Vulnérabilité et liberté

Thierry de La Garanderie[1]

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« La vulnérabilité des choses précieuses est belle parce que la vulnérabilité est une marque d’existence. » Simone Weil, La Pesanteur et la grâce.

Résumé :
La vulnérabilité, issue du latin vulnus (« blessure »), ne désigne pas seulement le fait d’être atteint, mais la diminution de la puissance d’agir qui en résulte. Elle affecte le rapport à soi, au monde et aux autres, nourrit peur, angoisse et isolement, et peut restreindre le champ des possibles et porter atteinte à la liberté. La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï illustre cette expérience d’enfermement et de solitude. Pourtant, vulnérabilité et liberté ne sont pas incompatibles. Comme le montre Ulysse, accepter la condition mortelle conduit à assumer sa fragilité plutôt qu’à rêver d’invulnérabilité. Avec Sartre, la maladie devient une situation que l’être humain, sans en être responsable, doit prendre en charge : il demeure libre d’inventer un projet au sein même des contraintes qui l’affectent. La vulnérabilité peut alors cesser d’être vécue comme une malédiction. Assumée, elle devient une condition de liberté, ouvrant de nouvelles possibilités d’existence et d’engagement dans le monde.

Mots clés : Vulnérabilité – Liberté – Responsabilité – Finitude – Puissance d’agir

 Abstract:
Vulnerability, derived from the Latin *vulnus* (« wound »), denotes not merely the state of being afflicted, but the resulting diminution of one’s capacity to act. It affects one’s relationship with oneself, the world, and others; it fuels fear, anxiety, and isolation; and it can restrict the realm of possibilities and compromise freedom. Tolstoi’s *The Death of Ivan Ilyich* illustrates this experience of confinement and solitude. Yet, vulnerability and freedom are not incompatible. As the figure of Ulysses demonstrates, accepting the human condition of mortality leads one to embrace one’s fragility rather than dream of invulnerability. Through a Sartrean lens, illness becomes a situation that the individual—without being responsible for its onset—must take ownership of: one remains free to devise a project even amidst the constraints that affect one. Vulnerability can thus cease to be experienced as a curse. When embraced, it becomes a condition of freedom, opening up new possibilities for existence and engagement with the world.

Keywords: Vulnerability – Freedom – Responsibility – Finitude – Capacity to act

 

La vulnérabilité désigne, suivant sa source étymologique latine vulnus, la blessure, le coup reçu, voire la plaie. Mais la vulnérabilité ne se réduit pas à cette blessure ; elle exprime surtout la manière pour cet être d’être affecté par cette blessure. Si bien qu’être vulnérable ne veut pas seulement dire être blessé et posséder une faiblesse. La vulnérabilité est l’expression d’un rapport de forces par lequel quelque chose diminue la puissance d’agir de l’être affecté. Cet être blessé ne disparaît pas, il continue de vivre. Cependant il ne peut plus faire comme auparavant. Sa puissance d’être est diminuée suite à la blessure : le voici désormais vulnérable ; ses forces sont amoindries, et il appréhende son existence à partir de ce qu’il ne peut plus faire.

La vulnérabilité devient alors un sentiment ; l’être blessé se sent vulnérable. La blessure est ce qui arrive, elle est événement ; la vulnérabilité est le sentiment que provoque cet événement, notamment lorsque la blessure se propage dans les corps et esprit de l’être affecté. La blessure provoque une douleur en un point localisé, et cette douleur devient une puissance négative, une puissance de désorganisation ; elle gagne peu à peu du terrain pour s’emparer de tout l’être. La conséquence est que le rapport au monde et à soi de cet être blessé s’en trouve altéré. Pour une raison simple, cet être blessé se met à anticiper d’autres douleurs possibles et il observe dans son environnement tout ce qui pourrait l’affecter négativement. Aussi l’être humain n’est-il pas seulement affecté d’une blessure, il vit dans la crainte d’être de nouveau blessé, et son rapport au monde s’organise à partir de cette crainte.

L’être blessé se sent ainsi vulnérable. La vulnérabilité est l’expérience d’une diminution de puissance, diminution qui obsède la conscience de cet être. Lorsqu’il affirme : « je suis vulnérable », il dit bien plus que : « je suis blessé et je souffre de ma blessure » ; il exprime en réalité une impuissance d’être : « je ne suis plus capable d’agir ». Sous l’emprise d’un tel sentiment, l’être humain se referme sur lui-même et ne cherche plus à composer de quelconque relation avec son environnement ; il ne pense plus se donner un horizon pour ouvrir le champ des possibles ; il évalue constamment ce qu’il ne peut plus faire.

Dès lors, ce sentiment de vulnérabilité porte atteinte à la liberté de l’être humain. Par liberté, en nous appuyant sur une définition provisoire – mais toute définition de la liberté n’est-elle pas provisoire –, nous entendons la puissance de se déterminer soi-même et de produire des actes qui ne sont pas seulement les effets de contraintes que l’être humain subit nécessairement. La vulnérabilité est une expérience de dépossession de cette puissance d’auto-détermination et d’action. L’être vulnérable est emprisonné dans ce sentiment négatif d’impuissance ; il est comme possédé par cet affect qui lui laisse entendre que sa puissance d’être est empêché.

Cette opposition entre liberté et vulnérabilité n’est pourtant pas définitive ; la vulnérabilité n’est pas un sentiment figé ; elle exprime plutôt un rapport variable entre des forces et des puissances. Un être vulnérable ne l’est pas en toute occasion nécessairement, et peut l’être dans certains agencements et à certains moments, avec des forces particulières. Cet être peut devenir moins vulnérable dans d’autres circonstances, notamment lorsqu’il parvient à composer des rapports d’adéquation avec des forces qui pourtant s’opposent à lui dans un premier temps. A partir de là, notre confrontation entre vulnérabilité et liberté s’élargit ; et l’être vulnérable pourrait s’interroger non pas de cette façon : « suis-je vulnérable ? », mais de cette manière : « Quelles sont donc les forces intrinsèques et extrinsèques à mon être qui me rendent vulnérable ? Avec quelles forces mon être peut-il encore composer ? » De sorte que la vulnérabilité ne doit pas être considérée comme une fatalité qui empêcherait l’expression de la liberté humaine. L’être humain peut avoir un sentiment d’impuissance, il n’est pourtant pas sans possibilité d’être.

Il est vrai, cependant, qu’un être humain vulnérable est la proie de multiples forces négatives (physiques, affectives, psychologiques, intellectuelles) qui l’affectent et diminuent sa puissance d’être ; il peut alors tomber dans un cercle vicieux : cette diminution produit des affects tristes de peur et d’angoisse qui réduisent alors sa puissance d’agir ; cette nouvelle diminution le sentiment initial d’impuissance. De la sorte, l’être humain entre dans ce cercle où la faiblesse génère de la faiblesse. Ainsi le sentiment de vulnérabilité devient comme un maelström, à avoir un agencement de forces qui reproduit sans cesse le même mouvement de diminution, jusqu’à engloutir l’être humain dans sa propre vulnérabilité. Plus l’être humain se sent impuissant, moins il éprouve ses possibilités d’être ; moins il expérimente ses possibilités, plus il se considère impuissant. En ce sens le sentiment de vulnérabilité ressemble à une contagion qui s’empare de tout l’être humain et qui l’aliène.

L’angoisse constitue l’effet le plus douloureux de cette capture. A la différence de la peur, l’angoisse ne se rapporte pas à un objet déterminé ; elle a cette particularité de créer une atmosphère où le monde devient une menace. Et l’être humain, alors, ne parvient plus à distinguer entre les éléments qui l’affectent négativement et les choses sui pourraient l’aider à surmonter son mal-être. Le monde paraît hostile, non pas parce qu’il serait effectivement organisé pour nuire aux humains, mais parce que l’être qui se sent vulnérable, ne parvient plus à composer des rapports d’adéquation avec toutes les composantes de son environnement, rapports d’adéquation susceptibles d’augmenter sa puissance d’être.

A ce point du raisonnement, comprenons que se sentir vulnérable se traduit par la réduction du champ de l’existence. Le monde devient oppressant (à savoir angoissant), et l’être humain s’enferme en lui-même, sans parvenir à bien identifier les raisons de ce sentiment ; son champ de possibles s’est rétréci ; il fait alors l’expérience douloureuse de la solitude existentielle, non pas parce qu’il vit seul, mais parce qu’il ne se sent plus capable de composer des rapports d’adéquation avec le monde qu’il juge hostile. Il s’isole pour se protéger. Il ne voit pas et n’envisage pas comment il pourrait transformer ses affects négatifs en des puissances nouvelles d’affirmation.

Cette expérience d’un être qui s’enferme en lui-même et qui se laisse envahir par un sentiment d’impuissance, est mise en scène de manière admirable par Tolstoï dans sa nouvelle La Mort d’Ivan Ilitch (1886)[2]. Cette nouvelle raconte l’histoire d’un conseiller à la Cour d’Appel, Ivan Ilitch Golovine qui connaît une longue agonie. Sans que l’on comprenne pourquoi, Ivan Ilitch devient malade : « (il) se plaignait d’une saveur désagréable dans la bouche et d’une impression de gêne dans le ventre, du côté gauche, mais cela ne pouvait pas passer pour une maladie » (Chapitre IV) ; quelques temps plus tôt, il a été victime d’une chute d’escabeau qui a produit une douleur très vive sur son flanc (chapitre III). Ivan Ilitch ne le comprend pas immédiatement, mais sa machine corporelle est en train de céder.

Tolstoï propose, dans cette nouvelle, une phénoménologie du corps malade : il décrit la dégénérescence du corps ; cette description ne se fait jamais en suivant un point de vue médical et objectif, mais en partant des impressions vécues d’Ivan Ilitch ; Tolstoï nous fait entrer dans le corps subjectif d’Ilitch. Dans cette faillite du corps qui conduit le héros vers la mort, Ivan Ilitch ne cesse d’approfondir un sentiment de solitude. Il y a ainsi une solitude du corps, celle du corps machine : aucun médecin ne parvient à identifier les raisons de la maladie, n’offre un diagnostic précis ; chaque médecin donne le sentiment de jouer un jeu, celui du docte savant ; en réalité chaque médecin révèle son ignorance et abandonne le corps d’Ivan Ilitch à sa corruption. Cette solitude physique se transforme peu à peu en solitude psychologique : Ivan Ilitch s’enferme sur lui-même ; personne ne comprend les douleurs de son corps, personne de son entourage ne participe à l’histoire de sa maladie.  Au chapitre X, Tolstoï écrit : « Seul, tout seul, face au mur la plupart du temps, il souffrait les mêmes insolubles angoisses et méditait la même pensée sans issue ». C’est là l’expérience d’une solitude existentielle ; Ivan Ilitch vit avec ce sentiment angoissant tragique d’être sans protection, à savoir d’être vulnérable.

Nous voyons ainsi que ce sentiment de vulnérabilité l’isole et l’affaiblit ; il doute de lui-même, de sa puissance d’être, de ses capacités à pouvoir trouver des réponses à sa dégénérescence. Il ne se sent plus libre et il se vit comme un être déterminé : le sentiment de vulnérabilité le met dans une situation de dépendance à l’égard de sa condition de malade. Observons que les raisons de sa maladie demeurent inconnues, y compris pour les médecins. Il est donc abandonné à lui-même ; il s’éprouve alors vulnérable, au point d’estimer qu’il n’a plus rien à faire dans ce monde. N’est-il pas devenu un gêneur pour ceux qui entendent profiter des plaisirs de l’existence ? Le contraste entre les corps bien portants de son épouse et de sa fille, et son corps agonisant est saisissant : « Son corps jeune (celui de sa fille), ce corps qui faisait tellement souffrir Ivan Ilitch, elle l’exposait insolemment. Saine, forte et vigoureuse, amoureuse, sans aucun doute, elle en voulait à la maladie, à la souffrance, à la mort, qui faisaient obstacle à son bonheur » (Chapitre VIII). Le corps d’Ivan Ilitch ne fait plus partie de la communauté des biens portants : il doit être caché pour ne pas faire d’ombre au plaisir d’être des corps sains.

Ivan Ilitch est donc condamné à cette solitude psychologique qui l’enferme dans sa propre vulnérabilité : personne ne s’intéresse à son mal être ; ce sentiment d’isolement donne lieu à un autre sentiment : celui d’être abandonné par sa propre famille ; il éprouve alors une solitude morale : il n’est plus digne, en raison des défaillances de son corps, de faire partie de l’humanité ; il n’est plus respecté dans son être : « Il pleurait sur son impuissance, son affreuse solitude, la cruauté des hommes… » (chapitre IX). Le sentiment de vulnérabilité est en train de gagner la partie comme une maladie qui ronge l’être humain de l’intérieur. Il n’est plus maître de son existence : il ne se choisit plus, il ne se détermine plus ; sa liberté d’être n’est-elle pas empêchée ?

Lorsque le sentiment de vulnérabilité, sentiment de faiblesse et d’impuissance, s’empare de l’être humain, c’est pour lui faire prendre conscience qu’il n’est qu’un être mortel, et que devant la mort il se retrouve isolé, sans protection : personne ne peut mourir pour lui. Certes le domestique Guérassime vient parfois combler le vide entre les corps, l’aidant à supporter la souffrance. Mais devant la mort, Ilitch est seul, et l’énergie corporelle que Guérassime a cherché à lui communiquer ne peut plus rien. De sorte que la vulnérabilité conduit l’être humain à faire l’expérience ultime de la solitude métaphysique ; il blasphème contre Dieu, contre ce qu’il appelle la cruauté de Dieu : « Pourquoi as-tu fait cela ? … Pourquoi m’avoir envoyé ici ? … Pourquoi me tourmenter ? » (Chapitre IX) ; il éprouve au cœur de sa vulnérabilité un sentiment de déréliction.

Se sentir vulnérable, c’est renoncer à sa liberté d’être. Ivan Ilitch devient la proie de sa vulnérabilité ; il ne renonce à sa puissance d’être et s’abandonne à la mort. Faut-il pour autant se laisser déposséder de soi par ce sentiment de vulnérabilité qui accable l’être humain ? C’est que l’humain a un rapport négatif à sa vulnérabilité : il la voit comme un défaut, comme une insuffisance ; et comme nécessairement, en raison de sa finitude, il ne peut que s’y confronter, il a le sentiment que tout son être est une insuffisance et que son existence est marquée du sceau de l’impuissance. Se sentir vulnérable est pour lui un défaut, une insuffisance. Et comme cette vulnérabilité est indépassable, consubstantielle à son être, il a alors un rapport négatif à lui-même ; il croit qu’il est dépourvu de puissance d’être.

       Mon intention désormais est d’inverser la perspective, de montrer qu’un autre rapport à sa vulnérabilité est possible. Mais cela demande du courage, une force d’âme, celle d’accepter sa condition humaine. Ulysse, le héros de l’Odyssée d’Homère, montre un chemin : après la guerre de Troie, il aspire retourner sur son île natale Ithaque et retrouver sa famille ; mais sur le chemin du retour, il doit faire face à de nombreux obstacles qui l’en détourne. Notamment, il est retenu pendant sept ans par la nymphe de la mer Calypso qui, éperdument amoureuse, lui offre la vie éternelle à condition qu’il demeure vivre auprès d’elle. Ulysse refuse, car il entend mener une vie de mortel, avec tous ses affres et difficultés, avec son angoisse primordiale. Il refuse l’immortalité, il refuse d’être invulnérable ; sa place humaine n’est pas d’être auprès d’une immortelle (Calypso), mais de vivre auprès d’une mortelle (sa femme Pénélope qui l’attend sur son île natale) ; il dit ainsi à Calypso dans le chant V de l’Odyssée : « Toute sage qu’elle est, je sais qu’auprès de toi, Pénélope serait sans grandeur ni beauté ; ce n’est qu’une mortelle, et tu ne connaîtras ni l’âge ni la mort… Et pourtant le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer là-bas, de voir en mon logis la journée du retour ». La décision d’Ulysse est magnifique ; elle consiste à assumer sa condition mortelle et à prendre en charge sa propre vulnérabilité : il est impossible pour l’être humain de vivre sans tourments, sans peine, sans crise, sans obstacle, sans erreur, sans faute. Une vie sans vulnérabilité est une vie non humaine, peut-être inhumaine. Il est même nécessaire de faire l’expérience de l’hostilité du monde, et de ses impuissances pour mieux assumer sa condition humaine.

Mais comment faire pour prendre la responsabilité de sa vulnérabilité ? Il s’agit de ne plus considérer ce sentiment de vulnérabilité comme une malédiction qu’il faudrait rejeter ou fuir. La vulnérabilité n’est pas une maladie, elle est le propre de tout vivant confronté aux problèmes de la vie. L’être humain pourrait espérer être invulnérable. Mais cette espérance est impossible, en raison même de sa finitude. Être invulnérable, ce n’est plus être un humain. Pour autant être vulnérable n’a rien de désespérant.

Le sentiment même d’être vulnérable est un moment décisif – comme une prise de conscience – qui ouvre l’être humain à sa vulnérabilité existentielle. Certes, elle est source d’angoisse, et elle peut entraîner l’être humain dans des spirales négatives. Mais cette prise de conscience est nécessaire pour penser autrement son rapport à sa vulnérabilité. Il s’agit d’agir sur le sentiment qui l’affecte et qui le conduit à penser le monde comme un environnement hostile. Qu’autorise donc cette action ? De ne plus appréhender la vulnérabilité comme une source d’amoindrissement, mais comme une condition de liberté. C’est ce chemin que Sartre ouvre dans les Cahiers pour une morale (1947-1948 – ouvrage publié en 1983). Dans cet ouvrage, Sartre imagine le discours que pourrait tenir un tuberculeux : « Me voilà tuberculeux par exemple. » Ici semble donc apparaître la malédiction. Voilà un homme affaiblit par une maladie qui l’affecte : c’est un être diminué ; et contre une telle situation il ne peut rien. Il était un bouquet de possibilités avant de traverser une zone de contagion qui l’a rendu malade ; il est désormais un être diminué. Il découvre par cette expérience qu’il n’est pas invulnérable, puisqu’il peut être affecté comme n’importe quel être vivant par une maladie. Il vivait auparavant sur le pied de l’immortalité : être malade, souffrir, mourir sont des réalités qui concernaient les autres. Mais lui ? N’en est-il pas exempt ? Voilà que la maladie le touche à son tour : il prend alors conscience de sa vulnérabilité ; cette prise de conscience l’affecte négativement.

Mais faut-il voir cette vulnérabilité comme une malédiction ? Pas nécessairement. Cette situation nouvelle qui provient du dehors doit être vécue, c’est-à-dire assumée pour être surmontée. Avec la maladie, il n’y a pas de suppression de possibilités pour l’être humain ; avec son état nouveau surgissent plutôt des possibilités nouvelles : possibilités à l’égard de sa maladie, possibilités vis-à-vis de sa condition. Un être vulnérable possède, comme un bien portant, des possibilités d’être : il a son éventail de possibles comme un autre. Mais l’être vulnérable doit prendre la responsabilité de sa vulnérabilité, pour qu’elle devienne son affaire : il a à décider de sa situation, il a à assumer sa condition de malade pour la dépasser, soit vers la guérison, soit vers une vie humaine de malade avec de nouveaux horizons. Autrement dit la maladie est une condition à l’intérieur de laquelle l’homme est de nouveau libre et sans excuse. Il a à prendre la responsabilité de sa maladie qui le rend vulnérable.

Cernons bien la difficulté : il n’a pas voulu cette maladie et à présent il doit la vouloir. Il y a quelque chose qui n’est de lui : c’est la brusque suppression des possibilités. En revanche, il y a quelque chose qui est de lui : c’est l’invention immédiate d’un projet au sein de cette brusque suppression de possibilités qu’est la maladie. L’être humain n’est pas libre d’être ou de n’être pas malade : la maladie vient du dehors, elle n’est pas de lui, elle ne le concerne pas, elle n’est pas sa faute. Mais comme l’humain est liberté, il est contraint par sa liberté de faire sienne sa maladie, pour qu’elle devienne son horizon, sa perspective. L’être humain est ainsi perpétuellement condamné à vouloir ce qu’il n’a pas voulu, à se reconstruire malgré les destructions que lui inflige l’extérieur. Ainsi il est sans repos, toujours transformé, laminé, ruiné du dehors et toujours libre ; il est par sa liberté obligé de prendre la responsabilité de ce dont il n’est pas responsable. Il est à la fois totalement déterminé et totalement libre. Il est obligé d’assumer ce déterminisme. Il est obligé de faire de ce déterminisme un engagement.

En d’autres termes l’humain est sans excuse et pleinement responsable de sa situation : « nous prenons le mot de « responsabilité » en son sens le plus banal de conscience d’être l’auteur incontestable d’un événement ou d’un objet » écrit Sartre dans L’Etre et le néant. La responsabilité est l’impossibilité de fuir ; et le fait d’avoir à répondre de ce que l’on fait et de ce que l’on a fait est la conséquence logique de la liberté. Ainsi le sens des situations que je vis et transforme par mes actes, est un choix sans échappatoire de mon existence. Le monde devient ainsi ce que je participe à le faire être. J’en suis donc bien l’auteur. Comme je suis l’auteur de mon existence. « Ce qui m’arrive, m’arrive par moi et je ne saurais ni m’en affecter, ni me révolter, ni m’y résigner » écrit encore Sartre dans L’Etre et le néant.

Ainsi la vulnérabilité est l’affaire même de l’être humain, il a à la prendre en charge, à l’assumer, et à imaginer même que ses fragilités sont des occasions pour s’engager dans le monde. In fine, le sentiment de vulnérabilité qui ne réduit pas le champ de possibles dès lors que l’humain accueille et accepte sa vulnérabilité existentielle. Être vulnérable, éprouver sa vulnérabilité ne sont donc pas des malédictions et n’empêchent pas l’expression de la liberté d’être.

 

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Pour citer cet article
Référence électronique
Thierry de la Garanderie, « Vulnérabilité et liberté », Educatio [En ligne], n°17 | 2026. URL : http://revue-educatio.eu

Droits d’auteurs
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[1] Agrégé de philosophie, Enseignant en CPGE – Membre du Comité de rédaction de Educatio.

[2] Nous nous rapportons à la traduction de Michel-R. Hofmann dans l’édition du Livre de Poche, 1976.