Archives de l’auteur : AVANZINI Guy

Apprentis d’Auteuil
Prendre le parti des jeunes

Paris – Editions de l’Atelier – 2017 – 112 p.

A l’occasion de son 150ème anniversaire – que nous avons déjà évoqué –la Fondation a mobilisé, pendant l’année 2016, ceux qu’elle accueille, 25000 enfants et adolescents, ainsi que leurs familles (6000) et ses collaborateurs, professionnels et bénévoles, pour une vaste concertation sur ce qui pourrait être et, surtout, devenir une vraie politique de la jeunesse. Et c’est, a-t-elle pensé, en le demandant aux intéressés eux-mêmes que l’on en obtiendrait la meilleure vision. Selon des modalités variées – débats, ateliers, etc. – les uns et les autres s’y sont engagés et sont parvenus à des conclusions classées selon des rubriques appropriées : famille, école, avenir, société, etc. … Certaines suggestions émises ont été d’emblée expérimentées dans tel ou tel établissement de l’Œuvre, pour aboutir à une série de 20 propositions présentées aux décideurs et récapitulées, selon l’expression d’une mère d’élève, dans ce « petit bouquin d’utilité publique ».

On remarquera d’abord l’originalité d’une démarche qui postule la capacité des « jeunes » à réfléchir utilement sur leur propre sort. S’adressant à des sujets que leurs difficultés familiales, scolaires ou sociales ont trop souvent déconsidérés à leurs propres yeux, elle a favorisé chez eux une certaine reconsidération ; ils y ont vu un signe de confiance et d’estime dont on ne saurait méconnaître la portée psychologique. Aussi bien, les propositions élaborées sont bienvenues, exemptes d’extravagances, de souhaits magiques ou infantiles comme de sottises naïves, elles manifestent globalement une pertinence et un bon sens qui confirment les qualités de l’éducation ou de la formation reçues.

Parmi elles, nous retiendrons particulièrement 4 thèmes. D’abord, il faut éviter des décisions de placement émanent de préjugés administratifs peu éclairés et insensibles aux paramètres affectifs ; ensuite, il faut redire les méfaits d’une Ecole inattentive aux personnes, figée dans un immobilisme et agent aveugle de sa décrépitude ; En outre, on doit songer au sort des jeunes adultes abandonnés à eux même au jour de leur 18 ans, et faciliter l’accès aux contrats jeunes majeurs. Enfin, s’ils reconnaissent bien l’importance du politique, les mêmes n’ont guère confiance dans les hommes politiques, dont la parole ne leur paraît pas toujours fiable.

Certes, une enquête de ce type ne saurait être représentative. Du moins est-elle hautement significative, tout spécialement des problèmes de ceux que les Apprentis d’Auteuil ont vocation d’accueillir. Si l’on regrette que la méthodologie et les méthodes de dépouillement n’aient pas été explicitées, elle souligne très opportunément une urgence sociale et, à cet égard, appelle à être prolongée. En particulier, selon quelles voies institutionnelles pourrait s’organiser une consultation régulière sur les besoins ? Plus largement, quelle suite assurer désormais à ce travail, qu’il serait navrant de ne pas expliciter et de ne pas partager ?

Guy Avanzini

Alphonse Gilbert, s.p.
Aventurier de l’Esprit Saint : vie d’un missionnaire spiritain

Paris – Ed. Emmanuel – 2016 – 178 p.

Cette autobiographie est magnifique : elle raconte une vie réussie ; ce qui est rare dans les publications actuelles, que dominent si souvent la plainte ou la dépression. Comme le dit la quatrième page de garde, elle « se lit comme un roman d’aventure ». C’est l’histoire d’un missionnaire spiritain, qui, aujourd’hui nonagénaire et retiré à Chevilly-Larue, a vécu dans l’enthousiasme et la confiance totale en l’Esprit Saint les ministères successifs et divers auxquels l’obéissance religieuse l’a appelé.

Or -et c’est ce qui justifie cette recension- plusieurs ont été d’ordre éducatif et ont donné lieu à une réflexion sur l’expérience acquise. Certes, le Père Gilbert n’a écrit aucun ouvrage de pédagogie et ne formule aucune théorie en la matière : cependant, en le lisant, on remarque d’abord tout ce qu’il doit à une famille affectueuse et confiante dont, natif de St Pierre et Miquelon, il a dû s’éloigner géographiquement pour répondre à sa vocation sacerdotale mais qui a façonné sa personnalité. Cela se manifeste d’emblée par sa souffrance face à l’austérité et à la rigidité des professeurs du Séminaire comme des formateurs du noviciat. Aussi bien, nommé après son ordination, en 1943, dans un collège du Québec où il restera 15 ans, il adopte avec ses élèves une pédagogie de proximité, « je ne me braque pas sur leurs défauts », écrit-il (p.69). Envoyé ensuite en Guinée, pour ouvrir à Conakry, à l’époque de la dictature, un séminaire clandestin, il s’y montra, toujours bienveillant et proche, convaincu de l’éducabilité de chacun. Il en va de même en Haïti, où il apprivoise des élèves difficiles, puis en Belgique, où il ouvre un centre spirituel, et à Chevilly-Larue, pour la formation des futurs missionnaires, et plus encore, enfin, à l’Œuvre des apprentis d’Auteuil, avec des adolescents gravement perturbés, à qui il apporte une aide lucide et chaleureuse. En tout cela, lui-même perçoit le rapprochement qui s’impose avec Don Bosco (p. 90).

Cette attitude stimulante est la même dans toutes les tâches pastorales dans lesquelles l’ont engagé tant sa remarquable capacité de travail que son zèle apostolique. Ainsi en va-t-il de sa prédication comme de son rôle dans la Communauté de l’Emmanuel, ou en tant que Supérieur de séminaire, ou comme procureur de l’Episcopat français à Rome.

La lecture de cet ouvrage, écrit de façon vive et directe, révèle une personnalité tonique, dont on admire la totale disponibilité, l’immense adaptabilité, une envergure polyvalente mais aussi, et surtout, un vrai charisme éducatif.

Guy Avanzini

Joël Molinario
Joseph Colomb et l’affaire du Catéchisme progressif : un tournant pour la catéchèse

Paris – Desclée de Brouwer – 2010 – 496 p.

En cette année 2017, qui marque le 60ème anniversaire de « l’affaire du catéchisme » en 1958, sans doute est-il opportun de présenter, bien qu’elle ait été soutenue en 2008 et publiée en 2010, la thèse de doctorat en théologie que lui a consacrée Joël Molinario, directeur de l’ISPC à l’Institut Catholique de Paris. L’auteur s’est en effet attaché à explorer une problématique épineuse, spécialement pour le Père Joseph Colomb, que l’évolution socioreligieuse d’alors avait convaincu de proposer un renouveau de la catéchèse des enfants, donc de la pratique du catéchisme classique.

La première partie du livre reconstitue minutieusement la genèse de « l’affaire », c’est-à-dire des désaccords entre le prêtre lyonnais et ses adversaires : certains français d’inspiration intégriste et, surtout, le Saint-Office, en la personne du Cardinal Ottaviani son pro-secrétaire. Il apparut vite, en effet, que « les oppositions sur la méthode du catéchisme correspondent en réalité à des divergences profondes, d’ordre anthropologique et théologique » (p. 15), faussées par l’inégalité statutaire et canonique des intéressés ; leur élucidation s’accompagna de malentendus, d’incompréhensions et d’équivoques, comme si la gravité des enjeux amenait les uns à la redouter au mépris de la clarté, et les autres à la dramatiser au détriment de la justice. S’y ajoutèrent des confusions d’ordre terminologique, par exemple entre catéchèse « progressive » et « progressiste ». De même, en quelle acception faut-il entendre la notion « d’expérience religieuse ? » Aussi bien, l’introduction des « méthodes actives », n’alla pas non plus sans dévaluer mémorisation et récitation, ni accroître la perplexité dues à des notions plus ou moins polysémiques, spécialement celle d’action ? En définitive, comment assumer la différence entre un « catéchisme » inventé pour et enseigné à des enfants qui vivent dans un environnement globalement chrétien, et celui qui l’est dans un milieu pluri-culturel et déchristianisé ? Quel est, au total, l’idéal du chrétien, le chrétien type : un sujet instruit des vérités de la religion, ou celui qu’anime une foi vive et vivante en dépit d’un contexte inégalement favorable ? Et, dans le second cas, que devient le rôle de la doctrine et de son enseignement ? Le défaut d’explicitation des griefs respectifs ne manqua pas d’induire un climat de malaise et, comme le dit l’auteur, de donner le sentiment « d’un procès qui n’a pas eu lieu » (p.223).

Débordant le registre historique, la seconde partie, quant à elle, porte sur le fond, en comparant la théologie du Saint-Office avec celle de l’Abbé Colomb. Selon le Cardinal Ottaviani, l’Église, de droit porteuse de vérité, exerce légitimement sa magistrature d’enseignement, notamment pour déceler et prévenir les erreurs dues au pêché ; Elle énonce aussi la pensée de l’Église. Certes le Concile allait contester et combattre cette interprétation exclusiviste et la situer comme « celle d’une école particulière mais non pas la Tradition authentique de l’Eglise » (p.330). Cependant, en 1957, Joseph Colomb était-il en mesure de soutenir sa propre théorisation, celle dont traitent les chapitres suivants, qui l’exposent minutieusement, ainsi que ses conséquences sur la formation du clergé et des catéchistes ?

Au terme de cette confrontation, J. Molinario n’entend nullement attribuer ou refuser à qui que ce soit un prix d’orthodoxie, susceptible de ranimer les rancœurs et l’amertume de 1957. Plus profondément, il montre en réalité que l’intensité de la mutation culturelle de la fin du XXème siècle a déstabilisé tant les finalités d’une formation chrétienne que l’anthropologie de ses destinataires, de sorte que l’invention propre à les prendre en compte demeure prématurée et se dérobe encore à une maîtrise satisfaisante, si bienvenu que soit l’effort de ceux qui ont eu la lucidité de l’apercevoir et le courage de risquer des innovations appropriées.

Sans doute regrettera-t-on un plan peu touffu et redondant, comme une référence un peu rapide aux travaux et à l’influence de Maria Montessori et d’Hélène Lubienska de Lenval. Mais il faut surtout féliciter l’auteur de ce travail qui, en étudiant un épisode douloureux de l’histoire de la catéchèse propose une belle recherche sur les problématiques de la transmission de la foi.

Guy Avanzini

Pierre Dominice
Au risque de se dire

Ed. Tétraèdre – 2015 – 222 p.

Cet ouvrage d’un spécialiste justement estimé des sciences de l’éducation de Genève ne traite pas directement de l’éducation chrétienne ; et cependant, il l’interroge directement. Issu d’une famille protestante, après des études de théologie et au terme d’une longue carrière universitaire, il se demande aujourd’hui pourquoi lui-même et beaucoup de ses contemporains et amis, issus comme lui de la tradition Réformée, sont désormais devenus « allergiques au christianisme et même se situent volontiers entre indifférence et incroyance. Peut-on, se demande-t-il, demeurer fidèle à l’esprit des convictions initiales, en s’affranchissant de ce qui paraîtrait dépassé ou formel ? Comment, en d’autres termes, sauvegarder une spiritualité libérée et libératrice ? Tel est l’objet de ce livre fidèle à son titre, exigeant, intense, parfois douloureux quoiqu’ animé par une espérance. Pierre Dominice ne craint pas d’exposer ici, tout à la fois avec liberté et discrétion, des problématiques très personnelles mais dans lesquelles beaucoup d’autres reconnaîtront les leurs.

Sans entrer dans le détail, qu’une simple recension peut seulement situer, et en appréciant le juste ton que l’auteur a su adopter, on regrettera cependant de ne pas trouver dans ces pages une définition suffisamment explicite et éclairante de la notion même de « spiritualité ». Celle-ci ne comporte-elle pas, en effet, deux acceptions complémentaires, dont la distinction faciliterait peut-être l’analyse des positionnements personnels ? La spiritualité, c’est en effet d’abord cette exigence, proprement anthropologique, qui pousse l’être humain à chercher le sens de son existence. Et c’est, ensuite, l’adhésion à la réponse, plus ou moins formalisée et maîtrisée, qu’il apporte à cette recherche. Au premier sens, elle n’est pas d’emblée religieuse ; au second, elle peut au contraire le devenir, dans la mesure où le sujet réagit par l’adhésion à la foi en une religion identifiée.

Par ailleurs, si l’on perçoit bien la difficulté de certains devant l’exigence d’une dogmatique formalisée, on craint aussi que la récusation de celle-ci heurte le souhait de cohérence intellectuelle et amène, comme le livre l’indique à diverses reprises, à des modalités liturgiques affectivement réconfortantes mais dont l’hétérogénéité et le relativisme pourraient s’avérer décevants ou inquiétants. Si désirable soit-elle, la seule « réception positive des différences » (p. 123) est-elle intellectuellement satisfaisante ? Quoi qu’il en soit, on sera à bon droit reconnaissant à l’auteur de cette réflexion acérée, pénétrante et incisive, sur  l’inquiétude existentielle qui fait la grandeur de l’être humain.

Guy Avanzini

Matthieu Brejon de Lavergnée (sous la direction de)
Des Filles de la Charité aux Sœurs de St Vincent de Paul : quatre siècles de cornettes (XVIIème – XXème siècle)

Paris – Honoré Champion – 2016 – 556 p.

En cette année 2017 où l’on célèbre, spécialement à Chatillon sur Chalaronne, le 4ème centenaire de la fondation des Equipes de Charité, sans doute s’imposera-t-il de présenter ce gros ouvrage qui, grâce à M. Brejon de Lavergnée, publie les Actes du Colloque tenu en octobre 2011 en Sorbonne et à la Maison-mère des Sœurs. Ainsi sont rassemblées 25 communications, qui illustrent leurs diverses activités sur tous les continents au cours de ces quatre siècles. Voilà donc une recherche qui répare une lacune ou une négligence des historiens, sans doute longtemps inattentifs au phénomène des congrégations féminines. Or celle-ci, à son apogée, en 1965, rassemblait 45 000 religieuses.

 « La charité est inventive », aimait à dire St Vincent. Son histoire le montre avec éclat. La première partie porte sur les origines, l’essor et les difficultés liées à des conjonctures inégalement formelles, voire hostiles. La seconde présente une implantation des religieuses géographiquement très variée, particulièrement significative, et la troisième a trait aux divers registres de leur apostolat, pour en souligner à la fois la variété et l’unité. Parmi les constantes, on retiendra évidemment ici le souci de l’éducation, qui entraîne très vite, dès 1641, la fondation des « petites écoles vincentiennes », jusqu’à ce réseau qui scolarise de nos jours en France 30 000 élèves ou apprentis, en 22 écoles, 15 collèges et 48 lycées, généralement techniques et professionnels, et 11 CFA. Contrairement à une représentation courante, cette charité éducative ne se limite pas au sauvetage des nouveau-nés abandonnés aux portes des églises mais s’étend à tous les pauvres, à tous les âges. Plus encore, et cela demeure méconnu, St Vincent, sans le dire explicitement, croit à l’éducabilité de tous ; il agit et forme les sœurs selon cette conviction dynamique et, à son époque, profondément novatrice.

Parmi toutes ces communications, de portée évidemment inégale, on retiendra particulièrement celle de Sœur Elisabeth Charpy sur la spiritualité des sœurs, et celle de Sarah Curtis sur l’action de la Bienheureuse Sœur Rosalie Rendu dans la paroisse St Médard de Paris.

Si l’on peut émettre un regret il portera sur l’absence de chapitres de synthèse qui, à partir de l’extraordinaire richesse  de ces textes successifs et des situations spécifiques qu’ils étudiaient, en présenteraient précisément les constantes et les lignes directrices. Celles-ci mériteraient d’être davantage thématisées.

Guy Avanzini

Blandine Berger (présentation par)
Madeleine Daniélou : chemin vers l’intériorité

Paris – Ed. Parole et Silence – 2016 – 134 p.

Poursuivant ses recherches et publications sur Madeleine Daniélou, l’auteure approfondit l’analyse de la belle aventure spirituelle de cette mère de famille qui, avec l’autorisation du Cardinal Amette et le soutien du Père de Grandmaison, fonda en 1913 une société de femmes engagées par un vœu perpétuel au service de l’éducation des jeunes filles : la Communauté Apostolique de Saint-François Xavier. Constatant douloureusement que beaucoup d’entre elles, en entreprenant des études supérieures, perdent la foi, elle entreprend d’y réagir en montrant que, sainement conçue, la culture n’entraîne pas l’incroyance mais, au contraire, l’enracine et la promeut. Sa vocation devient donc, à ses yeux, de créer des établissements scolaires proposant une formation chrétienne qui aide à trouver Dieu. C’est ce que visent le célèbre lycée Sainte Marie de Neuilly, et, ultérieurement, beaucoup d’autres.

Réunissant ici et commentant de manière sobre et discrète divers textes de Madeleine Daniélou, B. Berger présente sa spiritualité. Nous retiendrons spécialement la 3ème partie de son livre car, explicitement centrée sur l’éducation, elle précise comment ouvrir les jeunes à cette « vie intérieure », à laquelle ils aspirent intensément, quoique sans toujours le percevoir : comment, donc, assurer « la transmission de l’intériorité» (p. 95)par et au cours de l’éducation ?

Si l’on se réfère au climat intellectuel du début du XXème siècle, contradictoirement marqué à la fois par le naturalisme scientiste et par Bergson, qui le combat et dont on perçoit bien l’influence qu’il exerça sur elle, l’on saisit l’originalité de l’anthropologie de Madeleine Daniélou et de sa conception de « l’éducation selon l’esprit », sa vision dynamique de l’éducabilité des filles, sa conviction de leur potentiel intellectuel et spirituel, « l’élan créateur » qui les poussa (p. 110)et, au total, la vision personnaliste qui est au cœur de sa pensée et qui, indissociable de sa foi, la vivifie. On appréciera aussi les pages qui montrent comment l’autorité de l’éducateur est suspendue à son authenticité (p. 105-106)comme celles qui mettent en garde contre une valorisation excessive du sport (p. 111-112)ou qui soulignent que, dans une société où tout est permis, « seul l’appel à une conviction personnelle, à une vie intérieure profonde, assure la moralité » (p.114).

Guy Avanzini

 

Alice Quéchon, François Kolb
Journal intime d’un collège

Editions Sciences Humaines -Auxerre – 2016 – 256 p.

Cet ouvrage est sans aucun rapport avec la « pédagogie chrétienne » : A. Quéchon est conseillère principale d’éducation dans un collège public de province. Par ailleurs, il n’a aucune ambition d’ordre théorique et ne se réfère explicitement à aucune doctrine pédagogique. Mais il analyse les problèmes, certes inégalement aigus et fréquents, que rencontrent tous les établissements scolaires, quel que soit leur statut : ceux que traite le conseiller d’éducation. Or, malgré son importance croissante, ce métier est peu étudié et insuffisamment considéré. L’originalité et le mérite de ce livre tiennent à ce que, manifestement, son auteur aime ce qu’elle fait et s’y dévoue avec une belle générosité.

De manière très libre, sur un mode vif et alerte, elle décrit en effet la manière dont, « surveillante », elle s’efforce en vérité de « veiller sur » « ceux dont elle a la charge » : les élèves, bien sur, les « enfants ingérables », les sujets perturbés et perturbateurs, atteints de troubles de l’apprentissage et du comportement ; mais aussi des parents incertains, débordés ou désemparés, enfin les professeurs eux-mêmes, dépassés et malhabiles à gérer des situations conflictuelles que leur formation ne les a malheureusement pas préparés à affronter. En ce sens, le collège est un « révélateur » des problèmes de la société et un « véritable laboratoire » (p. 12),où il s’agit d’inventer pour chacun l’aide dont il a besoin, voire, s’il y consent, l’accompagnement dont il a manqué. A travers mille anecdotes bien choisies, elle montre que la condition première de la réussite est de parvenir à susciter la confiance de l’élève, ce qui requiert aussi, réciproquement, de lui faire confiance. Trop d’entre eux, en effet, ont été découragés et démotivés par une succession de jugements humiliants, et de mauvaises notes, au demeurant mal articulés avec la mode de l’évaluation des « compétences », que vante le « socle commun » (pp.  173-175)cela les réduit à leurs défauts et à leur échec (p.193),alors qu’il s’imposerait au contraire de croire en leurs possibilités d’amélioration, même si, ajoute-t-elle néanmoins, il faut se résigner à craindre « qu’on ne les sauvera pas tous » (p.185). Il faudrait en effet, pour y parvenir, prendre diverses mesures, notamment ne pas proscrire a priori tout redoublement, mais mettre en œuvre les techniques de remédiation appropriées aux facteurs de l’insuccès antérieur. De même, sans le citer, l’auteur évoque Dubet, pour qui l’École tente de fabriquer des républicains plutôt que de former des démocrates ; encore n’y parvient-elle guère, car les adolescents discernent vite la distance entre un discours d’endoctrinement et les rituels officiels, d’une part, et les réalités sociales, de l’autre : comment le sentiment de solidarité résisterait-il à cette contradiction ? (p.56).

L’ouvrage présente bien tous ces thèmes même si leur analyse appellerait un certain approfondissement ; en particulier, l’objectif de conduire 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat est plutôt devenu l’acceptation de placer le niveau de ce diplôme à celui de 80 % des élèves (p.245) ! Mais son grand mérite est de présenter excellemment la fonction de CPE, d’en montrer la grande difficulté, la forte responsabilité, le ferme investissement qui lui sont liés et en font un lieu original et précieux de l’éducation des adolescents, surtout à une période marquée par l’affaiblissement des liens familiaux. C’est une fonction exigeante et importante, mais dont la discrétion n’exclut pas l’efficacité. Si l’on peut regretter quelques remarques inutilement acides à l’égard de l’Enseignement privé Catholique, l’on apprécie la précision des observations et la pertinence des attitudes éducatives préconisées.

Guy Avanzini

 

Geneviève de Taisne
Etre parents, une école de vie

Paris – Bayard-Presse – 2017 – 66 p.

Les très modestes dimensions de cet opuscule pourraient bien l’exposer à passer inaperçu. Or ce serait dommage car, s’adressant à des parents soucieux de leur responsabilité éducative et capables de réflexion, il s’avère bienvenu. Les problématiques actuelles de la parentalité donnent lieu à tant de publications qu’on craint d’abord de se trouver devant la réitération de lieux communs et de propos convenus. Mais tel n’est pas le cas. Forte de son expérience psychanalytique, G. de Taisne présente une étude rigoureuse à partir d’un regard souvent original et toujours judicieux.

L’on notera ici, à titre d’exemples, quelques thématiques propres à approfondir, voire à renouveler, le regard. Ainsi, s’adressant à des familles qui, estime-t-elle, s’occupent beaucoup de leurs enfants, elle les met en garde contre la tentation de se croire -et même de se désirer- parfaits et omniscients, ou culpabilisées de ne pas l’être. Elle les invite à percevoir leur propre fragilité et à reconnaître qu’il faut chercher et inventer ensemble les meilleurs moyens  de concilier des impératifs moraux et sociaux avec les désirs des adolescents. De même rappelle-t-elle que, si l’éducation vise à les autonomiser, cela ne consiste pas à les abandonner mais à les munir de la capacité de gérer cette autonomie. Il faut les protéger, mais non les étouffer, et les sécuriser assez pour qu’ils osent courir les risques de la vie, en sachant les évaluer. Elle souligne surtout la portée décisive de l’affection, comme de la valorisation du sujet, et d’une parole libre et confiante dans « une vie familiale riche, où parler tient une place importante » (p. 40). Elle précise enfin ce que l’on peut attendre d’un accompagnement psychanalytique, pour restaurer ou pacifier la personne, dans sa relation avec les autres et avec elle-même.

Une formule résume et signifie bien l’esprit du livre : « Osons être parents. Non des êtres tout-puissants, mais des humains, imparfaits et aimants, qui permettent à leurs enfants de se sentir, à leur tour, aimés » (p.13).On ne peut tout résumer, d’autant plus qu’il s’agit d’un texte dense, qui relève d’une lecture exigeante. L’on trouvera dans l’ouvrage de G. de Taisne la satisfaction de rencontrer une pensée de qualité.

Guy Avanzini

Semaines Sociales de France – 91ème session
Ensemble, l’éducation

Lyon – Chronique Sociale – 2017 – 204 p.

D’une session des Semaines Sociales sur l’éducation, sans doute peut-on légitimement attendre que, à défaut d’une doctrine constituée, elle en propose néanmoins une conception spécifique, située dans son temps et face aux courants dominants de celui-ci ; a fortiori en espère-t-on une vision chrétienne de l’éducation, telle qu’elle peut s’envisager de nos jours. De fait, à plusieurs égards on trouvera dans ces pages de nombreux motifs de satisfaction : et d’abord, la manière dont, en son allocution d’ouverture, et au lieu et place des lamentations habituelles sur « le manque de moyens », Dominique Quinio indique d’emblée que le vrai problème est celui des finalités : dans une société pluraliste et multiculturelle, peut-on « se mettre d’accord sur ce qu’elles doivent être » (p.7). En particulier, peut-on concilier épanouissement personnel et bien de la collectivité ? Et, comme se le demande E. Tartar Goddet, peut-on articuler aussi respect des droits de chacun et obligations ? (p. 26-27). De même découvrira-ton avec attention les multiples idées, suggestions, narrations d’expériences, propositions et « alliances éducatives » (pp. 59 et ss.) qui manifestent le bien fondé d’entreprises menées conjointement par des éducateurs de statuts divers, y compris les parents, notamment par ATD Quart Monde ou le groupe Croisement des Savoirs. Ce sont là des témoignages de vitalité et de refus des fatalismes sociaux. L’on appréciera surtout les apports de Pascal Balmand et de François Moog. Se situant sur un plan pastoral, le premier écarte une « approche utilitariste » de la formation de la personne, pour privilégier ce qui lui sera « vital pour toujours » (p.13). Ecartant, au passage, l’opposition erronée entre transmission et pédagogie (p. 16), il dit -et on lui en sera reconnaissant- préférer au « vivre ensemble », qui signifie trop souvent d’accepter de se supporter faute de mieux, un « vivre la fraternité » (p. 15), chrétiennement plus recevable. Se plaçant, quant à lui, dans le registre théologique, le second présente, en un très beau texte, « la pédagogie de Dieu », que caractérise « l’accueil inconditionnel des personnes, conjoint à une exigence radicale » (p.23). D’où la foi dans l’éducabilité de chacun, perçu avec bienveillance au-delà de son histoire et de son passé. D’où l’invention de pratiques appropriées, que restitue toute l’Ecriture et qu’illustre particulièrement l’Evangile. C’est à cela que se reconnaît une vision chrétienne de l’éducation. Puisse cette communication connaître la diffusion qu’elle mérite !

Encore éprouvera-t-on simultanément quelques regrets. Malgré sa richesse et sa densité -ou à cause d’elles ?- mais aussi en raison de son plan, ce volume ne parvient pas assez à restituer la structure et la dynamique de la session ; il lui manque un fil directeur, qui expliquerait la continuité, la méthodologie et l’unité de la démarche, notamment le travail préalable des groupes délocalisés. Pour intéressantes qu’elles soient anecdotiquement, les « conversations » ne sont pas reliées clairement à l’ensemble, non plus que la longue série des articles parus dans La Croix(pp. 150-188). De plus, la variété de thématiques un peu éclatées n’évite pas certains propos convenus, lieux communs ou simplismes : la réussite n’est pas suspendue à l’assimilation du « socle commun » et de ses « compétences », pas plus que la personne ne se réduit au « citoyen ». Aussi bien n’y avait-il guère, parmi les intervenants, de spécialistes des sciences de l’éducation.

Mais, surtout, la question centrale elle-même, par référence à laquelle tous les développements trouvent leur sens, n’est pas assez repérable au fil des pages, de sorte que la question initiale sur les finalités est comme oubliée en chemin, et que la contribution de François Moog n’apparaît pas assez comme la réponse que comporte ou, du moins, pourrait suggérer une vision chrétienne. Cela aurait été particulièrement pertinent, par exemple, à l’issue de la rencontre avec les représentants des partis politiques.

En définitive, il s’agit bien, semble-t-il, de savoir comment cette vision entend « la réussite de la personne », pour inventer, par voie de conséquence, la manière de la promouvoir, puis d’envisager, à plus long terme, ce que serait une société de personnes qui auraient toutes réussi au sens précédemment retenu : questions redoutables, certes, que les pédagogues, comme les politiques, s’empressent d’éviter, mais dont la fuite condamne à osciller entre immobilisme, opportunisme et aventurisme. Tel était sans doute l’objectif implicite de cette 91ème session. Et n’est-ce pas exactement là que l’on attend l’apport spécifique des Semaines Sociales, au titre de la doctrine sociale de l’Église, au débat actuel sur l’éducation ?

Guy Avanzini

Amaury de Bannes
Ecole Catholique : la mission du chef d’établissement : promouvoir la personne humaine

Paris – Ed. Lethielleux – 2015 – 386 p.

Le « Chef » d’un établissement catholique d’enseignement est un personnage complexe : au regard du droit civil et en tant que directeur d’une instance privée, il est celui par qui celle-ci peut exister ; face au droit canonique, et en tant que chargé d’une école catholique, il tient sa fonction de l’autorité de l’Évêque, par qui ou avec l’accord de qui, il y a été nommé ; aux yeux de l’État et en tant que responsable d’un établissement éventuellement sous contrat, il est astreint aux stipulations de la loi de 1959, tout en devant satisfaire simultanément aux exigences d’un « caractère propre » défini par sa référence à l’Evangile. Tout cela ne va pas de soi et justifie d’éclairer les modalités d’articulation de ces diverses données. Tel est précisément l’objet de cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat en sciences de l’éducation, qui cherche « en quoi consiste la mission du chef d’Etablissement Catholique d’enseignement en France » (p. 26).

A cette fin, M. de Bannes expose les modalités d’élaboration et les principales dispositions du Statut de l’Enseignement Catholique, promulgué en juin 1973. Il rappelle opportunément que, tout en constituant une exigence légale, l’accueil d’élèves de toutes origines, dans l’entier respect de la liberté des consciences, est d’abord et surtout une volonté pastorale délibérée de l’Église, qui veut offrir à tous la possibilité de vivre dans un climat chrétien et de connaître Jésus-Christ (pp. 81-82-83). Et ce n’est point là une offense à la liberté, car un choix éclairé des valeurs est subordonné à une information minimale, de sorte que celle-ci, loin de menacer la liberté, en est au contraire la condition.

Sur de nombreux points, l’ouvrage apporte des données importantes et ouvre des voies pertinentes de réflexion. En particulier, il met bien en relief le renouveau de l’intérêt pour l’Ecole, notamment de la part de l’Episcopat, après l’éclipse due aux événements de 1968 : elle est en effet redécouverte en tant que lieu de l’action pastorale. M. de Bannes souligne ici l’exigence d’un référentiel chrétien explicite, que d’aucun auraient tendance à négliger, voire à scotomiser, au bénéfice d’un alignement sur la pédagogie officielle. Il note aussi l’évolution de l’attente familiale, plus sensible à la qualité relationnelle qu’à la donnée proprement religieuse, et les ajustements que cela requiert.

La 4ème partie est centrée sur la finalité de l’Ecole Catholique, qui est nécessairement la promotion de la personne humaine et son « éducation intégrale » qui -faut-il le rappeler ?- comporte d’honorer sa dimension spirituelle. Ces pages sont bienvenues, car il est devenu opportun de localiser avec précision le -ou les- sens de ces formules, que l’on mobilise volontiers mais en négligeant de s’interroger sur leur signification précise comme sur les modalités de leur mise en œuvre. On regrettera seulement que ces chapitres soient trop longs et débordent leur objet par des développements qui s’en écartent abusivement ; ainsi en va-t-il du passage sur St Ignace de Loyola, si intéressant soit-il intrinsèquement.

Aussi bien cette remarque porte sur tout l’ouvrage. L’auteur semble redouter tellement d’être mal compris qu’il multiplie les explications, les précautions de forme, les justifications et les redites, et cela dans un style pesant, qui perturbe la lecture et adoptant un ton trop « scolaire ». Cela est dommage car cette publication s’inscrit dans une démarche d’appropriation du nouveau Statut, auquel il apporte néanmoins une contribution qu’une écriture plus dynamique aurait accrue. Il reste que, dans une société dont, après tant d’autres, il dit le déclin et la tendance proprement dépressive, M. de Bannes rappelle avec clarté quelles finalités donnent sens à l’Ecole Catholique et, plus largement, à l’éducation.

Guy Avanzini