Introduction aux textes de Charles Gardou
Thierry Payen de La Garanderie[1]
Nous avons, sous les yeux, trois textes de Charles Gardou ; ils ne constituent pas une trilogie préméditée ; cependant, ils se présentent comme trois moments d’une même pensée, comme si chaque texte annonçait de manière silencieuse le suivant : ainsi La Société inclusive, parlons-en ! ouvre la question de la vulnérabilité sur le terrain politique et social. La Fragilité de source est en quête de l’origine anthropologique de cette vérité profonde et dérangeante qu’est pour l’humain sa propre vulnérabilité. Une cité inclusive comme horizon propose d’en tirer les conséquences éthiques et politiques. Le hasard de la genèse n’interdit donc pas l’édification d’un parcours : ce qui n’était pas trilogie le devient par la logique même de la réflexion.
Dans les trois textes de Charles Gardou, une question revient, de manière insistante : comment créer un monde commun sans demander à chacun de renoncer à ce qui le rend singulier, en raison notamment de ses handicaps ? Cette question simple en apparence, est redoutable : en effet, il ne suffit pas de tolérer les vulnérabilités, voire de leur faire une place. Il faut davantage et se demander pourquoi les personnes atteintes d’un handicap doivent toujours être « accueillies » dans un monde que d’autres ont, eux, le privilège d’habiter naturellement.
Nous avons affaire là au geste le plus décisif de Charles Gardou, celui qui consiste à déplacer la question. Si le point de départ de la réflexion est la question du handicap, ce n’est pas pour y demeurer. Il s’agit de partir de ceux que l’on désigne comme personnes handicapées, pour découvrir que la différence n’est pas une propriété exclusive, et ce que nous appelons vulnérabilité, n’est finalement que la vulnérabilité humaine que d’autres parviennent, provisoirement, à oublier pour eux-mêmes.
Dans La société inclusive, parlons-en ! Charles Gardou interroge ainsi cette fiction confortable qu’est la « normalité ». La normalité désignerait toute personne sans handicap. Cette fiction est commode en ce qu’elle permet de distribuer les places : il y aurait ceux qui correspondent à la norme et ceux qu’il faudrait normer, corriger, adapter, rééduquer. Mais qu’est-ce donc que cette norme qui prétend mesurer les hommes ? Et qui mesure ceux qui mesurent ? Il n’existe pas, explique Charles Gardou, de « vies minuscules », pas plus qu’il n’existe d’êtres humains minuscules. Il n’y a pas, dans l’humanité, des êtres de seconde grandeur. Chacun reçoit en partage le patrimoine humain et social commun. Dans cette perspective, l’inclusion ne saurait donc consister à faire entrer quelques-uns dans la maison déjà bâtie par les autres. Une telle invitation serait encore une inclusion de propriétaire : « Entrez, puisque nous vous le permettons. » La véritable inclusion est plus exigeante et plus troublante : elle demande de transformer la maison elle-même, afin que personne n’ait plus à demander la permission d’y habiter.
La fragilité de source approfondit cette intuition et la reconduit vers son origine : ainsi ce qui semble concerner quelques-uns, touche chaque être humain. La vulnérabilité n’est plus l’exception qui caractérise certaines existences ; elle devient la condition de toute existence humaine. L’être humain se croit solide parce qu’il oublie les aides et soutiens que la société lui offre ; il se croit autonome en oubliant que mille dépendances invisibles lui permettent précisément de se croire tel. L’expérience personnelle de Charles Gardou, celle d’un père confronté à la maladie rare de sa fille, donne à sa réflexion un ancrage dans une réalité vécue : la vulnérabilité cesse alors d’être un concept abstrait ; elle devient une expérience concrète qui nous enseigne que nul ne se suffit à soi-même, et que la vulnérabilité est le propre de chaque humain. En définitive, les personnes handicapées révèlent la vulnérabilité secrète de tous. Nous sommes alors devant le paradoxe suivant : celui que nous appelons « vulnérable » n’est pas nécessairement celui qui possède le plus de vulnérabilité, mais celui dont la vulnérabilité est la plus visible. Les autres ne sont pas invulnérables ; ils sont seulement, pour un temps, moins exposés. La vulnérabilité n’est donc pas une anomalie de l’humain, elle exprime sa vérité essentielle.
Avec Une cité inclusive comme horizon, cette vérité devient une exigence politique. Car si personne n’est autosuffisant, alors aucune société ne peut légitimement être organisée autour de la puissance des uns et de l’assistance accordée aux autres. Suivant cette perspective déterminante, il convient de penser une cité où les privilèges ne définissent plus des places réservées, où les territoires ne deviennent pas des forteresses inaccessibles pour certains, et où les différences entre les êtres ne sont plus perçues comme des frontières infranchissables, mais comme un trésor commun à partager. Il importe ainsi de se donner un tel horizon de partage, d’imaginer la possibilité d’une cité inclusive. Cette cité inclusive est un idéal (une idée régulatrice) qui oriente notre action. L’horizon n’est pas une destination que l’on atteindrait un beau jour ; il est ce qui donne une direction à nos engagements. Disons-le autrement : L’inclusion n’est pas un état, elle est une tâche à réaliser, une tâche infinie.
C’est alors que l’éducation prend toute son importance. En effet, éduquer, dans cette perspective, ne consiste plus seulement à adapter l’individu à un monde supposé déjà normal. Il n’est pas question de demander à l’enfant de se conformer à une norme que l’institution n’interroge jamais elle-même. Aussi pourquoi l’enfant devrait-il toujours être celui qui s’adapte ? Pourquoi ne pas demander aussi au monde de devenir plus habitable ? Telle pourrait être la question éducative décisive ? L’élève vulnérable cesserait alors d’être simplement celui dont il faudrait s’occuper. Il deviendrait celui qui nous oblige à regarder autrement l’école elle-même. Sa présence dérange – heureusement. Elle révèle les normes invisibles, les habitudes devenues naturelles, les exclusions que personne ne nomme parce qu’elles sont devenues ordinaires.
Dès lors la vulnérabilité de l’élève devient ainsi une question adressée à l’institution. Éduquer, ce n’est plus seulement transmettre ; ce n’est pas seulement préparer à entrer dans la société. C’est apprendre à faire place. Faire place à l’autre, certes, mais aussi faire place en soi à cette vérité peu confortable : j’ai besoin des autres. L’éducation devient ainsi apprentissage de la réciprocité, de la responsabilité et de la solidarité. Ne nous méprenons pas : le commun n’est pas ce qui nous rend semblables. Il est plus essentiellement ce qui nous permet d’être différents sans être séparés. Nous ne sommes pas ensemble parce que nous nous ressemblons ; nous sommes ensemble parce que nous sommes, chacun à notre manière, incomplets.
Ainsi se nouent, en se laissant conduire par la pensée de Charles Gardou, la vulnérabilité, l’éducation et la cité. La vulnérabilité révèle notre commune condition ; l’éducation nous apprend à en tirer les conséquences ; la politique tente de donner à cette découverte une forme collective. Il ne s’agit donc plus de fabriquer une société qui tolérerait les êtres vulnérables, ce qui serait encore une manière d’opposer les forts aux fragiles, comme si les uns appartenaient à une humanité pleine et les autres à une humanité diminuée. Il s’agit de tout autre chose : construire un monde où chacun puisse habiter parce que nul n’en est le propriétaire absolu.
C’est ce que nous enseigne, in fine, l’idée (au sens kantien d’un focus imaginarius) d’une société inclusive : ce n’est pas une société qui fait une place aux êtres vulnérables, mais c’est une société qui découvre, à travers eux, qu’elle est elle-même vulnérable – et que c’est précisément cette vulnérabilité partagée qui peut devenir le commencement d’un monde commun.
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Pour citer cet article
Référence électronique
Thierry Payen de La Garanderie, « Introduction aux textes de Charles Gardou :
Vulnérabilité, éducation et construction du commun », Educatio [En ligne], 17| 2026. URL : http://revue-educatio.eu
Droits d’auteurs
Tous droits réservés
[1] Agrégé de philosophie, Enseignant en CPGE – Membre du Comité de rédaction de Educatio.
[1] Agrégé de philosophie, Enseignant en CPGE – Membre du Comité de rédaction de Educatio.
