et celui de l’affection ressentie, l’amorevolezza.

On pourra éventuellement regretter que J.M. Petitclerc ait ici décidé de « s’en tenir à une lecture sécularisée de la pédagogie de Jean Bosco » (p. 200). Il reste que, si elle ne se présente pas comme une théorie pédagogique de type habituel, et malgré le laïcisme ou l’inculture de ceux qui s’obstinent à l’ignorer parce qu’elle est intrinsèquement chrétienne, « la pédagogie salésienne offre un atout et une chance » (p. 207). Ceux qui cèdent au scepticisme ou qui désirent une naïve répressivité seraient bien avisés de s’en apercevoir, et tous seront reconnaissants à l’auteur de leur ouvrir des perspectives novatrices.

Guy AVANZINI

Commission permanente de l’Enseignement catholique
L’éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement

Paris – Avril 2010 – 23 p.

Le Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique a promulgué, sur cette problématique épineuse, une synthèse brève mais remarquable par sa densité, la justesse et la sobriété du ton, la solidité des références et la qualité de sa réflexion. Sans doute le projet en était-il malaisé et risqué… Comme les auteurs le remarquent, les lieux de discorde entre « la culture ambiante », (p.4) et l’enseignement de l’Eglise se situent en effet au moins sur quatre points : le respect de toute vie humaine naissante, l’indissolubilité du lien conjugal, la relation entre sexualité et fécondité, l’affirmation de la différence sexuelle. Mais le défi a été intelligemment assumé et le texte évite aussi bien la moralisation hautaine que la démagogie simpliste. L’idée inspiratrice de ces pages, c’est que la vision anthropologique dont elles émanent conçoit l’éducation de la personne comme à la fois et indissociablement affective, relationnelle et sexuelle. Confirmant la conception intégraliste caractéristique de la pédagogie chrétienne, elles affirment d’emblée que celle-ci propose « l’éducation relationnelle d’une personne sexuée » (p. 3)  car notre religion est celle d’un Dieu incarné « Le Verbe s’est fait chair » : cela instaure « la dignité du corps humain » (p.5) ; en le valorisant ainsi, on s’interdit de l’asservir à la seule satisfaction capricieuse du désir.

La difficulté d’ordre pastoral, c’est de savoir dire cela, donc sans renier l’identité chrétienne, tout en s’efforçant, dans une conjoncture sociologiquement défavorable, de la rendre intelligible, comme respectueuse de la diversité des traditions culturelles (p.6). C’est dire l’importance d’une parole à la fois authentique et exempte de sectarisme et d’étroitesse, qui se situe à un autre niveau que celui des bavardages des médias et s’efforce de former « à l’usage raisonné de la liberté et au discernement » (pp.6 et 9) comme à la capacité « d’intégrer la sexualité à un projet de vie » (p.9)

La pertinence et la qualité réflexive de ce document sont de nature, aujourd’hui, à aider les éducateurs de tous statuts à saisir en profondeur les enjeux de questions qui les préoccupent à bon droit et, souvent, les inhibent dans la recherche d’un positionnement intelligent. Il pourrait utilement être discuté en équipe, notamment avec les APS, comme avec les parents, au sein des établissements.

Guy AVANZINI

Editorial

Affectivité et éducation chrétienne

Guy Avanzini

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Après avoir mis en évidence la permanence de l’engagement des chrétiens dans l’entreprise éducative et les raisons de celui-ci, puis souligné comment il est, pour eux, indissociable de la volonté de promouvoir la personne humaine, sans doute fallait-il aussi rappeler fermement que, loin d’être exclusivement d’ordre intellectuel, la pratique pédagogique comporte nécessairement une composante affective, qui en conditionne largement la portée. Tel est donc l’objet de ce troisième numéro.

Certes, ce thème est complexe et semé d’embûches, d’autant plus que l’actualité renforce les difficultés de son approche. Tout se passe désormais comme si s’accroissait un écart entre deux attitudes : d’une part, celle d’élèves qui, à la fois souvent meurtris par les ébranlements familiaux et insécurisés par mille facteurs sociaux, attendent de l’Ecole qu’elle leur offre un lieu de dialogue interpersonnel confiant avec des adultes matures ; mais, d’autre part, celle d’une institution qui, raidie dans un rôle de transmission didactique anonyme, devient de facto de plus en plus importante pour l’avenir social mais de plus en plus inintéressante : ce dont le « décrochage » et, plus largement, l’échec offrent tant d’exemples. C’est donc le rôle indéniable de l’affectivité que ce numéro se propose d’analyser et de rappeler à quiconque le méconnaît, le néglige ou feint de l’ignorer.

Pour cela, et alors que l’on s’apprête à célébrer le bicentenaire de la naissance de Don Bosco, c’est bien son « système préventif » qu’il convenait d’abord et d’emblée d’analyser : cette structure tripolaire, qu’il est le premier, dans l’histoire de la pédagogie chrétienne, à avoir eu le courage d’identifier et de valoriser ; il revenait au Père Wirth, s.d.b., de le présenter. Michel Soëtard illustre ensuite l’initiative salésienne en montrant comment l’éducation morale, nonobstant sa dimension rationnelle, suppose une « pédagogie du cœur », qui n’est point faiblesse résiduelle de la nature mais dimension proprement humaine. Et la même thématique, dans son approche psycho-théologique, est reprise simultanément par Bertrand Bergier et Sœur Véronique Margron, o.p., Mais, comment, de ce fait, intégrer ces données dans la conduite quotidienne de l’éducation affective et sexuelle ? Il revenait au Doyen Xavier Lacroix de montrer dans quel esprit la concevoir et à quelles conditions elle peut s’avérer efficace. Ensuite, le professeur Bellingreri, de l’Université de Palerme, propose dans la même ligne une théorie de l’empathie comme substrat de l’éveil progressif de l’affectivité. Deux études, l’une due à Thierry de La Garanderie, et l’autre à Christelle Chevallier-Gaté, s’attachent, en lien avec l’essor actuel des sciences cognitives, à souligner comment la capacité, le désir et le plaisir d’apprendre ne sont pas dissociables d’une dynamique globale, où l’émotion a un rôle décisif quoiqu’insuffisamment reconnu et identifié par l’intellectualisme du regard adulte traditionnel.

Selon l’usage de la revue, ces « fondamentaux » sont suivis, dans la rubrique « éducation en actes », de diverses approches concrètes. François Le Clère et Ilaria Pirone présentent une analyse opportune du « décrochage scolaire », qui « affecte » cruellement la relation affective et en manifeste l’échec, sinon la rupture. Une présentation sur la communauté de l’Arche, bienvenue à l’occasion de son 50ème anniversaire, indique comment son projet ne craint pas de situer la dimension affective de l’éducation. Francis Leménager et Dominique Le Corre s’interrogent sur la mixité, tant à l’œuvre des Apprentis d’Auteuil qu’au Langeron. Puis Céline Guérin ouvre une réflexion sur les conditions à créer pour une mixité bien vécue à l’école.

Souligner ainsi comment l’éducation issue du christianisme suppose de reconnaître tout être humain comme une personne, dont on ne saurait en outre ignorer le paramètre affectif, sans doute est-ce une manière de rappeler fermement qu’elle est indissociable d’une anthropologie, dont il importe d’identifier les composantes structurelles. C’est là combler une lacune car, comme chacun sait, les textes ministériels et la pédagogie officielle écartent systématiquement tant cette thématique que les auteurs et les recherches qui en traitent.

 

Bruno Poucet
La formation des enseignants dans l’Enseignement Catholique avant la création des IUFM

 Revue les Sciences de l’Education – Pour l’ère nouvelle – 2013, vol. 46, n° 1, pp.73-93.

Il ne s’agit pas d’un ouvrage, mais seulement d’un article ; néanmoins, sa thématique justifie de le signaler car, tout à la fois, il traite d’un problème encore insuffisamment étudié par les historiens et il corrige un préjugé volontiers entretenu dans les milieux laïcistes, où l’on prétend que l’Enseignement Catholique aurait négligé la formation professionnelle de ses cadres. Or, avec la compétence[1] qu’on lui connaît en ce domaine, Bruno Poucet montre que la réalité est beaucoup plus complexe : entre les deux secteurs -public et privé- la différence porte globalement sur deux paramètres : la conception de la relation entre instruction et éducation, celle-ci étant, dans le second, de type « intégral » ; ensuite, la simultanéité, chez lui, de la formation intellectuelle et de la formation pédagogique, au contraire de la successivité qui prévaut dans le premier. Le jeu entre ces variables entraîne quatre modèles, dont les contextes sociaux et politiques illustrent la diversité des modes de fonctionnement et formalisent la comparaison entre les deux systèmes considérés. Ainsi, les grands pédagogues chrétiens préconisent une éducation « intégraliste », alors que l’école laïque présente une morale dissociée d’une éventuelle source transcendante et comporte la successivité des deux composantes, disciplinaire et pédagogique. Ainsi, le stage d’une année dans un lycée était postérieur à l’admission au C.A.P.E.S. Par ailleurs, malgré les légendes laïcistes, les religieux destinés à l’Ecole primaire -par ex. les Frères des Ecoles Chrétiennes- reçoivent dès le noviciat une formation professionnelle d’autant plus solide que leurs Congrégations est porteuse d’un charisme fort et spécifique ;  il en va de même des Jésuites pour le secondaire. L’auteur rappelle aussi diverses initiatives notables, comme celles de Madeleine Danielou ou du Père Faure. On pourrait rajouter l’Ecole de la rue Blomet et bien d’autres, dont le manque de moyens a néanmoins entravé l’essor.

Centré sur la période 1950-1970, cet article -dont notre objet n’est pas de résumer toute l’argumentation mais seulement de souligner quelques aspects- étudie évidemment les effets de la loi Debré qui, tout à la fois, entraîne l’élévation du niveau de la formation académique mais accuse la séparation entre instruction et éducation. Cela va obliger l’Enseignement Catholique à s’appuyer sur la notion Gaullienne de « caractère propre » pour tenter de sauver ce lien. Au total, tout en visant l’équivalence de la qualification scientifique, il tient à l’unité entre instruire et éduquer, c’est-à-dire à une vision « intégraliste » de la formation.

Si, enfin, allant au delà de la période étudiée par Bruno Poucet, on s’interroge sur   les futures ESPE, on constate qu’elles semblent s’orienter vers la simultanéité des deux composants. « Au cours de leurs deux années de master, les étudiants suivent des enseignements qui leur permettent de conjuguer l’excellence dans une ou plusieurs disciplines et la capacité à transmettre ces connaissances »[2]. Ainsi, pensant innover, le pouvoir en place réintroduit, du moins sur le plan formel et sans s’en douter, la tradition chrétienne de la matière. On le voit, l’étude des modalités de la préparation à la fonction enseignante offre une bonne entrée, encore insuffisamment exploitée, dans la spécificité de l’Enseignement Catholique ; elle met aussi en évidence certains paradoxes de l’histoire.

Guy AVANZINI


[1] cf. Notamment : B. Poucet – la loi Debré : paradoxes de l’Etat éducateur – Amiens – CRDP – 2001 ;  la liberté sous contrat – Paris – Ed. Fabert – 2009.

[2] l’ESPE – document du Ministère de l’éducation nationale – 2013

Gérard CHOLVY
Le XIXème, Grand siècle des religieuses françaises

Perpignan – Ed. Artège – 2012 – 134 p.

Chacun connaît les beaux travaux de Gérard Cholvy sur l’histoire religieuse française, dont il est un spécialiste réputé[1].  Ce récent ouvrage ne traite pas directement de la pédagogie chrétienne en tant que telle, mais il en éclaire utilement un moment important, en étudiant le phénomène massif du XIXème siècle que constitue en France « l’explosion » (p. 51) des congrégations féminines. Le nombre total de celles qui y ont alors été fondées serait d’environ 500 et, en 1901, l’effectif des Sœurs était approximativement de 135 000, sans compter celles qui se trouvaient en pays de mission et outre-mer. Si la complexité et la diversité de leurs statuts canoniques en excluent un inventaire très précis, du moins l’augmentation numérique des vocations s’avère-t-il constant tout au long des siècles.

Non, certes, que toutes aient été enseignantes, car l’auteur montre aussi que beaucoup, parmi les sœurs apostoliques, s’adonnent à d’autres ministères, notamment dans le registre médico-social ; d’autre part, leurs activités éducatives dépendent gravement des conjonctures politiques, qui allaient parfois devenir persécutoires. Il reste que, comme cet ouvrage remarquablement informé le décrit de manière très concrète, le rôle décisif des religieuses a, malgré les représentations erronées induites par les milieux laïcistes, largement précédé les initiatives d’ordre public dans l’éducation des filles. Par la variété de leurs charismes respectifs, la pluralité de leurs origines et leur incessante inventivité, et malgré l’inégalité de leurs implantations géographiques, elles ont pris une part majeure à la diffusion de l’instruction ; en ce sens, elles constituent un phénomène social dont il était d’autant plus opportun que fût ainsi évaluée, et révélée, l’ampleur qu’elle demeure mal soupçonnée ou insuffisamment perçue ; qu’on pense, par exemple, au cas trop oublié des « Béates » du Massif Central, qu’une histoire fidèle de l’éducation populaire et rurale ne saurait méconnaître. Face à la « cathophobie » du discours dominant, G. Cholvy contribue à faire œuvre de justice.

Si l’on regrette que le Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne ne figure pas dans la bibliographie, on se félicitera en revanche de l’excellent index des Congrégations (pp. 122-125) qui complète opportunément celle du P. Oury et constitue un excellent instrument de travail.

Guy AVANZINI,

 


[1] cf. notamment La religion en France de la fin du XVIIIème siècle à nos jours, Paris- Hachette – 9ème éd. 2009 – 256p.

Donato Petti, f.e.c.
Dialogue sur l’éducation avec Benoît XVI

Paris – Ed. Parole et Silence – 2012 – 342 p.
(traduit de l’italien par Sylvie Garoche)

Pour savoir vraiment ce qu’est une éducation chrétienne, ou chrétiennement satisfaisante, à qui mieux qu’au Pape le demander ? C’est précisément ce qu’a tenté, et réussi, Donato Petti, f.e.c., professeur à l’Université Pontificale du Latran. Sans doute pour éviter l’austérité d’un discours magistral, il a, de manière originale, virtuellement interrogé Benoît XVI en construisant son ouvrage sous forme de questions et réponses : cette présentation dialoguée ne résulte pas, en effet, de rencontres localisées entre les deux interlocuteurs supposés. L’auteur a formulé diverses questions, bien élaborées, auxquelles il répond par des textes judicieusement choisis du Souverain Pontife, qu’il a empruntés aux allocutions, homélies et documents divers, dûment référencés, de celui-ci. Et il en résulte ce gros livre de facture très spécifique, qui explicite la pensée du Saint-Père, exposée avec la rigueur, la précision, la pertinence de pensée et d’expression et la qualité réflexive qu’on lui connaît.

Le lecteur habitué aux débats actuels sur l’éducation sera sans doute d’abord surpris, voire dérouté : – on est loin, ici, du journalisme, des déplorations syndicalo-politiciennes et des propos redondants sur « l’insuffisance des moyens » ; Mais on n’est pas non plus dans le registre magique d’un discours désincarné, annonçant vainement quelque prochaine réforme. On est au contraire au cœur même de ce qu’est l’éducation ; on est dans l’essentiel, ce dont les pratiques quotidiennes découlent et sans quoi elles dérivent ou avortent- ; on est dans les valeurs ; Centré sur ce qui importe vraiment, le Pape montre comment la crise partout dénoncée tient d’abord au relativisme contemporain, qui prive de « parents déterminés et sûrs » (p.23) désormais affectés par ce relativisme que, simultanément, ils diffusent et accroissent. D’où de précieuses précisions, face à l’actuel égarement des esprits, sur ce que sont réellement l’autonomie ou la liberté, sur ce dont l’homme a véritablement besoin, « ce qui est en mesure de satisfaire la capacité de son propre cœur » (p.39).

On ne saurait ici résumer ce livre, qui appelle une lecture méditative. Du moins faut-il souligner que l’abondance des textes rassemblés et la variété des thématiques mobilisées révèlent l’attention forte et compétente de Benoît XVI à l’éducation, bien que celle-ci n’ait pas été, de sa part, l’objet d’un texte qui, à la manière d’une Encyclique, aurait récapitulé et systématisé sa pensée. Très homogène, elle procède en effet de l’idée que l’action de l’adulte, qu’il le sache et le veuille ou non, procède nécessairement du positionnement, explicite ou implicite, des valeurs qui constituent les finalités dont la recherche de l’obtention suscite l’invention des pratiques et attitudes quotidiennes. Et c’est à partir du discernement de celles-ci et de l’action spécifique que chacune requiert qu’est très logiquement et clairement organisé le plan des chapitres successifs.

A bon droit, c’est la notice de « vérité » qui est d’emblée mise en relief, car c’est elle qui légitime le caractère décisif de sa fonction et qui peut seule orienter l’autonomie du sujet et l’usage de sa liberté. De même en va-t-il de la personne, en tant que valeur inconditionnellement respectable ; tous les problèmes les plus concrets de celle-ci, comme de la société, sont successivement rencontrés, situés et éclairés dans une perspective Évangélique. Et l’ouvrage se termine, comme naturellement, par une réflexion sur l’Ecole Catholique et les conditions auxquelles elle peut se dire et être reconnue comme authentiquement chrétienne. En particulier, il lui faut, à la fois, respecter rigoureusement la liberté des consciences et enseigner la foi de l’Eglise, sans supposer naïvement que la sauvegarde de la première comporte ou exige celle de l’ignorance religieuse.

Voilà donc un ouvrage clarifiant, dont on doit savoir grandement gré à Frère Petti. Cependant, pour finir, un double regret : l’absence d’un index thématique, qui aurait facilité la circulation entre les questions voisines mais abordées selon les circonstances du propos tenu, et surtout, une synthèse, une postface terminale, qui aurait fourni l’esquisse de ce qui mérite bien d’être considéré comme la doctrine pédagogique de Benoît XVI.

Guy AVANZINI,

Thierry Le Guaziou
La relation éducative selon Xavier Thévenot

Paris – Edition Don Bosco – 2012 – 146 pages

Dans la longue histoire de l’éducation chrétienne, la pensée de Don Bosco représente un tournant, en substituant au « système répressif » le « système préventif », dont il a, vers la fin de sa vie terrestre, énoncé la structure. On pourrait dire, en schématisant, que le Père Xavier Thévenot, s.d.b., en a, à la fois universitarisé et actualisé les idées. Il a, en quelque manière, écrit ce que Don Bosco aurait sans doute lui-même écrit dans notre contexte socio-écclésio-pédagogique.[1]

Le thème que, parmi d’autres possibles, a voulu retenir et privilégié Thierry Le Guaziou dans ce livre, c’est celui de la relation éducative, que son activité au sein de la Fondation d’Auteuil le conduit à analyser dans l’action sociale : que faut-il, alors, appeler « relation éducative » ? A quelles conditions l’est-elle vraiment, dans le rapport spécifique de l’éducateur spécialisé ou, plus largement, du travailleur social avec les adolescents en difficultés ? L’on doit d’emblée lui savoir gré d’avoir, aujourd’hui, osé aborder ce problème, actuel mais suffisamment redoutable pour convaincre beaucoup de l’éviter ou de ne l’étudier qu’allusivement.

Comme le montre l’auteur, Xavier Thévenot, quant à lui, l’étudie dans toute sa complexité. En se situant dans la dynamique du fondateur des Salésiens, il en identifie les divers aspects, sans occulter les plus délicats. Il cherche dans quelle mesure le lien explicite entre pédagogie et théologie, qui va de soi au XIXème siècle, demeure recevable dans notre société sécularisée : comment l’actualiser ? Et comment l’éducateur, surtout s’il ne partage pas notre foi, peut-il y réagir ? M. Le Guaziou indique clairement la manière dont Xavier Thévenet tente cette « sécularisation de système préventif » (p. 26), sans en méconnaître les difficultés. De même, fort de sa culture psychanalytique, traite-t-il de la confiance réciproque ou du danger des tendances fusionnelles et de la possessivité, non sans noter que l’essor actuel de la suspicion et de la judiciarisation menace l’émergence de la qualité relationnelle, dont on sait bien, depuis Don Bosco et grâce à lui, qu’elle est, tout en requérant évidemment prudence et maîtrise, la condition d’une portée éducative ; quoi qu’on veuille, et malgré les modes, il demeure vrai de penser avec lui que « l’authenticité de la rencontre prime sur la technicité du contact » (p. 86) même s’il va de soi que « le respect de la personne est aussi le critère par excellence de la moralité de la pratique pédagogique » (p. 54). Comme le dit Xavier Thévenet en se référant à Saint-Paul, il s’agit de la « charte éducative » : c’est cela qui est fondamental. C’est ce qui doit nourrir la spiritualité de l’éducateur et aiguiser son discernement des inévitables phénomènes transférentiels et contre-transférentiels.

Si, comme le remarque Thierry Le Gaziou, cette pensée salésienne peut s’avérer très ambitieuse, voire irréaliste, elle offre un modèle qui, toujours pertinent et novateur, ne vaut pas uniquement pour l’action sociale mais tout autant pour les établissements scolaires. C’est dire que, n’en déplaise aux zélateurs de ce laïcisme étriqué qui altère et déforme l’écriture officielle de l’histoire de la pédagogie en France, celle-ci se doit de reconnaître et d’inscrire l’œuvre du Père Thévenot.

Guy Avanzini

 


[1] Cf.aussi :Collectif Xavier Thévenot, passeur d’humanité – Actes du Colloque de Lyon – 21 et 22 octobre 2005 – Paris – Editions Don Bosco – 2006 – 228 pages.