L’itinéraire éducatif d’Helen Keller, un gisement pédagogique à redécouvrir

Ou le postulat d’éducabilité, condition d’une École inclusive

Charles Gardou[1]

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Résumé :
L’itinéraire éducatif d’Helen Keller constitue, pour Charles Gardou, un « gisement pédagogique » pour penser l’École inclusive et le postulat d’éducabilité. Devenue sourde, aveugle et privée de parole après une grave maladie, Helen semble enfermée dans un « non-monde ». À sept ans, la rencontre avec Anne Sullivan ouvre une brèche décisive. Par le toucher, l’association des objets et des mots, l’enfant découvre le langage. Les apprentissages mobilisent les sens disponibles et s’adaptent à ses besoins : objets, nature, lecture, écriture et braille. Malgré les obstacles, elle accède à Radcliffe College. Devenue écrivaine et militante, elle œuvre pour les droits des personnes handicapées. Son parcours montre que les limites d’une personne ne doivent pas être confondues avec celles de son éducabilité. Il invite les éducateurs à dépasser les normes qui enferment et excluent, à personnaliser les apprentissages et à créer les conditions permettant à chacun d’apprendre et de se réaliser.

Mots clés :  Helen Keller, Éducabilité, Éducation inclusive, Vulnérabilité, Adaptation pédagogique, Handicap

Abstract :
For Charles Gardou, Helen Keller’s educational journey constitutes a ‘pedagogical treasure trove’ for reflecting on inclusive education and the principle of educability. Having become deaf, blind and unable to speak following a serious illness, Helen appears to be trapped in a ‘non-world’. At the age of seven, her encounter with Anne Sullivan marked a decisive turning point. Through touch and the association of objects with words, the child discovered language. Her learning engaged her available senses and was adapted to her needs: objects, nature, reading, writing and Braille. Despite the obstacles, she went on to attend Radcliffe College. Having become a writer and campaigner, she worked to promote the rights of people with disabilities. Her journey demonstrates that a person’s limitations should not be confused with their capacity for learning. It encourages educators to move beyond restrictive and exclusionary standards, to personalise learning and to create the conditions that enable everyone to learn and fulfil their potential.

Keywords: Helen Keller, Capacity for learning, Inclusive education, Vulnerability, Educational adaptation, Disability

 

« Aucun pessimiste n’a jamais découvert le secret des étoiles, navigué vers des terres inconnues
ou ouvert un horizon nouveau à l’esprit humain ».
Helen Keller

Napoléon et Helen Keller sont, aux yeux de Mark Twain[2],  les deux personnages les plus fascinants du 19èmesiècle. Il est vrai que, dans des registres radicalement dissemblables, ils ont tous deux fait preuve d’une détermination que les obstacles n’ont fait que renforcer. L’âpreté de la situation de handicap que vit Helen Keller et son itinéraire de réussite mettent au jour des forces vitales hors du commun.

 Elle voit le jour le 27 juin 1880, à Tuscumbia dans l’Alabama et, le jour même de son premier anniversaire, elle balbutie précocement ses premiers mots et accède à la marche. Elle a dix-neuf mois à peine lorsqu’une grave maladie -diagnostiquée à l’époque comme « fièvre cérébrale », plus probablement une scarlatine- vient ternir les promesses que portent ses débuts dans l’existence. Les séquelles sont particulièrement sévères : surdité, mutité et cécité.  Un singulier hasard a voulu qu’un de ses ancêtres suisses fût le premier professeur de sourds-muets de Zurich. Devenue adulte, Helen dira le profond désarroi qu’elle a ressenti alors : « Vous êtes-vous quelquefois trouvé en mer par un brouillard épais qui vous enveloppe d’un crépuscule blanchâtre, comme tangible ? Le grand navire vous semble pris d’inquiétude, tandis que la sonde tâtonne pour lui trouver un chemin et que vous vous sentez le cœur étreint d’angoisse. Tel ce vaisseau, j’avançais dans la vie avant que ne commence mon éducation. Mais je n’avais ni sonde ni boussole, ni aucun moyen de me rendre compte de la proximité du port. De la lumière : donnez-moi de la lumière ! »[3]. Elle décrit ce temps comme un no-world, dénué de toute communication humaine. Retranchée du monde et de la société par sa double déficience, de quel moyen dispose-t-elle pour s’exprimer et pour imaginer que chaque chose a un signe propre à la signifier ?

 

Le langage lui livre peu à peu son mystère

       A l’âge de sept ans, son non-monde va voler en éclats. Une brèche dans sa vie silencieuse, obscure, incarcérée. Mieux, une re-naissance. Ses parents la conduisent à Washington pour consulter le docteur Alexander Graham Bell qui enseigne le langage par signes aux sourds-muets. Ses recherches destinées à faire entendre les sourds ont amené cet inventeur de génie à mettre au point un appareil traduisant les oscillations acoustiques en oscillations électriques, aboutissant en 1876 à la conception du téléphone. Sur ses conseils, l’éducation d’Helen est confiée à Anne Mansfield Sullivan.

Devenue aveugle de très bonne heure, puis recouvrant partiellement la vue grâce à une intervention chirurgicale, Miss Sullivan a été accueillie à la Perkins Institution for the Blind de Boston, dont elle est sortie major de sa promotion. C’est dans cette école pour les aveugles, dont il était alors directeur, que Samuel Gridley Howe[4] avait entrepris l’éducation de Laura Bridgman, lorsqu’elle avait huit ans. A l’âge de vingt-six mois, suite à une rougeole à graves complications, elle avait simultanément perdu la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. Le docteur Howe a d’abord procédé à son enseignement au moyen de caractères en relief tracés sur de petits morceaux de bois. Il fixait à un objet le mot qui le désignait, puis faisait successivement toucher à son élève l’objet et le mot. Il lui a ensuite appris l’alphabet manuel, la lecture et l’écriture[5].

Miss Sullivan, arrivée auprès d’Helen Keller, s’inspire naturellement de cette méthode : elle lui apprend à se servir de ses doigts comme d’une clé pour ouvrir sa prison et libérer son esprit. Passé un premier temps difficile, conflictuel, parfois violent, elle peut développer une pédagogie essentiellement ludique qui prend appui sur la présentation d’objets, que la fillette découvre d’abord par le toucher. Puis, elle lui dessine au creux de la main les caractères des mots correspondants. Tandis qu’elle goûte, par exemple, la sensation de l’eau du puits qui ruisselle sur l’une de ses mains, son institutrice écrit « e-a-u » dans l’autre. C’est de cette manière qu’elle appréhende les rapports entre les mots et les choses et peut accéder ensuite à la pensée catégorielle. Des jours durant, elle ne se lasse pas de se faire indiquer, pour chaque objet, le signe qui lui est propre, à l’instar d’un enfant de deux ans demandant quel est le nom de tout ce qu’il aperçoit autour de lui.

Le langage livre peu à peu son mystère et prend vie : « Tout objet avait un nom et tout nom provoquait une pensée nouvelle »[6]. Sa fonction se révèle par cette possibilité illimitée d’unir et de substituer à chaque objet de perception ou de connaissance un signe qui lui réponde. Très vite, Helen parvient par simple imitation à tracer elle-même les lettres qui composent « p-o-u-p-é-e », « t-a-s-s-e », « s’-a-s-s-e-o-i-r », « m-a-r-c-h-e-r », etc. Voici, dans sa version originale, la lettre qu’elle adresse à sa cousine, seulement trois mois et demi après que le premier mot lui eût été épelé dans la main : « helen écrit / anna georges donnera à helen une pomme / simpson tirera des oiseaux / jacques donnera à helen un bâton de sucre candi / le docteur donnera à mildred un médicament / mère fera une robe neuve à mildred ».

Plus elle manie d’objets et en maîtrise les usages, plus elle acquiert des mots nouveaux. Plus sa connaissance des choses s’étend, plus elle se relie à l’extérieur et au monde. Cependant, nombre d’obstacles entravent l’accès aux notions abstraites. Qu’est-ce que « penser » ? Helen saisit pour la première fois cette notion au cours d’un exercice de classement de perles de tailles différentes. Au moment où elle concentre toute son attention pour éviter des erreurs et trouver des solutions, Miss Sullivan touche son front en épelant dans sa main, le verbe « penser », comme elle procède habituellement. Qu’est-ce que l’« amour » ? Le parfum des fleurs qu’elle affectionne ? Le soleil qui réchauffe sa peau ? S’il est impossible de toucher l’amour, on peut sentir « de quel charme il pénètre les choses ».  Son institutrice lui désigne le cœur pour lui signifier qu’il est le siège de ce sentiment, l’amenant à conscientiser ses liens invisibles avec les autres.

 

Elle perce de ses doigts les secrets du monde

Dans une deuxième phase, à la manière du Dr Howe, Miss Sullivan recourt à des morceaux de carton, portant des mots en caractères palpables, que la fillette s’exerce à placer sur les objets qu’ils symbolisent et à agencer en phrases brèves, dans un cadre en bois. Ensuite, à partir des bouts de carton « la – poupée – est – au – lit », elle met concrètement sa poupée dans un lit, avec les mots « est – au – lit », qu’elle place à proximité. Elle perçoit ainsi le rapport entre les mots et l’acte lui-même, procédant identiquement avec tout ce qui compose son univers.  Elle entame alors son premier livre de lecture, où elle s’efforce, au fil des pages, de repérer avec ses doigts les mots familiers.

Travaillant le plus souvent en plein air, dans la nature qu’elle adore, ses apprentissages sont associés aux parfums des sous-bois, aux senteurs des résineux, au soyeux des cocons de cotonniers, au velouté des fruits.  Sur un vieux quai au bord du Tennessee, elle s’initie à la géographie en construisant, avec des cailloux, des lacs, des îles et en creusant des lits de rivières. Avec de l’argile, Miss Sullivan réalise des cartes en relief : elle dessine méridiens et parallèles, marquant les pôles avec des bâtons. Helen prend progressivement conscience de la rotondité de la planète, de ses subdivisions en continents et pays, de ses montagnes et océans.

En dépit de son faible intérêt pour l’arithmétique qu’elle considère comme un système de chausse-trappes, elle apprend le calcul au moyen de perles enfilées par groupes et par le procédé des pailles à ajouter ou à soustraire. Grâce à un aquarium peuplé de têtards s’ébattant entre ses doigts lorsqu’elle y plonge sa main, elle perce le secret de leur métamorphose en grenouilles. Ses séjours à l’océan élargissent ses connaissances : elle hume l’air marin ; elle fait couler le sable fin entre ses mains ; elle plonge dans les vagues pour sentir leur mouvement rythmique ; elle goûte l’eau salée ; elle s’évertue à chercher algues, coquillages et écrevisses de mer. Elle se fait de plus en plus perméable à tout ce qui est nouveau et son monde mental ne cesse de s’agrandir. Son vocabulaire s’enrichit, son raisonnement s’aiguise, elle exprime, avec plus de fluidité, ses idées ou ses conceptions et saisit mieux les pensées de son entourage.

Ses savoirs s’élaborent de la sorte, à partir du tactile, par lequel elle acquiert sa première notion des choses, et complémentairement du gustatif, du kinesthésique et de l’olfactif. Or l’on sait que l’espace tactile ne peut avoir qu’un caractère successif : celui que présentent les impressions fournies par l’exploration tactile elle-même. Seule la vue peut donner une image simultanée et synthétique de ce qui est étendu. Helen raconte comment, lors d’un voyage aux chutes de Niagara, elle en perçoit les merveilles, par l’air ambiant qui tremble et par la terre qui bouge sous ses pieds. Elle rapporte la sensation qu’elle a de l’impétuosité des eaux, en posant sa main sur une vitre que leur fracas fait vibrer. De même, lors de l’Exposition universelle de 1893, elle relate comment ses doigts découvrent les géniales inventions, les productions de l’activité humaine et autres trésors de l’industrie : « Je m’instruisis des procédés d’extraction du diamant. Chaque fois que c’était possible, je touchais les machines au travail pour mieux me rendre compte de la manière dont les pierres étaient pesées, taillées, polies (…). Je touchai, avec une terreur sacrée, les momies égyptiennes, et toutes ces reliques m’apprirent plus sur l’humanité que tout ce que j’en ai lu ou entendu dire depuis » [7].

Autant d’expériences à partir desquelles, chemin faisant, Miss Sullivan lui permet de constituer un capital terminologique et notionnel. Soucieuse de suppléer aux stimulations dont Helen est privée, elle lui traduit mot à mot, sans relâche, tout ce qu’elle entend. Elle ne cesse d’exciter sa curiosité par des allusions ou des phrases inachevées tracées dans sa main et par des jeux d’énigmes. Elle éveille son sens du beau par des descriptions qui évitent à Helen de commettre des erreurs dans l’emploi des termes exprimant des sons et des couleurs.

A l’occasion d’une visite ponctuelle à la Perkins Institution à Boston, Helen peut enfin, sans l’interprétariat de son institutrice, communiquer avec des enfants aveugles qui pratiquent sa propre langue : l’alphabet manuel. Comme elle, ils comprennent le langage muet des doigts.

Les portes de sa prison muette s’ouvrent

A dix ans, elle commence l’apprentissage de la parole, poussée par un impérieux besoin de s’extraire des exigences de l’alphabet manuel, où celui qui lui parle ou lui fait une lecture est contraint d’épeler manuellement l’alphabet utilisé par les sourds. De son côté, elle doit poser sa main sur celle de son interlocuteur pour en connaître la position. Face à ces contraintes, elle s’exerce à émettre des sons articulés ou à pousser des cris, une main sur la gorge, tandis qu’elle scrute, avec l’autre, le mouvement de ses lèvres. Elle bénéficie à ce moment-là de la méthode de Miss Sarah Fuller, directrice de l’école Horace Mann qui lui donne plusieurs leçons successives. Elle prend la main de la fillette qu’elle promène sur son visage, lui fait sentir les positions de sa langue et des lèvres, les vibrations de la gorge et les expressions du visage. Helen acquiert ainsi, par imitation, les éléments de prononciation.

En dépit d’une articulation défectueuse, elle arrive à dire sa première phrase (« Il fait chaud ») et à se faire comprendre de Miss Sullivan et Miss Fuller. Elle s’évade enfin de sa prison muette. Le Dr Howe, tenu informé, lui écrit aussitôt : « Je suis enchanté d’apprendre que vous parlez avec votre bouche aussi bien qu’avec vos doigts. Quelle chose curieuse que le langage ! … Je suis surpris de la maîtrise du style que je trouve dans votre lettre. J’en conclus presque que le monde pourrait fort bien aller sans qu’il fût besoin de voir et d’entendre. Peut-être les gens en seraient-ils meilleurs, car ils ne pourraient plus se faire la guerre. Imaginez-vous une armée d’aveugles avec fusils et canons ! »[8]. Parvenue à une combinaison de plus en plus diversifiée des sons et à une prononciation plus claire, Helen finit par renoncer quasiment à l’alphabet manuel.

Et à peine a-t-elle douze ans, que son institutrice envisage déjà qu’elle rédige une brève histoire de sa vie. Pour écrire, elle place entre les pages une planche à rainures parallèles qui correspondent aux lignes. Avec la pointe émoussée d’un crayon, elle presse ensuite la feuille de papier dans ces stries afin de maintenir les mots à la même hauteur. Les petites lettres y sont intégralement inscrites ; les plus grandes débordent dans l’espace inférieur ou supérieur. Elle guide le crayon de la main droite, tandis que, avec l’index de la gauche, elle s’assure qu’elle a formé et espacé les lettres avec régularité.

Parallèlement, elle entame, grâce aux caractères en relief, l’étude de la grammaire française. Sa maîtrise du français lui permet de lire les auteurs classiques : La Fontaine, Molière, Racine. Par les lectures qu’elle multiplie[9], elle arrive à repérer un auteur à son style, comme « elle reconnaît, dit-elle, un ami à sa poignée de main »[10].

Après deux années à la Wright Humason School de New-York, pour fortifier sa voix et perfectionner son langage articulé comme sa lecture labiale, elle entre à seize ans à l’école de Cambridge. La voilà au seuil de l’Université Harvard, avec des jeunes filles qui voient et entendent. A son programme d’études : l’arithmétique, l’histoire, la littérature, l’anglais, le latin, le grec et l’allemand, dont le professeur est un des seuls à maîtriser l’alphabet manuel.  Son opiniâtreté ne nivelle pas tous les obstacles, loin s’en faut : elle se procure difficilement les textes en relief dont elle a besoin ; elle ne peut pas prendre de notes en classe, ce qui l’oblige à tout écrire chez elle sur sa machine à écrire en braille ; Miss Sullivan, qui l’accompagne aux cours pour interpréter tout ce qui est dit, ne peut épeler dans sa main l’intégralité des livres ; elle doit chercher pour Helen le sens des mots nouveaux, lui lire et relire les documents qui ne sont pas en relief. Si ses progrès la laissent en deçà de son premier rêve, « parler comme tout le monde », ses professeurs ne tardent pas à se familiariser avec sa prononciation imparfaite et peuvent répondre à ses questions ou corriger ses erreurs.

Ses efforts ne demeurent pas vains. Assistée d’un lecteur en alphabet manuel et munie de sa machine en braille, elle passe les examens préliminaires au Radcliffe College. Elle est reçue à toutes les matières, l’allemand, l’anglais, le français, le latin, le grec et l’histoire romaine, obtenant même des félicitations pour les deux premières. Stimulée par ce succès, elle se consacre essentiellement, en deuxième année, à la physique, à l’algèbre, à la géométrie, à l’astronomie, au grec et au latin. Mais ils sont légion les récifs sur lesquels vient se briser sa volonté. D’une part, l’effectif des classes n’autorise plus la personnalisation de l’enseignement. D’autre part, durant les cours, elle doit écrire de l’algèbre et résoudre des problèmes de physique. Or, sans sa machine, il lui est impossible d’effectuer les opérations. Quant aux figures géométriques, elle est obligée de les reproduire sur un coussin avec des fils de fer rectilignes ou recourbés : « Les diagrammes géométriques me faisaient perdre la tête, car, même sur un coussin, déplore-t-elle, je ne pouvais juger des rapports entre les différentes parties »[11].

En un mot, chaque situation d’apprentissage est hérissée de difficultés, souvent imprévues. Aussi est-il décidé qu’elle poursuivra désormais ses études avec Merton S. Keith, un précepteur de Cambridge. Disposant de conditions plus favorables et du temps nécessaire qui lui faisait défaut à l’école de Cambridge, ses progrès s’accélèrent et elle en vient même à trouver de l’intérêt aux mathématiques. De sorte que, en juin 1899, alors qu’elle atteint ses dix-neuf ans, elle subit les dernières épreuves d’entrée au Radcliffle College, pour lesquelles elle ne bénéficie que d’un seul aménagement : une copie des énoncés en braille américain. 

Chacune de ses luttes se termine en victoire

Qu’importe, elle est admise et, une année plus tard, elle réalise son deuxième rêve, apparemment irréalisable. Elle entre à Radcliffe, au sein de la plus ancienne et fameuse université des Etats-Unis, celle de Harvard à Cambridge : « Une puissance intérieure, plus forte que les conseils de mes amis, plus forte même que les arguments de ma propre faiblesse, m’avait poussée à me mesurer avec ceux qui voient et qui entendent … Dans ce monde féerique de l’esprit, je serais aussi libre qu’une autre », écrit-elle[12]. A son enthousiasme initial, succède un certain désenchantement. Elle pâtit tout spécialement du rythme accéléré, qui ne l’autorise pas à approfondir ses connaissances. En classe, les propos des professeurs ne lui parvenant pas  directement, on continue à les lui épeler dans la main aussi rapidement que possible, mais l’explication manuelle se révèle trop longue par rapport à l’explication orale. Ses mains sont toutes occupées à écouter. Elle décide de recourir à la machine à écrire de Hammond, mieux adaptée aux exigences de son travail, en ce qu’elle permet l’usage de plusieurs claviers portant les systèmes de caractères grecs et français de même que la notation mathématique.

Elle réussit à se frayer un chemin parmi ces écueils et chaque lutte se termine par une victoire. Elle retrouve de l’enthousiasme pour la littérature du XVIIème siècle, pour Shakespeare, dont elle retient par cœur certains fragments, et pour l’histoire de la philosophie. Elle se passionne pour la lecture des poèmes lyriques de Schiller et du Faust de Goethe. En lien avec ses cours de français, elle dévore les œuvres de Balzac, Victor Hugo, Alfred de Musset ou encore Mérimée et Sainte-Beuve.  Charmée par l’histoire des Grecs, elle dévore l’Iliade et l’Odyssée d’Homère et l’Enéide de Virgile. Elle est emportée par les pérégrinations d’Enée, le prince troyen, fils d’Anchise et d’Aphrodite, contraint à l’exil après la chute de sa ville et s’établissant en Italie pour y fonder la nation romaine. Les livres jouent pour elle un rôle exceptionnel, car, selon ses propres mots, la barrière des sens ne l’empêche pas de « communiquer avec eux ». Dès Le petit Lord Fauntleroy, qu’elle a lu à huit ans, elle s’est habituée à promener ses doigts tâtonnants sur les pages en caractères repoussés[13]. Les ouvrages gaufrés ont suppléé son audition et sa vue défaillantes, lui permettant de participer au mouvement et au bruit du monde extérieur.

Sa vie ne se réduit pas pour autant à ses études et aux préoccupations intellectuelles. Elle affectionne les activités de pleine nature : encore enfant, elle a appris à nager, à plonger et à canoter. Elle utilise en ces occasions des avirons munis de bracelets de cuir qui les maintiennent en bonne position et, par la résistance de l’eau, elle se rend compte elle-même de leur bon équilibre. Elle aime lutter contre le courant et s’imprégner de l’ambiance de la rivière et de ses rives. Elle se plaît aussi à jouer aux échecs, dotée d’un damier adapté : les carrés sont creux pour que les pièces y tiennent fermement ; la partie supérieure des pièces noires est aplatie, celle des blanches, de taille plus importante, est bombée ; un bouton de cuivre est fixé sur chacune d’elle afin de différencier les pions et le roi. Les vibrations, accompagnant le déplacement d’une pièce, lui indiquent quand vient son tour de jouer.

Parce qu’elle a la perception des choses invisibles et inaudibles, elle éprouve un réel plaisir à toucher des œuvres d’art, dont elle étudie, avec sa main ouverte, les contours et les lignes : la Vénus de Médicis ; la Minerve du Parthenon ; l’Apollon du Belvédère ; Laocoon, prêtre d’Apollon à Troie, et ses deux fils enlacés par d’énormes serpents ; les sculptures animalières d’Antoine-Louis Barye. « En suivant leurs lignes, dit-elle, en caressant leurs courbes, mes doigts perçoivent la pensée et l’émotion que l’artiste a voulu rendre. Je découvre sur les visages des dieux et des héros les expressions du courage, de la haine, de l’amour, aussi nettement que sur les figures vivantes qu’il m’est permis d’étudier »[14]. A la lire, on partage son interrogation : la main ne perçoit-elle pas mieux que le regard les beautés d’une sculpture ? De la même manière, par les yeux de ses amis qui lui en décrivent les nuances et les couleurs, elle est émue par les tableaux des grands peintres. Parmi ses autres plaisirs culturels : le théâtre. A travers les explications qu’on lui donne, elle a chaque fois le sentiment de vivre, telle une actrice, au milieu des événements qui se déroulent sur la scène. Oubliant sa surdi-cécité, elle voit par les yeux et entend par les oreilles de son interprète. Dans ses échanges épistolaires, elle confie son goût pour les questions politiques dont les journaux se font l’écho et son désir de prendre des leçons de piano. Sans doute la musique éveille-t-elle en elle l’idée de battements, de pulsations et de sons, par les ondes qui se propagent jusqu’à elle.

A vingt-quatre ans, Helen reçoit son diplôme, cum laude, avec mention Bien, du prestigieux Radcliffe College de l’Université de Harvard. Par la suite, elle devient en quelque sorte l’ambassadrice mondiale des opprimés, engagée dans la lutte pour la reconnaissance des droits des femmes, des ouvriers et des minorités. En 1921, elle contribue décisivement à la création et au fonctionnement de l’American Foundation for the Blind. Sur son impulsion, bien d’autres fondations se créent dans le monde. Parallèlement, elle donne de nombreuses conférences dans divers pays et poursuit sa carrière d’écrivain, très tôt commencée. Au-delà de son ouvrage, The Story of my Life, traduit en plus de cinquante langues, qui lui vaut une immense popularité, elle écrit treize livres et de multiples articles consacrés aux déficiences sensorielles, à la condition féminine et autres sujets de société. L’histoire dit que, en 1961, à l’issue d’une entrevue avec le président John F. Kennedy, à la Maison Blanche, elle déclare en souriant ne pas se souvenir du nombre de présidents rencontrés au cours de sa vie. Elle meurt le 1er juin 1968, à Wesport dans le Connecticut, peu de temps avant son quatre-vingt huitième anniversaire.

***

Tel est l’itinéraire de la petite fille écorchée vive, dont l’univers s’arrêtait à sa propre peau. Elle pour qui le monde, c’était elle et rien d’autre. Elle qui cédait à des colères et à des crises aiguës de désespoir, dans son cachot où nul bruit et nulle lumière ne pénétraient. Elle a fini par vaincre le hasard cruel dont elle a été victime au matin de sa vie, avec l’aide d’une pédagogue d’exception[15], qui a montré a contrario que la défaite est souvent dans le regard porté sur celui que l’on éduque.

Où un autre peut parvenir, elle est parvenue. De sorte qu’elle fait naître, chez ceux qui la lisent ou découvrent ses réalisations, un sentiment d’admiration pour son adaptativité, son inépuisable quête de savoirs et son inflexible détermination à réussir.  Pour son acharnement à se désemmurer et échapper à l’existence de morte-vivante à laquelle elle était promise. Le bonheur que lui procurent ses succès n’exclut pas ses larmes rentrées. Entre espoir et révolte contre l’injuste destin, c’est cependant son désir de vivre, de communiquer, de savoir, de se réaliser qui a triomphé de son handicap.

Au-delà de son caractère exemplaire, sinon héroïque, son expérience constitue un gisement pédagogique à (re)découvrir et à exploiter par tous ceux qui sont en charge d’éducation. Elle révèle lumineusement que celle-cicommence là où le temps étalonné ne compte plus, là où s’arrêtent les certitudes normatives, là où meurent les défaitismes.

L’Abbé de l’Epée aurait été comblé de connaître cette remarquable réussite, lui qui écrivait dans une lettre au Journal de Paris du 5 décembre 1785 : « Si, dans le nombre de sourds de naissance, il s’en trouvait un qui fût aveugle, je me chargerais volontiers de son instruction, moins difficile que le commun des hommes ne se l’imagine ».  C’était près d’un siècle avant la naissance d’Helen Adams Keller.

 

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Pour citer cet article
Référence électronique
Charles Gardou, « L’itinéraire éducatif d’Helen Keller, un gisement pédagogique à redécouvrir, ou le postulat d’éducabilité, condition d’une École inclusive », Educatio [En ligne], n°17 | 2026. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
Tous droits réservés

[1] Anthropologue et professeur émérite à l’Université Lumière Lyon 2 ; président de la Fondation Internationale de Recherche Appliquée sur le Handicap/FIRAH ; directeur de la Collection Connaissances de la diversité (érès) et auteur de Pascal, Frida Kahlo et les autres. Ou quand la vulnérabilité devient force ; La société inclusive, parlons-en. Il n’y a pas de vie minuscule ; La fragilité de source. Ce qu’elle dit des affaires humaines ; Une Cité inclusive comme horizon. Essai de critique sociale (à paraître 25 septembre 2025)

[2] Mark Twain, que Helen Keller a le privilège de rencontrer, lui relate quelques-unes de ses meilleures histoires, dont Les aventures de Tom Sawyer, La vie sur le Mississipi, qu’elle décrypte avec ses doigts posés sur les lèvres du conteur.

[3] Keller, Helen A.1991 (1ère éd.1904), Sourde, muette, aveugle. Histoire de ma vie, Paris, Payot, p.38. Voir aussi Hickok, Lorena A.1997, L’histoire d’Helen Keller, Paris, Robert Laffont. C’est elle qui remplace Ann Sullivan lorsque celle-ci prend sa retraite.

[4] Samuel Gridley Howe, né à Boston en 1801 et mort en 1876, s’est aussi intéressé à l’éducation des enfants atteints de déficience mentale.

[5] Voir Mary Swift Lamson, Life and Education of Laura Dewey Bridgman, Boston, 1878. On connaît également l’expérience de Marthe Obrecht, en Suisse et celle de Marie Heurtin, en France.

[6] Keller, Helen A., op. cit., p.41

[7] Keller, Helen A. Op. cit., pp.107-108

[8] Extrait de la réponse de Samuel Gridley Howe, le 1er août 1890, à une lettre d’Helen

[9] D’Alfred Tennyson, elle lit notamment In mémoriam

[10] Keller, Helen A. Op. cit., p.110

[11]  Keller, Helen A. Op. cit, p.126

[12] Keller, Helen A. Op. cit, pp.133-134

[13] Ces caractères sont obtenus par « repoussage », c’est-à-dire par le procédé qui consiste, à l’aide d’un poinçon, à imprimer un relief aux lettres.

[14] Keller, Helen A. Op. cit, p. 174

[15] Voir l’ouvrage d’Helen A. Keller, intitulé Ma libératrice, Ann Sullivan Macy, Paris, Payot, 1956 ; le film du réalisateur Arthur Penn, Miracle en Alabama (1962), avec Anne Bancroft et Patty Duke et la pièce de théâtre Miracle en Alamaba ou l’histoire vraie d’Helen Keller (2004), mise en scène par Bénédicte Budan.