Archives de l’auteur : AVANZINI Guy

Jeunes en milieu populaire : un défi urgent pour l’Église

Documents de l’Episcopat – n° 10 – 2015 – 87 p.

Bien qu’il s’agisse, comme le titre l’indique, d’un « défi urgent », le problème de la pastorale des « jeunes de milieu populaire » n’est pas souvent méthodiquement traité. C’est le mérite de ce dossier d’en rassembler certaines données et de susciter une réflexion à son propos.

Ainsi que l’indique Sœur Nathalie Becquard dans une fine et dense analyse, la population concernée est d’abord, et d’emblée, affectée par une série de déconvenues et d’échecs : carence et dépréciation familiales, échec scolaire, décrochage, d’où chômage et précarité, voire addiction et délinquance, d’où fatalisme, marginalité, mésestime de soi, rejets divers.  En outre, son hétérogénéité ethnique et culturelle, d’où il résulte, au minimum, un vivre-ensemble aléatoire. A cela, cependant, s’opposent, au moins chez certains, une volonté de vivre, un dynamisme, des projets ; quant aux chrétiens, a fortiori les catholiques, ils sont plus que minoritaires, en revanche, majoritaires sont désormais les musulmans et, de plus en plus nombreux, les Evangéliques, résolus, actifs et dynamiques.  Mais, chez tous, même implicitement ou confusément, dans la dérive, l’oisiveté ou la révolte, se pose le problème du sens : que faire ? Que devenir ? Que vouloir ? Où et vers qui ou quoi aller ?

C’est là que se situe le rôle de la Pastorale, tout se passant paradoxalement comme si l’absence d’horizon favorisait la perméabilité au message d’un Christ Sauveur, parce qu’il ouvre à une expérience de la fraternité. Dès lors « devant une situation que nous qualifions d’urgence éducative, sociale et spirituelle, l’appel et la formation de nouveaux missionnaires à envoyer auprès des jeunes de milieu populaire devient cruciale » (p. 17).

C’est à cette fin que Monseigneur Brunin, évêque du Havre, propose certaines initiatives et précise que leur réceptivité passe par le partage d’un « parcours de vie » (p.23), c’est ce qui permettra de découvrir « le chemin que la Parole de Dieu est capable d’ouvrir pour eux » (p.23). On discerne la qualité de l’accompagnement requis pour que surgissent de véritables communautés d’Eglise. Et l’on voit aussi que « la mission n’est plus une activité parmi d’autres dans l’Église ; elle est constitutive de l’Église. » (p.25). Alors, on peut constater, avec Xavier de Palmaert, que les jeunes migrants « prennent conscience de leur identité profonde » et « se découvrent frères de tous en humanité » (p.35).Et l’on peut constater, avec le Père Chavane, que la rencontre de musulmans « entraîne les jeunes chrétiens au partage » (p.40)et induit même, chez certains, le goût de la théologie.

Evidemment sensible aux difficultés et exigences de cette urgence apostolique, ce texte s’avère, en profondeur, plutôt optimiste. Il ne cache pas les obstacles mais il met en évidence la possibilité d’un apostolat efficace. Il n’exclut pas, ici ou là, « la joie de la conversion » (p.72). Sans doute regrettera-t-on que les critères de l’identification du « milieu populaire » ne soient pas suffisamment élucidés, sans en ignorer la difficulté dans notre société mouvante mais, davantage, on félicitera les auteurs de ce dossier bienvenu, qui met en évidence le bien-fondé de l’annonce explicite de la Parole.

Guy Avanzini

 

Stéphane Clerget
Réussir à l’école : une question d’amour ?

Paris – Larousse – 2012 – 224 p.

Cet excellent ouvrage d’un pédopsychiatre parisien mérite d’être lu, connu et intériorisé, car il présente une vision assainie de l’éducation.  Ecrit avec une grande simplicité, il montre finement, par des exemples bien choisis, que, malgré une représentation simpliste mais persistante, « la réussite scolaire n’est pas une question d’intelligence » (p. 1)mais bien et d’abord, une « question d’amour » (id.). L’originalité et la pertinence de son approche tiennent à la précision avec laquelle il argumente, sans crainte de s’opposer ainsi au climat pseudo-rationaliste et néo-scientiste de certains courants didactiques. D’inspiration psychanalytique, prenant largement appui sur son expérience de clinicien, il oppose aux éducateurs et enseignants, asservis à une anthropologie fixiste du niveau intellectuel, que le facteur décisif de l’éducation scolaire tient aux conjonctures relationnelles que vit l’élève.

On appréciera particulièrement, dès le début, les pages qui explorent et commentent le sens du prénom que l’enfant a reçu, « pointe émergée de l’immensité des désirs projetés par les parents, consciemment ou non, sur leur enfant » (p.29). L’auteur expose ensuite les dommages qu’entraîne la pauvreté affective d’un climat familial, perturbé par l’attitude indifférente d’une mère incapable de manifester une émotion ou d’instaurer un attachement sécurisant, ou par l’obsession de parents anxieux, qui ne savent parler que de la scolarité et induisent les mauvais résultats que précisément ils redoutent. Si des règles et des limites s’imposent, encore faut-il qu’elles émanent du bon sens. En tout cela, c’est l’affectivité qui est prioritaire et alimente le vouloir-vivre et le vouloir-grandir de l’enfant. Décisive est aussi la confiance qu’on lui accorde et qui induit la sienne sur lui et l’estime de soi. Ainsi, « pour une large part, l’apprentissage scolaire est une question d’émotions et de mécanismes affectifs conscients ou inconscients » (p. 105). C’est ce que confirment les travaux classiques de Spitz sur l’hospitalisme et sur les pseudo-débilités d’origine affective. Enfin, chaque chapitre s’achève par une série de conseils concrets, susceptibles d’aider parents et éducateurs à adopter les attitudes souhaitables.

Le seul regret, c’est que S. Clerget ne développe pas sa pensée sur « les méthodes pédagogiques qui font de l’amour le facteur principal de la réussite scolaire » (p.212).L’on aurait aimé savoir à qui et auxquelles il pense, non sans se demander notamment si Don Bosco est parmi eux… Ce livre ne se réfère en rien à la pédagogie chrétienne ; on n’y trouve aucune allusion à elle. Néanmoins, vu la thèse qu’il adopte et développe, et sans céder à aucune tentative d’annexionnisme ni de récupération, force est de constater une convergence ou une rencontre.

Guy Avanzini

 

Maria Montessori
L’enfant est l’avenir de l’homme – La formation de Londres, 1946

Paris – Desclée de Brouwer – 2017 – 340 p.

Ce volume rassemble, mise au point à partir de ses notes, la série des 33 cours que, dès son retour en Europe, Maria Montessori a dispensés à Londres, du 3 septembre au 11 décembre 1946, pour la formation des cadres de son mouvement. Nourris de sa longue expérience antérieure, mûris par l’épreuve de la guerre et de l’exil, publiés enfin 6 ans avant sa propre disparition et s’ajoutant à la longue liste de ses ouvrages antérieurs, ces textes offrent une précieuse synthèse de sa pensée. Aussi se réjouira-t-on de leur traduction et de leur parution en France.

Aux yeux de Maria Montessori, l’éducation traditionnelle suppose toujours un enfant qui, dépourvu de toute initiative, reçoit ou, plutôt, subit son éducation. Ce que, quant à elle, elle entend établir, c’est que, tout au contraire, il peut aider à celle-ci et devenir ainsi agent du perfectionnement de l’humanité, vu ce qu’elle appelle son « énergie », son « élan », son dynamisme intrinsèque, qu’il doit à la nature. « L’esprit d’un enfant est riche, grandiose, même, à l’instar d’un continent encore inconnu » (p.31). De ce fait, l’adulte doit l’observer et, plus que ses défauts, percevoir sa « grandeur » et sa « beauté » (p. 21), comme son désir spontané de développement, que manifestent sa capacité d’apprendre à lire et sa volonté d’écrire (p.35), plus intenses qu’à l’âge socialement reconnu. C’est toute la théorie des « périodes sensibles », c’est-à-dire les âges les plus favorables à une acquisition optimale. « A certaines étapes, les enfants possèdent des qualités innées, qui ne sont le fruit d’aucune méthode d’éducation (p.29). Encore faut-il, pour cela, savoir les observer, et consentir à un véritable renversement anthropologique. Aussi bien, exposant sa vision de l’histoire de la psychologie, l’auteur revendique la constitution d’une véritable « science » nouvelle, qui fonde une « pédagogie scientifique ». Contrairement à la tendance actuelle à différer les apprentissages pour attendre la maturité, il faut les commencer plus tôt et densifier l’apport culturel pendant les trois premières années, pour exploiter au maximum l’énergie psychique et la créativité de sujet et profiter du moment le plus favorable à « l’activation de ses capacités » (p. 37). En tout cela, il s’agit simplement, en définitive, « d’être au service de la nature » (p. 57) qui se manifeste dans l’élu vivant. Aussi bien, celui-ci manifeste mieux son potentiel en réagissant à son environnement usuel que dans la structure artificielle du testing. En effet, « Il existe une force vitale en chaque être humain, qui l’amène à faire des efforts immenses pour atteindre son potentiel individuel et, la plupart du temps, il y parvient » (p.113). C’est pourquoi l’on doit se garder de « parquer » les enfants, de les isoler, de les inciter abusivement à dormir. Ce n’est pas là leur besoin,  mais seulement une facilité pour les parents. Il en va de même de l’éducation morale. « La nature ne lui impose pas une forme comportementale particulière. Le nouveau-né est capable de tout, mais rien ne l’y oblige » (p. 118). Il n’est pas déterminé par des instincts. Il lui faut donc promouvoir son adaptation, « qui n’est pas héréditaire » (p. 130). En revanche, il lui faut bénéficier de stimulations et, surtout d’un apport affectif faute duquel il languit et souffre de « famine mentale » (p. 160). Il lui faut une « alimentation mentale adéquate » (p. 18). « Si les stimulations et les encouragements font défaut, il deviendra apathique, mélancolique et désintéressé » (p. 197). Maria Montessori pressent ce que formalisera le concept d’hospitalisme.

Enfin, et surtout, elle aborde explicitement les problématiques de l’éducation religieuse, confirmant opportunément ses travaux antérieurs qui soulignent fortement sa priorité et qui ont tenu un rôle moteur dans l’évolution de la catéchèse au XXème siècle et dans les débats soulevés en la matière par l’Education Nouvelle. A un moment où plusieurs écoles Montessoriennes sont devenues bien discrètes et silencieuses en la matière, ces pages, qui en traitent méthodiquement, sont bienvenues. Ainsi, elle rappelle qu’il ne s’agit pas d’une « matière » comme les autres, qui n’appellerait que mémorisation et récitation. Elle implique un climat, qui imprègne. Et surtout, elle prend appui sur l’universalité d’un « sentiment religieux » c’est pourquoi, pense-t-elle, « il faut enseigner la religion aux très jeunes enfants, voire à partir de la naissance (p. 274) ; son essor dépend largement fonction du climat familial.

Voilà donc une synthèse authentique, présentée par elle-même, de la pensée pédagogique de Marie Montessori. Ecrite de façon simple et claire, elle garde le rythme et le style de la parole, sans exclure quelques banalités, elle manifeste hauteur de vue, cohérence et originalité. Il ne s’agit point d’une approche « scientifique », au sens objectiviste du terme mais pas non plus de simples opinions. Comme elle l’indique elle-même dans une remarque incidente d’ordre épistémologique,  ce sont « des énoncés sérieux et approfondis » (p. 261), légitimement offerts à la discussion. Mais son bon sens et la pertinence des positions adoptées, notamment d’ordre anthropologique, seront sans doute largement reconnus. Dans la déroute actuelle d’une pratique éducative qui, bien souvent, ne sait guère où elle va, elle fournit des repères qui méritent la plus grande attention.

Guy Avanzini

 

Education et anthropologie chrétienne

Transversalités,revue de l’Institut Catholique de Paris – N° 141 – Avril-Juin 2017

C’est bien d’un paramètre fondamental que traite cette livraison : l’anthropologie, son rapport à l’éducation. Et non moins centrale en est la problématique : comment la première peut-elle orienter la seconde dans notre société « postmoderne » ?

La contribution de Sœur Catherine Fino, f.m.a., interroge sur ce point trois figures privilégiées : l’Abbé Henri Bissonnier, Don Bosco et Mère Marie de l’Incarnation : groupement audacieux et risqué, vu leur apparente hétérogénéité : les porteurs de handicap mental au XXème siècle, les adolescents marginaux du XIXème, et les jeunes amérindiennes du XVIIème. Quoi qu’il en soit, l’auteur semble estimer, si l’on récapitule (trop) sommairement sa pensée, que ce qui leur est commun, c’est de situer leur éducabilité moins dans l’assimilation intellectuelle que dans la réceptivité affective, donc d’abord à l’amour de Dieu, vécu dans une communauté croyante. Il s’agirait d’une pédagogie personnaliste, où la conscience de soi s’éveille et s’affirme grâce à la rencontre de l’autre, dans une interaction et une interdépendance qui induisent la construction de l’identité. En particulier, le triptyque anthropologique de Don Bosco -affection, raison, religion- manifeste ici toute sa pertinence. De même l’audace missionnaire de Marie de l’Incarnation est-elle  stimulée par sa foi dans l’éducabilité des petites « sauvageonnes » du Québec. Et sa « postmodernité » anticipatrice tiendrait à ce qu’elle a su éviter « le double piège de l’assimilation sans réserve de la culture étrangère et de la prétention d’imposer sa propre culture à l’autre (P.10).

Joël Molinario, quant à lui, s’attache à la notion « d’éducation intégrale », dont il trouve l’origine dans les célèbres conférences de Jacques Maritain à Yale, en 1943. Sous des formulations différentes, il s’agit, en définitive, d’explorer et d’exploiter au maximum l’éducabilité de la personne. En ce sens et de ce fait, elle est indissociable de la notion plus globale de « humanisme intégral », dont elle explicite la condition et la première étape. Molinario mobilise alors la distinction classique de Marcel Gauchet entre « apprendre » et « transmettre »[1]pour indiquer comment, dans une société postmoderne, la difficulté de l’éducation, voire son échec, tient à ce que les apprentissages scolaires sont en discontinuité croissance avec la culture diffusée, notamment, par les média. Et, par le même mouvement, il confirme sa lecture de la thèse de Joseph Colomb[2], qui attribuait la crise du catéchisme à sa distance avec une transmission familiale religieusement appauvrie. La démarche scolaire, si bonne soit-elle, ne compense pas le défaut d’imprégnation.

Il revenait à François Moog de poursuivre cette analyse en inventoriant dans les textes magistériels contemporains, issus du Concile Vatican II, les divers usages de la notion d’éducation intégrale, pour en situer le cœur. Il le trouve dans la recherche de l’adhésion au Christ, « puissance instituante de l’homme » (p.45)C’est pourquoi, pense-t-il -et les éducateurs chrétiens devraient s’en convaincre !- cette pédagogie fonde le principe d’éducabilité, de sorte que, en éducation il n’y a jamais de « naufrage définitif » car « les grâces et l’action salvifique de Dieu sont sans mesure ». Donc, « l’on ne peut jamais réduire quelqu’un à ses manques ou à ses limites » (p.50). L’anthropologie chrétienne montre ici sa spécificité et son ambition.

On sera reconnaissant à ces textes d’avoir su souligner tant la complexité de celle-ci que son actualité, mais aussi sa rationalité et ses exigences et, surtout, l’espérance qui les porte. Il revient aux éducateurs chrétiens d’en être les témoins.

Guy Avanzini

 

[1], M Gauchet et D. Ottavi – Transmettre et apprendre– Paris – Stock – 2014

[2]J. Molinario – Le catéchisme, une invention moderne– Paris – Bayard – 2013

Michel Fabre, Brigitte Frelat-Kahn et André Pachod (sous la direction de)
L’idée de valeur, en éducation. Sens, usages, pertinence

Paris – Ed. Hermann – 2016 – 290 p.

L’idée de « valeur » joue dans l’éducation un rôle moteur, car elle la régule et l’évalue. C’est ce que mettent bien en évidence les Actes de colloque de juin 2015 de la Sofphied[1], dont on notera d’emblée la haute tenue philosophique, qui rompt avec le discours convenu ou les proclamations de foi un peu naïves qui affectent trop souvent cette notion. Sans pouvoir en analyser les 28 communications, nous signalerons celles des Professeurs Fabre et Prairat, qui en identifient et en situent les problématiques majeures, mais nous retiendrons surtout deux contributions qui traitent spécifiquement de la laïcité.

P. Kahn, quant à lui, analyse « l’esprit du nouvel enseignement moral et civique » (p. 91 et sy)prévu pour la rentrée 2015, par le Conseil Supérieur des programmes dont il était membre. Attentif, sans doute, au risque d’inculcation idéologique et d’endoctrinement, il perçut d’emblée, au sein de cet organisme une oscillation entre une orientation « perfectionniste », qui prétendait viser un vrai « modèle de personnalité morale », et une orientation plus modestement « délibératrice », qui prévoit une discussion « dialogique » (p.96) ;il observe avec nuance que la préférence est allée plutôt à la seconde, pour éviter maximalisme et moralisme. Comparant cette approche à celle qui prévalait à l’époque de Jules Ferry, il parle d’un « perfectionnisme faible » (p.96) déclinéautour de quatre dimensions : la « sensibilité », c’est-à-dire l’émotion que peuvent susciter diverses situations, la dimension normative qui comporte la réglementation d’un vivre ensemble, le jugement, qui apelle la libre discussion que requiert son élaboration, enfin « l’engagement », qui consiste à devenir acteur de sa vie. C’est la jonction intriquée de ces quatre paramètres qui peut offrir une « culture morale et civique » (p.98). Quant à la laïcité, et sans méconnaître certaines divergences, le Conseil n’a pas voulu en faire « un concept organisateur du programme, un concept structurel » (pp. 99 – 100), car il a été sensible aux risques d’abus. C’est pourquoi on peut dire qu’elle est davantage « un cadre juridique, une règle du jeu » (p.100)qu’une valeur, à proprement parler.

C’est précisément ce que déclare aussi Eric Dubreucq, dès le titre même de sa communication : « la laïcité n’est pas une valeur » (p.211). Non pas, certes -on n’oserait même pas l’imaginer !- qu’il en nie la validité ou en rejette la pertinence, mais il s’agit, en réalité, de son statut épistémologique : c’est précisément parce qu’elle porte sur « l’ensemble des rapports aux valeurs et aux systèmes de valeurs qui se rencontrent sur la réalité » qu’elle « se présente non comme une valeur mais comme un mode d’évaluation des valeurs, qui prétend les juger sans les réfuter et les reconnaître sans y adhérer » (p.211). Ainsi, il lui faut « assurer sa compatibilité avec les différentes morales, confessionnelles ou non et, dans le même temps, garantir son indépendance vis à vis d’elles » (p. 212). Comparant de manière originale Ferry et Buisson, Dubreucq souligne que tous deux oscillent entre une vision sociologique et une vision ontologique de l’origine des valeurs. En schématisant, peut-être de manière abusive, on pourrait estimer que le premier penche plutôt vers la conception sociologique, qui observe la généralité de l’adhésion et conduit vers le concept conformiste d’un enfant « bien élevé », tandis que la seconde penche plutôt vers une origine naturelle, universaliste, des valeurs, et ainsi pour un enfant « élève au bien » (p. 213). Encore la situation s’est-elle complexifiée, voire précisément aggravée, car, à leur époque, l’hétérogénéité était purement religieuse, « elle est désormais sociale et culturelle » (p.224).

Pour différentes que soient leurs approches, l’une d’ordre factuel et l’autre d’ordre réflexif, ces deux communications sont à certains égards, rassurantes : d’abord, elles rompent avec le style triomphaliste trop souvent, en ce domaine, associé à une tonalité sectaire ; ensuite, et plus encore, elles procèdent d’une compréhension plus approfondie de l’idée de « laïcité », perçue non plus comme une doctrine parmi d’autres et vouée à les supplanter, mais comme la condition de leur libre expression, dans le contexte pluraliste ouvert à la légitimité d’une pluralité acceptée et respectée.

Toutefois, une autre remarque demeure à énoncer aucun des textes rassemblés dans ce volume ne se réfère explicitement au christianisme. Vu l’intense activité éducative des chrétiens au fil des siècles, cette absence n’est-elle pas de nature à étonner ? Ne sont-ce pas des valeurs qui ont suscité leur réflexion et leur inventivité ? Dans une revue qui vise à mieux faire connaître « le patrimoine de l’éducation chrétienne » comme à « ouvrir des perspectives sur son avenir », sans doute ne s’étonnera-t-on pas de cette interrogation.

Guy Avanzini

 

[1]Société francophone de philosophie de l’éducation

S.G.E.C.
Les enjeux du règlement intérieur

Revue Enseignement Catholique actualités. Hors série – Janvier 2016 – 36 p.

Aspontané de la famille sur l’avis du professeur, qui allait naguère presque de soi, a désormais fait place à une attitude critique, voire contestataire et même hostile, envers l’autorité de l’enseignant. D’où un climat de méfiance, qui va parfois jusqu’à la judiciarisation des conflits. Cette évolution a conduit la S.G.E.C. à concevoir et à diffuser ce dossier, comme à inciter vivement les établissements -qui n’y sont pas, actuellement, astreints par la loi- à se doter au plus vite d’un texte normatif, susceptible de clarifier et de faciliter les relations. Comme le dit à bon droit Pascal Balmand dans son avant-propos, « c’est la règle qui libère, et le droit qui protège » (p. 4).

Il importe, en effet, que la règle soit énoncée, pour éviter l’improvisation et l’arbitraire qui induisent désordre et sentiment d’injustice ; il faut que les transgressions soient traitées avec fermeté mais sans rigidité, avec l’équité que requiert l’attention à chacun, de la part du chef d’établissement, « seul décisionnaire en matière disciplinaire » (p. 7).

Ce dossier propose pour cela diverses contributions éclairantes, parmi lesquelles nous signalerons d’abord celle d’Eirick Prairat, dont on connaît les publications sur la thématique de la sanction et qui reprend ici l’idée du « tact » : « on peut-être sévère, fidèle à certaines pratiques, et avoir du tact dans la façon dont on fait vivre ces principes » (p. 11). On retiendra aussi le texte de Jean-Marie Petitclerc ; il rappelle avec fermeté combien il importe de « ne pas confondre le péché avec le pêcheur, c’est-à-dire l’élève avec ses comportements » (p. 13). Cela amène l’éducateur scolaire à souligner la différence entre la sanction, qui porte sur l’acte, et la punition, qui vise son acteur, au risque de l’humilier et de l’amener au désir de se venger. Fidèle à la doctrine préventive de Don Bosco, il montre comment faire pour éviter l’exclusion.

L’on regrettera un peu qu’il n’y ait pas assez d’exemples de la « sanction éducative », qu’il ne suffit pas de qualifier ainsi pour qu’elle le soit. Mais on appréciera hautement ce dossier car il illustre parfaitement ce que doit être l’Enseignement Catholique en tant que tel : Ici, c’est son « caractère propre » qui s’élabore, en cherchant comment exercer chrétiennement l’autorité éducative. Il faut donc féliciter les auteurs de cette brochure, qui doit être connue et diffusée.

Guy Avanzini

Max Bobichon, un prêtre dans la cité

Editions Libel – Lyon – 2017 – 160 p.

Issu d’entretiens avec le Professeur Jean-Dominique Durand et Thomas Montmessin, ce livre ne traite pas, au premier regard, de pédagogie chrétienne, ni même de pédagogie. Mais en réalité, c’est bien d’éducation qu’il s’agit. Il est en effet dû à un prêtre du Diocèse de Lyon qui, à l’occasion du 60ème anniversaire de son ordination sacerdotale, a souhaité analyser les étapes successives de sa vie et les ministères qui lui furent confiés. Or, parmi ceux-ci, il en est une qui lui demeure particulièrement chère et qui, réciproquement, a marqué en profondeur ceux avec qui il a travaillé : Les Elèves-Maîtres des Ecoles Normales, les membres des Equipes Enseignantes et la Paroisse universitaire.

A ce titre, les chapitres qu’il leur a consacrés l’ont amené à rencontrer les problématiques de la laïcité, cet « objet singulier » (p. 92)qu’il lui fallut, en quelque manière, apprivoiser. Par là, l’ouvrage prend place parmi ceux, si nombreux aujourd’hui qui se situent dans le même champ. Cependant, le plus souvent, ce thème donne lieu à une approche d’ordre théorique, qui, à partir de la polysémie du concept, entreprend d’évaluer la pertinence de ses diverses acceptions, comme leurs conséquences, limites et mérites respectifs. L’originalité de ce livre est, au contraire, d’en traiter de manière très concrète, à partir de l’expérience d’un aumônier qui découvre les difficultés des Normaliens à être et à se dire chrétiens. Et cela amène à une réflexion sur le « vivre ensemble ». Ainsi que le disent les auteurs de l’introduction, « prêtre, il reconnaît la valeur, pour la société, de la laïcité imposée par la république et la valeur, pour l’Église, de celles et ceux qui ont fait le choix d’une vocation laïque » (p. 13). Mais, « comment trouver un équilibre vivant, respectant chacun ? » (p. 94). Ces questions, le Père Bobichon les retrouve évidemment lorsqu’il devient aumônier diocésain de la Paroisse universitaire, c’est-à-dire des chrétiens de l’Enseignement Public, qui ont préféré l’option spirituelle et pastorale consistant à s’efforcer d’être non pas des éducateurs chrétiens, mais des chrétiens éducateurs. Le grand intérêt de ces pages est d’en montrer les objectifs et la signification, en même temps que la spécificité de ses enjeux, en réussissant à allier fermeté de la pensée et délicatesse relationnelle.

Encore faut-il aller plus loin : les autres chapitres analysent l’action du Père Bobichon dans les diverses paroisses lyonnaises dont il a été le curé. Et, parmi les principes qui l’ont guidé, il en est un qui est manifestement privilégié et sur lequel il n’a cessé d’insister : c’est le rôle des laïcs dans l’Église. Et, qu’il s’agisse de l’épineuse problématique des « viri probati », ou de la gestion et de l’animation des communautés chrétiennes, ces divers registres mettent en œuvre sa conviction que l’élargissement et la reconnaissance de leurs fonctions sont suspendus à leur formation. De même en va-t-il de leur participation au dialogue interreligieux ou de son Association des Fils d’Abraham, qui réunit juifs, musulmans et chrétiens. Or, quoique selon des modalités variées, c’est bien là aussi d’éducation qu’il s’agit. Le Père Bobichon apparaît donc à bon droit, dans la variété de ses tâches, comme éducateur de la foi vivante.

Guy Avanzini

Pratiques corporelles et pédagogie chrétienne

Guy Avanzini*

Télécharger le fichier en pdf

L’ambition de la pédagogie chrétienne est de penser une éducation intégrale et plénière de la personne. De ce fait, s’impose à elle de mettre aussi en œuvre des « pratiques corporelles ». Mais le positionnement de cet objectif au sein d’un plan d’ensemble de finalités diverses s’avère aléatoire ; sa valorisation est variable et exposée à divers obstacles. Il y a donc bien à préciser en quel sens, et à quelles conditions ces pratiques sont « éducatives » et justifient d’être intégrées à la pédagogie, et plus encore à la pédagogie chrétienne, donc liées aux « mystères anthropologiques du corps ».

Continuer la lecture

A. Tricot
L’innovation pédagogique

Paris – Retz – 2018 – 160 p.

Affecté d’une présentation et d’une typographie un peu dissuasives, cet ouvrage suscite d’emblée un certain étonnement. Son propos est en effet d’établir, à l’aide de neuf exemples analysés avec soin, que, bien souvent, de prétendues « innovations pédagogiques », supposées capables d’améliorer les apprentissages scolaires, « correspondent à des choses qui existent depuis des décennies » (p. 6). C’est  donc dire « la capacité de l’innovation pédagogique à faire passer des idées anciennes pour nouvelles » (p.7).Ce jugement n’est pas toujours faux, et une illustration spectaculaire vient d’en être offerte par la pédagogie officielle qui présente comme garant du succès de l’apprentissage de la lecture le recours à la méthode syllabique, issue de l’Antiquité romaine. C’est dire qu’il suffit de bien choisir des exemples pour confirmer l’hypothèse…

On ne saurait cependant sans sophisme en conclure ou suggérer que toute innovation est une duperie. Encore faut-il, pour ne pas y céder, définir rigoureusement cette notion d’innovation et les critères de son authenticité, avant de pouvoir, alors, en apprécier l’efficacité. C’est pourquoi il s’impose d’abord de la situer dans la dynamique de l’acte éducatif et d’en bien discerner la polysémie et le rôle. S’agissant d’éducation, l’innovation, en effet, n’est pas seulement une éventualité, mais une nécessité inéluctable : le paramètre axiologique, qui énonce les objectifs, et le paramètre anthropologique, qui postule une certaine éducabilité, requièrent d’être articulés par et au sein d’une invention -d’ordre pédagogique- qui, en tant que telle, constitue une innovation. Mais la complexité de la situation tend à ce que, selon les époques et les contextes, le projet de ces inventions est très inégalement ambitieux : il va en effet de la modeste invention d’une démarche didactique, qui deviendra au mieux une « bonne pratique », jusqu’à l’entreprise rénovatrice de tout un système scolaire dans sa globalité. En outre, quoique banalisé par l’usage, il est toujours l’objet d’une découverte, donc constitue une innovation, pour celui qui l’ignorait et la rencontre tardivement. Ainsi le texte libre de Freinet demeure aujourd’hui une innovation dans un établissement sclérosé, qui voudrait se moderniser.

C’est en tenant compte rigoureusement de ces deux facteurs -l’ampleur du projet et ses coordonnées chronologiques- que l’on peut maîtriser dans sa complexité la notion d’innovation et, vu ses objectifs, en évaluer les effets et la pertinence, en évitant la double naïveté d’une célébration inconditionnelle de la nouveauté identifiée au bien, comme celle d’une crispation anxieuse sur ce qui est périmé mais encore en cours. Pour avoir négligé ce concept d’innovation, l’argumentation du livre est sans objet.

Guy Avanzini

Régis Félix et onze enseignants membres d’ATD Quart-Monde
Tous peuvent réussir

Lyon – Chronique Sociale – 2013 – 206 p.

En cette année 2017, où l’on célèbre le centenaire du Père Joseph Wresinski et le 60ème anniversaire d’ATD Quart-Monde, qu’il a fondée à Noisy Le Grand en 1976, sans doute est-il opportun de signaler très spécialement ici cet excellent ouvrage, dû à une recherche-action collective, conduite sur des enfants issus de familles marquées et souvent stigmatisées par leur très grande pauvreté. Divers « acteurs-chercheurs », tout à la fois, exposent leurs pratiques et indiquent ensuite comment ils les ont transférées dans leurs établissements respectifs, des divers ordres et degrés, pour tenter d’y prévenir les innombrables échecs et « décrochages » qu’induit l’enseignement traditionnel.

Parmi les coauteurs de récits, également passionnants, nous citerons tout particulièrement ceux de Vincent Massart, de l’ESPE de Lyon, pour la finesse de son analyse et son souci de formalisation, comme d’Agnès Salmon, pour la force de son engagement et de sa conviction.

Si, parmi les ouvrages qu’ATD a déjà consacrés à l’éducation, que ce mouvement ne cesse, à bon droit, de promouvoir, nous avons délibérément privilégié celui-ci, c’est surtout pour l’exemplarité de sa méthodologie. Au-delà même de son objet spécifique, il montre avec clarté et simplicité comment tout éducateur, enseignant ou formateur, peut simultanément devenir chercheur, c’est-à-dire s’engager dans une vraie recherche pédagogique.

Comme Antoine Prost l’écrit très bien dans sa Préface « nous n’avons pas ici à faire à des militants qui s’épanchent mais à des enseignants engagés qui travaillent leur vécu (p.14). Ces praticiens de terrain ont en effet, sans quitter celui-ci, accepté de se rencontrer et d’entrer en relation avec des universitaires – d’abord Gaston Pineau, de Tours, puis Pascal Galvani, de Rimouski – . Pendant trois ans, ils se sont retrouvés en divers séminaires, pour analyser et pour conceptualiser  leurs expériences ; ils se sont prêtés à « l’entretien d’exploration », que préconise Pierre Vermersch, pour « conscientiser» et identifier leurs « savoirs d’action » qui, d’abord tacites (p.23)et non élucidés, ont été acquis par le constat de « ce qui marche » (p. 26). Ils sont donc devenus des « praticiens réflexifs » (p.26), simultanément susceptibles d’évaluer leurs innovations et de les utiliser avec leurs élèves des établissements « normaux », trop souvent en échec. Un inventaire de 21 « savoirs d’actions », repartis en 7 domaines, a même été établi et commenté (pp. 97 et ss), ce qui les rend communicables, comme le signale fortement M. Galvani (p.145).Chacun peut aussi « agir en praticien réflexif » (p. 129).

Nous observons dans ces pages une confirmation manifeste de la structure tripolaire de l’acte éducatif, requise pour qu’il soit identifiable et capable d’aboutir. C’est, d’abord et en tout premier lieu, car elle est décisive, une axiologie, c’est-à-dire des finalités claires et explicites, qui motivent et stimulent l’activité. L’un d’eux le dit excellemment : « pour moi, le pari fou et nécessaire, quand on entre dans une classe, est de dire que tous ceux-là doivent réussir, tous doivent accéder au diplôme auquel je les prépare (p. 73).Un autre ajoute : « j’avais envie de faire ce métier pour que chaque enfant réussisse » (p. 87)l’intensité de cet engagement, de cet investissement, est déterminant. Encore faut-il -et c’est le second paramètre-, une anthropologie qui rende accessibles ces finalités, faute de quoi elles s’avèreraient chimériques. Or le titre même de l’ouvrage l’affirme sans ambiguïté : « tous peuvent réussir », même des élèves « dont on n’attendait rien ». Un des principes de base du mouvement précise : « tout homme porte en lui une valeur fondamentale inaliénable, qui fait sa dignité d’homme » (p.18).C’est pourquoi il faut cultiver méthodiquement l’estime de soi. Dès lors « ils ont compris que l’on croyait en leur potentiel et ont joué volontiers (p.139).C’est bien pourquoi « enseigner nécessite de changer de regard sur les enfants et leurs parents, c’est se transformer soi-même » (p. 136). Au total, il s’agit de postuler l’éducabilité de tous. Encore faut-il articuler ces deux paramètres, ce que rien ne garantit. Leur harmonisation requiert une invention qui, en tant que telle, est toujours aléatoire, et pas toujours réussie.  « Le but à atteindre est bien déterminé – Reste la part de l’improvisation » (p. 132). Donc, « le travail réel est largement lié à l’invention du praticien, qui doit sans cesse faire face à l’injonction des événements » (p.147).

Ainsi, une fois de plus, et comme toujours, ce sont les sujets en difficulté, ceux qui mettent l’éducateur en échec, qui deviennent les moteurs du progrès, grâce à l’extension et à l’usage audacieux de pratiques dont on a risqué l’invention. L’on sera reconnaissant à ATD Quart-Monde de confirmer cette constante et, simultanément, de justifier l’admiration d’une initiative éducative que retiendra l’histoire de la pédagogie, bien que le Père Wresinski ne soit jamais, encore, cité parmi les « pédagogues ».

Certes, son œuvre n’est pas confessionnelle. Et cependant, c’est bien l’inspiration Evangélique qui lui a explicitement donné son énergie et sa volonté de promouvoir l’homme. A ce titre, elle s’inscrit de plein droit dans la dynamique de la pédagogie chrétienne, en particulier dans le courant salésien, dont elle est proche par plusieurs aspects. C’est pourquoi elle est à percevoir comme une audacieuse réalisation de la charité éducative.

Guy Avanzini