Archives de l’auteur : AVANZINI Guy

Marion Le Corre-Carrasco et Philippe Merlo-Morat (sous la direction de) L’enseignement de la culture religieuse par l’université laïque et républicaine

Lyon – GRIMH – 2018 – 160 p.

Poursuivant la copieuse série des publications sur la laïcité, ces Actes d’un  Colloque, tenu les 18-19 mai 2017 à Lyon, présentent une originalité : ils traitent de l’enseignement de la culture religieuse au sein de l’institution universitaire et, en outre, avec beaucoup de liberté de ton et dans un esprit d’orientation. Cela change des propos convenus ou hargneux sur « les valeurs », et est assez rare pour mériter d’être signalé !

D’emblée, le Professeur Foray pose la question : « un enseignant tenu au devoir de réserve peut-il à bon droit faire cours sur les religions ? » (p. 15). Et il y répond en posant 4 conditions : d’abord, il s’agit de « transformer des contenus religieux en objets de savoir » (p. 15) ; de plus, l’idée ou la croyance ne bénéficie ni d’un privilège, ni d’un monopole ; en revanche, la culture requiert de les connaître ; aussi bien, comme l’avait déjà fait remarquer Paul Ricœur, est-il admissible que l’élève connaisse bien Jupiter ou Ulysse, mais n’ait jamais entendu parler de la Bible ou de St Paul ? Comment justifier ces mises à l’écart ? Enfin, « les discours scientifiques et religieux ne peuvent pas être comparés parce qu’ils n’ont pas le même type de validité » (p. 19).

C’est précisément l’idée que soutient aussi Mme Moulin-Civil, alors rectrice de l’Académie de Lyon, en des termes qui méritent d’être intégralement cités : « il n’y a pas de concurrence entre science et religion parce qu’elles ne parlent pas de la même chose… le degré de certitude peut être équivalent, mais il ne repose pas sur les mêmes bases. Dire qu’une chose ne peut pas être prouvée ne signifie pas qu’elle soit illusion, illogique, infondée, absurde ; cela signifie simplement que cela se situe en dehors de ce que la raison peut confirmer ou infirmer. Donc, science et religion ne parlent pas de la même chose, n’ont pas la même méthode, ne reposent pas sur les mêmes fondements » (p. 37 ». C’est pourquoi René Rémond pouvait écrire : « la proposition de faire une place dans des programmes scolaires au fait religieux… est d’abord une exigence proprement scientifique : le fait religieux fait parti de la réalité sociale, au même titre que tout activité collective ».

Il s’impose de signaler aussi tout particulièrement l’excellente communication de Xavier Dufour : « pour une laïcité d’intelligence ». Bien connu pour ses publications sur « les chemins de la foi », au sein du Collège des Pères Maristes de Lyon, il montre en particulier que la croyance -ou la foi- n’est pas le résidu d’une évolution mentale avortée ou incomplète qui, respectée en tant que telle, justifie le dédain dû à un genre mineur : « il faut dénoncer les ravages du positivisme et du scientisme dans la culture en général et la culture scolaire en particulier la démarche scientifique comme la seule approche légitime du réel » (p. 79). Assimiler science et vérité est, en définitive, un signe d’inculture : c’est pourquoi les enseignants des disciplines « scientifiques » devraient être formés à l’épistémologie, « afin de ne pas confondre les niveaux de discours » (p.80).

La tonalité de ces Actes est originale et bienvenue, c’est un pas dans une bonne direction : en dépit de leur titre, on voit mal pourquoi cet enseignement ne serait pas à sa place dans une université « républicaine » (p. 1)

Guy Avanzini

 

Bruno Garnier, Théodora Balmon et Jacky Le Menn (sous la direction de)
La laïcité pour vivre ensemble avec nos différences

Université de Corse – Albiana – 2017 – 218 p.

Cet ouvrage procède, lui aussi, d’un colloque universitaire, tenu en Corse en décembre 2016. Et, de fait, plusieurs communications portent sur des thématiques propres à l’ile. Cependant, il importe spécialement de signaler celle du Professeur Bruno Garnier, qui y enseigne les sciences de l’éducation, en raison de la clarté bienvenue avec laquelle il met en évidence quelques aspects des problématiques de la laïcité.

Et d’abord, contrairement à ceux pour qui elle viserait une inculcation idéologique particulière, un rationalisme exclusif, l’auteur signale d’emblée que « elle n’est pas une option spirituelle parmi d’autres ; elle est ce qui rend possible la coexistence de toutes les options, philosophiques ou religieuses » (p. 12). Elle pose « l’égalité en droit des options spirituelles et religieuses » (p. 13). Mais, surtout et plus encore, reprenant le titre du colloque « vivre ensemble avec nos différences », il indique à juste titre que ce n’est pas « vivre malgré nos différences » (p. 20). Le choix de ce mot change tout. Il faudrait souligner davantage encore qu’il signifie et induit des stratégies opposées : « malgré » implique de s’efforcer péniblement de supporter et de subir ces différences pour sauver une coexistence, alors que « avec » comporte de les accueillir et de les respecter sans les camoufler. Aujourd’hui, il est clair que l’appréhension à l’égard de l’Islam, se substituant à celle que soulevait naguère le christianisme, accroît ce désir d’occulter : on est à l’inverse de l’ouverture que préconisait P. Jouguelet : « parler de tout, avec tous » (1). Passer de « malgré » à « avec » serait, pour une société moderne, un bel objectif.

En revanche, il est contestable d’écrire que celui-ci « implique également que toutes les religions respectent les lois de l’Etat » (p. 13). On sait bien, depuis Antigone, qu’il n’en est pas ainsi et que des conflits violents et graves peuvent surgir de l’incompatibilité morale d’une mesure injuste ou contraire à des convictions fondamentales. C’est là une source de contentieux qu’il ne suffit pas de nier pour le tarir, et des polémiques contemporaines le confirment douloureusement. La loi ne supprime pas les problèmes qu’elle prétend s’efforcer de réguler. Une autre question est posée  par une remarque de M. Auduc qui, après une claire analyse des vertus de la laïcité, écrit que l’Ecole « enseigne des savoirs légitimes et non des croyances ou des opinions » (p. 90). On retrouve ce laïcisme rationaliste qui, en assimilant et en proscrivant dédaigneusement « croyances » et « opinions », témoigne d’une légèreté épistémologique qui expose logiquement cette « opinion » à un non moins légitime dédain. On renvoie pour cela à la recension des Actes du Colloque de Lyon. Quoi qu’il en soit, cela confirme combien il est difficile de vivre avec nos différences.

Guy Avanzini

 

Frédéric Beghin
Une prière pour l’école : les profs face au casse-tête de la laïcité

Paris – Plon – 2018 – 228 p.

Sans doute n’y aurait-il pas lieu de recenser ici cette publication d’un journaliste si elle n’était assez représentative de l’opinion commune et ne montrait bien la grande peur que suscite l’immigration musulmane. L’auteur indique comment celle-ci a déplacé et réactivé des querelles qui étaient en voie d’apaisement. Or, une certaine islamophobie les a réveillées et repassionnées, non sans retentir aussi sur les relations entre l’École et les autres religions.

On regrettera d’abord un texte trop long et redondant, dépourvu de toute indication d’ordre méthodologique sur le recueil des données, et entaché de quelques inexactitudes (l’école, réputée « obligatoire » : p. 123). Mais, surtout, il s’en tient à des polémiques un peu mineures et étriquées, sans expliciter ni identifier les problèmes fondamentaux. Celles qu’il évoque n’ont pas toutes la même importance ; par exemple, les incidents soulevés par la visite d’un lieu ou par l’analyse d’une œuvre d’art pourraient être évités par un peu de délicatesse. En un domaine où la susceptibilité est à bon droit particulièrement vive, ne pourrait-on pas, tout simplement écarter ce qui serait susceptible d’être perçu comme une provocation et faire preuve de ce « tact », dont E. Prairat vient si opportunément de rappeler la pertinence ?[1]. Quant aux discussions sur le créationnisme et le darwinisme, un minimum de formation épistémologique du corps enseignant suffirait à écarter des désaccords qui ne tiennent qu’à l’inculture ; comme le rappelait récemment la rectrice F. Moulin Civil, « il n’y a pas de concurrence entre science et religion parce qu’elles ne parlent pas de la même chose »[2].

Plus gravement, F. Beghin adopte une conception approximative, voire erronée, de la laïcité, comme si elle consistait -et obligeait- à cacher les spécificités de chacun, au nom d’un vivre-ensemble qui serait suspendu à l’occultation maximale des différences, à la manière d’une société de mutilés, préoccupés de camoufler leurs infirmités respectives, alors que l’objectif souhaitable est de coexister avec ses différences, ainsi que le préconisait une récente publication[3]. Malgré des équivoques soigneusement entretenues, il faut rappeler que la laïcité n’est pas une philosophie parmi d’autres, mais le support juridique de toutes les philosophies auxquelles les citoyens ont la liberté absolu d’adhérer, en évitant tout prosélytisme indiscret, et en respectant l’autre.

Encore ne faut-il pas s’étonner que des impératifs religieux puissent parfois entrer gravement en conflit avec une législation. Il serait aussi naïf de croire qu’il suffit de proclamer la priorité de la loi pour résoudre le problème de la mère de famille qui dit « Pour nous, la religion passe avant tout » (p. 22), s’inscrit à sa manière dans la longue tradition des martyrs, d’Antigone, ou de la lutte par la reconnaissance de l’objection de conscience, etc. Ce n’est pas la violence qui résoudra la divergence, mais l’invention aléatoire d’une formule politique acceptable par tous. Le livre de F. Beghin a le mérite d’une approche très concrète, saisie sur le vif. Mais, son analyse n’est pas assez approfondie, trop approximative pour offrir des issues et permettre de remédier au « casse-tête ».

Guy Avanzini

 

[1] E. Prairat – Eduquer avec tact – ESF – 2018

[2] in Marion Le Corre Carrasco. Philippe Merlo-Morat (dir.) – L’enseignement de la culture religieuse par l’université laïque et républicaine, PU de Saint-Etienne – 2018 – p. 37

[3] B. Garnier et Th. Balmon – La laïcité pour vivre ensemble avec nos différences – Albiana – 2017

Eirick Prairat
Eduquer avec tact

Paris – E.S.F. – 2018 – 169 p.

L’on connaît les solides travaux de l’auteur sur le phénomène scolaire, le pouvoir, l’autorité, la sanction et tout ce qui concerne l’éthique de l’enseignant. Cet ouvrage les prolonge et les approfondit en introduisant la notion de « tact ». Et son grand mérite est d’établir pourquoi, en dépit de son acception banale, celui-ci n’est pas seulement une modalité de la courtoisie, une forme d’élégance ou un aspect des « bonnes manières », mais constitue en réalité une authentique vertu éthique, qui importe hautement à la relation éducative. En suivant son développement on pourrait dire qu’il est la capacité d’articuler exigence et bienveillance, c’est-à-dire d’articuler une évaluation non démagogique -ce qui est déjà une forme de respect- avec la délicatesse à l’égard de la personne. On appréciera à bon droit la qualité des analyses d’Eirick Prairat, même si celle des causes de « l’éclipse » de la morale n’est pas pleinement convaincante. Certains seront surpris de trouver Canguilhem parmi les spécialistes du tact. Quoi qu’il en soit et en revanche, on le suivra volontiers dans son interrogatoire sur la formation des enseignants au tact : rude tâche ! C’est sans doute l’objectif ultime de l’éducabilité, mais le succès n’est pas garanti !

Guy Avanzini

 

Christine Jourdain, Marie-Chantal Daniel, Guy Le Bouëdec (sous la direction de)
L’explicitation des valeurs au cœur de l’acte pédagogique : Enjeux et outils pratiques

Lyon Chronique Sociale – 2018 – 94 p.

L’on sait combien, au sein d’une classe ou d’un établissement, le vivre-ensemble quotidien est fragile, menacé par ce qu’on appelle poliment des « incivilités ». Certes, la pédagogie officielle a cru y remédier en instaurant un « enseignement moral et civique » ; mais son efficacité est assez  aléatoire pour que, aux yeux de beaucoup, il soit naïf d’en attendre la sédation des difficultés. C’est pourquoi d’autres tentatives ont émergé, notamment celle de la pédagogie coopérative, telle que l’entend Jim Howden. Entre 2013 et 2015, ce dernier a pris l’heureuse initiative d’une vaste recherche-action au sein des établissements sous tutelle des Sœurs de la Présentation de Marie, fondées au XIXème siècle par Marie Rivier à Bourg-St-Andéol.

Une approche philosophique dense et  bienvenue indique ce que l’on peut attendre d’une démarche méthodique d’explicitation des valeurs, dont les séries de fiches exposent concrètement les objectifs, les procédures et les résultats. Les co-auteurs, notamment Guy Le Bouëdec, ne cachent pas les résistances possibles, dues notamment à la tradition laïque, mais en soulignent aussi ses bienfaits, tant au niveau de l’établissement que de la classe et dans le registre des relations interpersonnelles comme du travail scolaire et des apprentissages.

En particulier, ils soulignent fortement que les progrès sont dus à ce que l’explicitation des valeurs fait vivre et expérimente une cohérence entre le discours tenu sur ses mérites et la démarche et la vie quotidienne de la classe, alors que, le plus souvent, la discontinuité entre l’une et l’autre décrédibilise une parole perçue comme inauthentique (cf. p. 74). Tout spécialement, l’élève se sent alors respecté dans sa personne – or « la réciprocité est le critère du respect » (p. 89). Trop d’enseignants l’ignorent. C’est pourquoi « la cohérence….est plus que jamais nécessaire » (p.92). On retrouve ici un thème que J.M. Peticlerc a également fortement identifié.

Une réserve, cependant : pour prendre un cas limite, les adolescents révoltés, tous ceux qui, à tort ou à raison, se sentent exclus, rejetés, promis à l’échec et à l’exploitation rejetteront cette incitation à une coopération qui est une forme d’intégration, voire d’assimilation. Ils y verront une manœuvre idéologique d’endoctrinement et de manipulation récupératrice, « L’éducation aux valeurs de la démocratie, disent les co-auteurs, s’explique par le fait qu’elles demeurent hautement et majoritairement estimables dans notre société » (p.76). Mais ceux qui les rejettent a priori en seraient-ils convaincus ? Le paradoxe est qu’il faudrait particulièrement s’attacher à en convaincre ceux qui les récuseront le plus violemment. Plus globalement, l’Ecole n’est-elle pas recevable surtout par ceux qui pourraient le mieux s’en passer ?

C’est son climat de cohérence et d’authenticité qui fait la force et l’attractivité de ce livre.  Il pose des questions auxquelles on ne peut se dérober et, en disant qu’une « éducation morale et civique qui s’en tiendrait à un simple enseignement de la morale est vouée à l’échec » (p. 92), il énonce une mise en garde dont on voudrait que les décideurs tirent profit.

Guy Avanzini

 

Christiane Conturie
Heureux les enseignants ! Des pistes pour se ressourcer

Paris – Salvator -2018 – 190 p.

Le titre de cet ouvrage se veut sans doute provocant, et son auteur ne l’ignore pas (p.14). Il contraste grandement avec tous ceux, si nombreux, qui nourrissent une interminable complainte sur la déconsidération de la fonction enseignante, la démotivation des élèves, la détérioration de l’autorité établie et la restriction des « moyens ». Ici, on change heureusement d’univers. Membre de la Communauté Apostolique de St François Xavier, Christiane Conturie dit tout simplement sa joie d’être professeur. Et son objectif est, dans une réflexion chrétienne de haut niveau, d’indiquer avec précision à quelles conditions l’enseignant peut, à la fois et en même temps, éveiller ou restaurer le goût des écoliers pour le travail et trouver, ou retrouver lui-même, le bonheur d’être ce qu’il est.

Forte de son expérience, acquise tant à Abidjan qu’à Paris, l’auteur se réfère explicitement à la thématique de « l’éducation selon l’esprit », si remarquablement formalisée et mise en œuvre par Madeleine Daniélou. Son anthropologie indique qu’il s’impose d’emblée de « croire à l’intelligence des enfants » (p. 19) et applique à la pédagogie l’intuition bergsonienne de « l’élan vital » et des « Deux Sources ». Pour elle, l’élève est mu par le goût de la vérité, et il aspire à l’atteindre : il s’agit donc de promouvoir sa capacité de discernement et de jugement, moyennant un effort auquel, au demeurant, il ne faut pas craindre de l’inciter et qu’il soutiendra d’autant plus volontiers que le Maître se soucie d’articuler exigence et bienveillance : c’est là la condition du succès, lequel confirme le postulat initial de l’éducabilité de chacun. Aussi bien, cette conviction est particulièrement indispensable en cette époque où l’hétérogénéité croissante des idéologies et des valeurs oblige à des choix dont la pertinence est cruciale. A cet égard, on appréciera tout particulièrement la courageuse insistance de Christiane Conturie sur « le devoir de désobéissance », qui s’impose à « une autorité injuste et à des lois iniques, au nom d’une conscience en éveil, attentive à promouvoir des valeurs plus hautes »  (p. 79). Au moment où le discours officiel vante une « citoyenneté » moutonnière et conformiste, ces pages sont bienvenues. Non moins judicieuses s’avèrent celles qui portent sur l’autorité, comme sur le dialogue interreligieux. Encore sera-t-on moins confiant dans la portée de l’éducation à la fraternité, menacée qu’elle est, à la fois, par les communautarismes et par le refus laïc de reconnaissance d’une paternité spirituelle qui la fonderait. En revanche, on se réjouira des pages relatives à la « réussite », à un moment où ceux qui l’érigent en objectif ultime se gardent de la définir ou se contentent de l’avilir. Tout au contraire, elle la présente comme la capacité « d’ordonner sa vie en cohérence avec ses désirs les plus profonds» (p. 170). Il faut privilégier « la générosité de cœur, plutôt que l’ambition aveugle » (p. 174).

C’est pourquoi, dans une belle préface, Marguerite Léna peut écrire que, satisfaisant ainsi aux vœux de l’auteur, « les enseignants trouvent ici des suggestions précieuses, capables de stimuler leur propre imagination créatrice » (p. 10). Puissent beaucoup, ainsi, redevenir « heureux » !

Guy Avanzini

 

Jean-Marie Petitclerc
Ils continuent d’être appelés : les jeunes et la foi aujourd’hui

Paris – Médiaspaul Editions – 2018 – 134 p.

On ne compte plus les publications du Père Petitclerc ; parmi ses apports aux sciences de l’éducation, il lui est dû, tout particulièrement, la diffusion de la pensée de Don Bosco, dont il a décisivement établi l’originalité, la pertinence et l’actualité ; Centrale est simultanément sa contribution à la pédagogie chrétienne. L’on retrouve dans cet ouvrage la même maîtrise intellectuelle des problématiques posées et la même clarté dans l’exposé de leurs données. Mais ce livre présente en outre une spécificité courageuse, car il débat de la « vocation ». Certes, contrairement à la représentation que ce mot pourrait induire, il ne s’agit pas d’un traité sur l’accession au sacerdoce ou à la consécration religieuse, même si c’est l’objet des derniers chapitres, et au terme d’une analyse des caractéristiques culturelles de la jeunesse et de l’adolescence d’aujourd’hui : c’est en effet en fonction de celles-ci que le positionnement religieux peut être saisi et compris. Très précisément, l’étude de cette classe d’âge, qui intrigue, inquiète ou irrite les plus âgés, révèle notamment chez elle un désir de « réussir sa vie », qui est irréductible à celui de « réussir dans la vie » ; Autrement dit, son vœu profond n’est pas d’acquérir biens et pouvoir, mais de « concevoir un amour qui donne sens à la vie » (p. 73). Tous voudraient « entendre un vibrant appel de l’espérance » (p. 81) et contribuer à créer un monde fraternel « de justice et de paix » (p. 83).

C’est dans ce contexte que, montre l’auteur, d’aucuns peuvent entendre l’appel spécifique à un statut de consacré et à une fonction prophétique. Oui, précise-t-il, « le Seigneur continue d’appeler des jeunes qui se portent candidats à la vie religieuse et à la vie sacerdotale » (p. 104). Encore faut-il que la réponse à cet appel soit bien vécue, élucidée et comprise, pour assurer durablement la joie spirituelle de celui qui y répond et maintenir l’authenticité en son ministère. Il y a là des questions complexes, qu’il s’impose de poser et dont on regrettera seulement que, malgré une forte référence à Xavier Thévenot, le Père Petitclerc ne poursuive pas ici l’approfondissement. Du moins lui sera-t-on, à bon droit, reconnaissant de les avoir posées dans toute leur acuité, en ce moment où la « crise des vocations » suscite au sein de l’Église une forte inquiétude.

Guy Avanzini

 

Les jeunes, la foi et le discernement des vocations : synode 2018

Documents de l’Episcopat – n° 2 – 2018

Le dossier est, en quelque sorte, parallèle à l’ouvrage du Père Petitclerc : Ils continuent d’être appelés, recensé par ailleurs. Il présente en effet la synthèse commentée des réponses reçues en vue du Synode d’octobre 2018 à un questionnaire adressé à tous les organismes centrés sur la pastorale de la jeunesse. S’agissant des sujets de 16 à 29 ans, cela correspond, en France, à 11 millions d’adolescents, et d’adultes : comment vivent-ils la foi chrétienne et comment, éventuellement, discerner chez eux un appel au sacerdoce ou à la vie religieuse ?

Quoi qu’il en soit des interrogations possibles sur la représentativité de leurs propos, force est d’en apprécier la significativité. On y trouve, de fait, l’expression précise des aspirations et difficultés en la matière. On y observe le désir, tantôt confus et tantôt explicite, d’une spiritualité qui donne sens à la vie, comme le désir de paix et de fraternité, enfin la volonté de réussir sa vie malgré le désarroi des sociétés contemporaines et l’insécurité qui résulte d’un horizon menaçant. On relève, chez beaucoup, le besoin de participer pleinement à la vie de l’Église et, notamment, le goût des grands rassemblements, comme à Lourdes ou à Taizé. Tous en aiment le déploiement liturgique et l’intensité de l’expérience fraternelle. On note aussi « un grand zèle missionnaire chez nombre de jeunes catholiques qui ont à cœur d’annoncer l’Evangile aux autres, en inventant avec passion et créativité de nouveaux chemins d’évangélisation » (p.20). Il demeure cependant, chez beaucoup, la crainte d’un engagement durable et l’insécurité à l’égard de soi-même et de ses capacités. A plusieurs, le mot même de « vocation » fait peur, « souvent reçu avec des connotations négatives… parfois synonyme d’enfermement, de recrutement ou d’embrigadement » (p. 21). Encore faut-il néanmoins ajouter le rôle décisivement porteur des familles pratiquantes, « lieu d’éveil et d’appel, même si elles peuvent se sentir démunies devant l’annonce d’une vocation » (p. 21). De même en va-t-il du rôle d’éveil que peut tenir l’Ecole Catholique. Tout cela confirme le rôle décisif d’un « accompagnement » de qualité. Echo fidèle des ambivalences d’un milieu perturbé, de la fragilité des repères et des personnes, beaucoup ne sont pas sûrs d’avoir entendu un appel dont la discrétion, sous forme de murmure, met la liberté à l’épreuve d’un choix dont le sujet saisit  bien,  néanmoins, l’exigence qu’il requiert et la responsabilité qu’il confère. Mais peut-être le meilleur critère de la validité de cette recherche est-il précisément la prudence de ses conclusions.[1]

Guy Avanzini

 

[1] Nous croyons bon de signaler ces documents de l’Episcopat, qui traitent aussi des problèmes de la jeunesse : Jeunes professionnels – n° 4 – 2017 et Volontaires en Eglises – n° 10 – 2017

Agnès Brot et Guillemette de la Borie
Héroïnes de Dieu : l’épopée des religieuses missionnaires au XIXème siècle

Paris -Ed. Artège – 2016 – 316 p.

Ce livre procède à l’inverse de celui de Sylvie Bernay qui étudie la permanence du phénomène de la vie féminine consacrée à travers l’histoire de l’Église, et qui l’illustre par la présentation de quelques figures exemplaires. Nos deux auteures se sont, quant à elles, au contraire, centrées sur huit religieuses missionnaires du XIXème siècle, inégalement connues. En outre, elles ne prétendent nullement avoir effectué « un travail de recherches » (p.19) ; aussi bien, aucune justification n’est fournie d’une liste qui, en définitive, semble arbitraire, mais qui réunit des personnalités exceptionnelles, mues par le même ardent désir de convertir les « sauvages ». Et, de fait, au fil des pages, on est saisi par un volontarisme obstiné et une témérité souvent improvisée, qui déconcertent et pourraient défier abusivement la raison.

On n’entreprendra pas ici le résumé de chacune de ces histoires de vie, dont rien ne peut suppléer la lecture et qui laissent décontenancé devant l’amoncellement d’obstacles décourageants, qui ne cessent de menacer l’existence même et la survie des religieuses, exposées d’abord aux tribulations de la traversée des océans et au danger des naufrages, puis à la dureté des climats et des conditions d’existence quotidienne qui compromettent leur santé et, très souvent, leur vie même. Il s’y ajoute leur méconnaissance totale des lieux et des sociétés vers lesquels elles vont, l’indifférence, sinon l’hostilité des populations avec lesquelles elles cherchent le contact, un fossé culturel insoupçonné, ces tensions au sein même des communautés ou avec l’autorité ecclésiastique,  la lenteur interminable des communications, des problèmes canoniques toujours en suspens,  l’incoordination de l’action pastorale, enfin une série de péripéties rocambolesques. Force est alors de conclure que seuls l’intensité de la foi et le secours de la grâce permettent le miracle permanent d’un tel héroïsme missionnaire et cette réponse inconditionnelle à l’appel à l’évangélisation que lança le Pape Grégoire XVI. Et c’est pourquoi l’on ne peut qu’admirer leur capacité de réalisation et de mise en place d’œuvres sociales ou socio-éducatives, qui serviront de substrat à l’action des missionnaires.

S’agissant précisément de l’éducation, c’est un souci qui leur est commun : toutes sont, partiellement ou principalement, désireuses d’instruire les populations et de baptiser les enfants, même si c’est sans s’interroger suffisamment sur ce qu’elles peuvent raisonnablement envisager. Aussi bien, elles sont souvent amenées malgré elles à s’occuper d’abord des enfants de  colons installés dans ces contrées lointaines. Il leur est difficile de rejoindre les jeunes « sauvages » dont la conversion est leur objectif. En outre, lorsqu’elles y parviennent, c’est selon des programmes et des rythmes occidentaux, que les petits indigènes n’assimilent pas. Aussi leur a-t-il fallu consentir à un lourd travail d’adaptation, c’est-à-dire d’invention pédagogique, qui mettra aussi en évidence l’éducabilité, jusqu’alors insoupçonnée, de ces « primitives ».

Au terme de l’ouvrage, l’épilogue s’intéresse à « ce qui reste de l’œuvre de ces héroïnes de Dieu » : « ont-elles transmis leur foi, fait grandir l’Église ? » (p.299). L’on ne saurait échapper à la problématique de l’évaluation. Et cependant, force est aussi de dire d’emblée que l’efficacité du travail spirituel ne relève pas de nos techniques d’évaluation mais du mystère de la grâce. C’est toute la vitalité chrétienne actuelle des pays où ces femmes ont épuisé leurs forces qui est le juste étalon  de leur don d’elles-mêmes.

Cet ouvrage contribuera ainsi à casser l’image simpliste de la religieuse compassée, au profit de celle qui s’abandonne à la ‘folie de la foi’, dont parle Saint Paul.

Guy Avanzini

 

Quentin de Veyrac
A l’école des plus pauvres : de l’aventure à la quête intérieure

Paris – Ed. Artège – 2017 – 354 p.

C’est l’histoire de trois jeunes amis chrétiens, qui décident de suspendre leurs études supérieures pour partir, ensemble, ainsi qu’y invite le Pape, vers les « périphéries » : ils vont effectuer un tour du monde d’une année, pour rencontrer, sur les divers continents, des institutions spécialisées dans l’accueil des « pauvres » : prostituées, malades mentaux, handicapés… telles serons les « missions » qu’ils se sont données. Ils partent à l’inconnu, en auto-stop, avec un bagage minimum ; forts d’un dépouillement volontaire, ils s’abandonnent à la Providence. Ils le savaient et le voulaient ainsi : c’est « un itinéraire géographique tout autant qu’un cheminement intérieur » (p.10), pour rejoindre « ceux qui avaient décidé de consacrer leur vie pour venir en aide aux autres (id.). S’en suit un récit, agréablement écrit, et hautement émouvant, des épisodes et péripéties d’un périple qui n’a ni épargné les épreuves, ni écarté les occasions de faire à bon droit confiance à Dieu.

Sans doute ce livre suscitera-t-il d’emblée les réactions les plus variées. Certains admireront la générosité et la foi de ces « jeunes », si prompts à répondre à l’appel du Pape, tandis que d’autres, y verront un désir immature d’aventures et de voyages, ou l’illusion naïve de croire utiles des initiatives qui, à l’évidence, ne sont pas à la mesure de la misère rencontrée ; D’autres dénonceront cet optimisme crédule auquel s’abandonnent volontiers les chrétiens. L’auteur, quant à lui, manifeste beaucoup de lucidité et n’ignore ni l’immensité des problèmes, ni la fragilité de ceux qui les affrontent et qui, par là, reçoivent plus qu’ils ne donnent. Tous trois en en discutant régulièrement, pour s’évaluer. On appréciera leur belle définition des « périphéries » : « tous les lieux où Dieu n’est pas reconnu et où la dignité de l’homme, créé à son image, est bafouée (p. 314). Aussi bien, l’objectif des voyages est moins de « faire pour » que « d’être avec » ! Plus précisément il est aussi, éventuellement, de suggérer à ces marginaux qu’ils ne sont pas méprisés et rejetés de tous,  mais qu’ils sont aussi, quoique trop rarement, reconnus et respectés, et qu’il peut y avoir un autre avenir que leur actuel présent. Ils contribuent ainsi à casser le fatalisme, à ouvrir une espérance, à éveiller un appel.

Pendant chacune de leurs « missions » successives, nos trois missionnaires ont été, bien sur, associés à diverses tâches d’éducation populaire, voire d’enseignement, pour aider certains à échapper à leur destin. Mais, plutôt que de résumer ce qu’ils ont fait, mieux vaut renverser le regard et s’interroger sur les deux problèmes majeurs que ce voyage d’une année poste à l’éducateur. Le premier, c’est de savoir comment, pour reprendre un mot du Pape, arracher les indifférents au confort du « divan » et les éveiller aux grandes causes ; le second, réciproquement, est de chercher comment éviter que celles-ci servent d’alibi à des sujets immatures, qui tentent la fuite et l’évasion. Comment responsabiliser ceux qui ne pensent qu’au confort et aux loisirs et calmer ceux qu’égare un activisme irréfléchi ? Comment sensibiliser les indifférents et assagir les affolés, pour amener les uns et les autres à des initiatives réfléchies et efficaces ? C’est dire qu’aujourd’hui le problème se pose d’une « pédagogie de l’humanitaire », qui peut déjà, certes, se prévaloir de belles réussites, mais qui demeurent marginales et sont perçues comme exceptionnelles, non intégrées à une vision pertinente de la formation morale et spirituelle. En outre, cela ne pourrait-il pas s’insérer dans les pratiques du « réenchantement de l’Ecole », que préconise Pascal Balmand ?

On sera reconnaissant à cet ouvrage simple, direct et modeste, d’ouvrir des perspectives qu’une pédagogie chrétienne fidèle à ses exigences intrinsèques ne peut s’autoriser à négliger.

Guy Avanzini